Ouvrir un musée high-tech présentant plus de 300 oeuvres d'art originales dans un village perdu en pleine nature, il fallait oser. Il fallait surtout l'imaginer. Pour Eric Noulet, l'initiateur de ce projet, le Mudia est l'aboutissement d'un rêve patiemment mûri. Après une carrière à l'international dans le marketing, ce collectionneur belge et sa femme ont tenté de dessiner les contours du musée idéal. Un endroit, qui à l'image de leur collection personnelle aux pièces éclectiques, fait ressentir le bouillonnement des idées et des courants artistiques à l'oeuvre dans l'histoire de l'art.
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Ouvrir un musée high-tech présentant plus de 300 oeuvres d'art originales dans un village perdu en pleine nature, il fallait oser. Il fallait surtout l'imaginer. Pour Eric Noulet, l'initiateur de ce projet, le Mudia est l'aboutissement d'un rêve patiemment mûri. Après une carrière à l'international dans le marketing, ce collectionneur belge et sa femme ont tenté de dessiner les contours du musée idéal. Un endroit, qui à l'image de leur collection personnelle aux pièces éclectiques, fait ressentir le bouillonnement des idées et des courants artistiques à l'oeuvre dans l'histoire de l'art. Plus qu'un musée, ils envisageaient une sorte " d'attraction muséale ", précise Karlin Berghmans, la jeune directrice de l'établissement qui nous a fait visiter les salles encore en chantier à quelques jours de l'ouverture. Alors que la plupart des collectionneurs qui créent une fondation se contentent de montrer leurs acquisitions, Eric Noulet, lui, ambitionne de sensibiliser le grand public au monde artistique. Le Mudia ou Musée didactique de l'art s'adresse en priorité aux familles avec enfants qui n'osent pas entrer dans les vieilles chapelles et les galeries d'art, nous explique Karlin Berghmans, indiquant que le lieu intéressera aussi bien les curieux que les connaisseurs grâce, d'une part, au caractère divertissant et pédagogique du parcours, et d'autre part, à l'extraordinaire richesse des oeuvres exposées, issues pour une partie de la collection privée du couple Noulet et pour l'autre de dons et de prêts de collections privées. " L'art autrement " - le slogan du Mudia - illustre bien cette volonté de bousculer les codes et le choix de Redu pour implanter un tel lieu participe à cette logique de décalage. Les villes étant, selon Eric Noulet, déjà saturées de galeries et de musées, il estimait qu'il fallait en sortir pour proposer aux gens une expérience réellement inédite et authentique. Son expertise marketing n'est sans doute pas étrangère à cette analyse radicale et le charmant village de Redu, déjà connu pour ses librairies et ses manifestations littéraires, lui a paru idéal : un endroit hors du temps parfait pour déconnecter de son quotidien, parfait aussi pour se reconnecter à d'autres dimensions. A quoi ressemble une visite au Mudia ? Malgré l'effervescence des techniciens et les bâches en plastique qui jonchaient le sol le jour de notre venue, le résultat était impressionnant. Imaginez en face d'une modeste église de village, une maison en pierres grises abritant sur 1.000 m2 plusieurs centaines de chefs-d'oeuvre couvrant sept siècles d'histoire et 46 mouvements artistiques, le tout pimenté par une soixantaine d'animations, de jeux et d'attractions en tout genre. Le parcours commence au rez-de-chaussée avec l'art médiéval gothique, les primitifs flamands et la Renaissance, l'occasion par exemple d'admirer un tableau de Pierre Brueghel II, de Véronèse ou encore d'Artemisia Gentileschi, l'une des premières femmes artistes peintres. Au premier étage, l'enchantement continue avec une salle consacrée au romantisme et au réalisme social où l'on peut notamment faire la découverte d'une vingtaine de petites terres cuites signées par le célèbre caricaturiste français Honoré Daumier. Comme pour beaucoup d'autres pièces exposées, le visiteur accède grâce au QR code inscrit sur son billet d'entrée, au nom et à la petite histoire de chacun des personnages caricaturés. Salle suivante, on bascule dans le symbolisme avec des oeuvres de Léon Spilliaert, Félicien Rops ou encore Fernand Knopff, puis on poursuit avec l'Art Nouveau grâce entre autres à un tableau de Gustave Klimt et un splendide vitrail de l'époque diffusant la lumière du jour à travers le plafond. Au milieu de la visite, on fait une pause et on se laisse divertir par une version animée du triptyque de la Tentation de saint Antoine de Jérôme Bosch dans laquelle les personnages reprennent vie sous nos doigts. Deuxième étage, cap sur le fauvisme et le cubisme avec des oeuvres de Rik Wouters, Kees Van Dongen et un focus sur Picasso et sa représentation des femmes. Dadaïsme, expressionnisme, surréalisme, etc., les courants artistiques pullulent au 20e siècle et le Mudia n'est pas avare en chefs-d'oeuvre le représentant avec des noms comme Kandinsky, Edvard Munch, Man Ray, Francis Picabia, Max Ernst Alberto Giacometti, René Magritte, ou encore Paul Delvaux et Raoul Ubac. Impossible de sombrer dans l'ennui ou de rester insensible à une telle profusion de pièces exceptionnelles décryptées au fur et à mesure grâce à des animations sous forme de devinettes ou d'anecdotes amusantes destinées à réveiller sans cesse l'intérêt du visiteur. Dernière étape, le sous-sol avec la suite des différents mouvements qui ont vivifié le siècle précédent : l'art brut avec Jean Dubuffet, Cobra avec Pierre Alechinsky, le tachisme avec Henri Michaux, le pop art avec Andy Warhol, l'art conceptuel avec Marcel Broodthaers et l'art cinétique avec des sculptures en mouvement de Pol Bury. Les deux dernières salles sont consacrées, pour l'une à l'univers de la BD avec quelques planches de dessinateurs belges connus comme Hergé ou Geluck, et pour l'autre à la photo grâce à un aperçu des grands clichés qui ont marqué notre modernité. La visite se termine par un petit film pédagogique de 10 minutes mettant en scène la mascotte du musée dans une narration qui illustre l'évolution des sensibilités et des techniques dans l'histoire de l'art. Pour parfaire et compléter l'expérience, une épicerie fine et un espace dégustation ont été aménagés au milieu d'une bibliothèque de beaux livres en libre consultation, clin d'oeil à la vocation livresque de Redu. A l'instar des vins choisis par Stéphane Dardenne, meilleur sommelier de Belgique en 2016, les produits locaux et internationaux qui s'y trouvent ont, paraît-il, tous été sélectionnés par un comité d'experts et peuvent se goûter sur place en admirant le paysage qui surplombe la terrasse. Outre un passage à la boutique souvenir, les plus nostalgiques repartiront avec leur portrait décliné dans différents styles artistiques grâce à une cabine Photomaton spécialement installée pour l'occasion. Pour réaliser un projet aussi fou, il fallait incontestablement des gens sérieux. L'aménagement du lieu, un presbytère du 19e siècle, a été confié à La Grange, un cabinet d'architecture de la région qui a réussi l'exploit d'intégrer les dispositifs d'exposition à la structure du bâtiment tout en réhabilitant certains éléments d'origine comme le magnifique escalier en bois qui trône en son milieu. Etant donné l'ambition didactique et divertissante de l'établissement, la mise en scène des oeuvres n'a pas non plus été laissée à la légère. Eric Noulet a fait appel au scénographe belge Christophe Gaeta et à Xavier Wielemans, développeur de dispositifs interactifs pour des parcs d'attraction ou de grandes institutions belges comme les Musées Royaux des Beaux-Arts. Des chercheurs en histoire de l'art, des guides de musée et des studios d'animations bruxellois et parisiens à la pointe de la technologie ont également été mis à contribution pour mettre au point le parcours multimédia destiné à titiller la curiosité du public tout au long de sa visite. Pour Karlin Berghmans, nommée à la direction du Mudia après des études d'histoire de l'art et des responsabilités dans deux institutions muséales belges, l'élaboration de ce nouveau concept a été passionnante mais complexe. Une billetterie, un site internet, des audio-guides, une stratégie de communication, un espace dégustation, une boutique, etc. " Un musée, c'est plusieurs institutions en une ", résume-t-elle en regagnant son bureau surchargé de dossiers. Sans compter qu'il faudra tout mettre en oeuvre pour rentabiliser le projet entièrement financé par des fonds privés. L'achat du bâtiment et les travaux de conception ont coûté 3 millions d'euros à l'ASBL Mudia, qui compte sur une fréquentation de 10.000 à 15.000 visiteurs dès la première année. Indépendamment de l'accent mis sur les familles et l'accessibilité des oeuvres, tout a été mis en place pour accueillir le plus grand nombre grâce à des audio-guides en quatre langues (français, néerlandais, anglais et allemand) et la présence de plusieurs parkings aux abords du musée. Si l'absence d'aides publiques a permis à Eric Noulet et à son équipe une grande liberté dans la réalisation, le pari reste risqué. Il faudra certainement imaginer des partenariats, organiser des événements, faire venir des artistes et compter sur notre curiosité...