Samedi 15 septembre, le monde entier célébrera le 10e anniversaire de la faillite de Lehman Brothers, la fameuse banque américaine qui, à défaut d'avoir provoqué la crise financière, l'a fameusement accélérée. Pour les Européens, aujourd'hui encore, la faillite de Lehman Brothers est le péché originel de cette crise. Interrogé sur le sujet, Nicolas Sarkozy, l'ancien président de la République française, se souvient de l'attitude brutale et arrogante de Henry Paulson, l'ancien secrétaire d'Etat américain au Trésor. Souvenez-vous, c'est lui qui avait laissé Lehman Brothers faire faillite. Et c'est lui encore qui avait expliqué doctement à la télévision que son gouvernement n'avait pas vocation à soutenir les canards boiteux.

Sarkozy avait raison : face à une crise d'une telle ampleur, il ne servait à rien de se référer à Friedman, Keynes ou Ricardo. Ces économistes ne pouvaient nous éclairer sur rien puisque nous n'avions jamais connu ce que nous traversions.

Henry Paulson était guidé à l'époque, comme tant d'autres ultra-libéraux, par le principe de " l'aléa moral ", cette règle implicite du capitalisme qui veut que les incompétents paient le prix de leurs erreurs par la faillite. A l'époque, Sarkozy redoutait une réaction en chaîne. Et comme il vient de le confier au quotidien Le Figaro, " on n'a pas eu longtemps à attendre pour en avoir la confirmation : en quelques jours, tout le château de cartes s'est effondré ". En 36 heures, 600 milliards de dollars de valeur boursière se sont évaporés ! Ce qui prouve que Sarkozy avait raison : face à une crise d'une telle ampleur, il ne servait à rien de se référer à Friedman, Keynes ou Ricardo. Ces économistes ne pouvaient nous éclairer sur rien puisque nous n'avions jamais connu ce que nous traversions. " Je préfère le bon sens, le pragmatisme et l'expérience. Cela rend mobile, réactif et donc efficace ", expliquait-il encore.

Au final, chacun peut le constater, il aura fallu environ 10 ans pour effacer une partie des séquelles de cette crise. Une " partie " seulement car, en Europe, plusieurs pays n'ont pas encore retrouvé le niveau de leur PIB d'avant 2008 ! En résumé, 10 ans après, on peut donc pousser un " ouf " de soulagement, tout en restant inquiet. Le " ouf " de soulagement s'explique par le fait que cette crise, bien que très sévère, aurait pu être pire pour la population. La raison ? Comme le remarque l'économiste Daniel Cohen, les dirigeants de 2008 n'ont pas commis les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs de 1930. Au contraire, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe, les gouvernements ont très vite coopéré pour éviter d'aggraver la crise. Parallèlement, les autorités monétaires ont baissé artificiellement les taux d'intérêt pour éviter que l'économie ne s'asphyxie. Depuis, la réglementation est passée par là : les banques sont mieux contrôlées et dépendent moins des marchés pour leur financement. Elles sont également soumises à des tests réguliers de résistance ( stress-tests) par des autorités de contrôle indépendantes. Les plus fragiles d'entre-elles sont priées de se recapitaliser, tout en prévoyant une sorte de testament en cas de faillite éventuelle.

Bref, résumé comme cela, il serait tentant de se dire que les leçons ont porté leurs fruits. Malheureusement, la vigilance reste de mise. Nous ne sommes en effet pas à l'abri d'autres crises. Ne serait-ce que parce que celles-ci sont dans l'ADN du capitalisme. Le Fonds monétaire international a décompté 124 mini-crises financières rien qu'entre 1970 et 2007 ! Et même si ces crisettes ne sont pas mortelles, leur nombre montre qu'elles font partie inhérente du système.

Raison de plus pour ne jamais baisser la garde. A l'occasion de la commémoration des 10 ans de cette crise, Dominique Strauss-Kahn, l'ancien directeur du FMI, a rappelé qu'une conséquence de cette crise avait été sous-estimée : la montée des populismes. Pour DSK, celle-ci est le résultat de l'aggravation des inégalités provoquées par la crise. Mais aussi par la volonté des victimes de ces inégalités de chercher des boucs émissaires : les uns chez les réfugiés, les autres sur le rejet du système politique avec le thème nauséabond du " tous pourris ". D'après l'économiste Daniel Cohen, la population ne supporterait par exemple plus aujourd'hui les hausses d'impôts décidées hier pour payer les dettes passées. Selon lui, tout cela ne serait tout simplement plus toléré. En cas de nouvelle crise, la montée des forces populistes empêcherait même de sauver les banques. A l'aune de ce constat, dire que notre système financier reste très fragile est un euphémisme.