"Depuis trois semaines, on peut parler d'une explosion de commandes ", résume Laurent Lienart qui tient Mat et mots, une boutique spécialisée dans la vente de jeux d'échecs à Tournai. Pandémie oblige, c'est via son site internet que le quadragénaire assiste au tourbillon Queen's Gambit (titre français Le jeu de la dame). Au cas où vous l'ignoriez, cette minisérie produite et diffusée par Netflix depuis fin octobre, met en scène le destin, totalement fictif, d'une jeune fille prodige de l'échiquier dans l'Amérique conservatrice des années 1960. L'unique saison (sept épisodes au total) a été vue par plus de 62 millions de foyers à travers le monde et figure en tête du peloton des séries les plus plébiscitées dans 63 pays.
...

"Depuis trois semaines, on peut parler d'une explosion de commandes ", résume Laurent Lienart qui tient Mat et mots, une boutique spécialisée dans la vente de jeux d'échecs à Tournai. Pandémie oblige, c'est via son site internet que le quadragénaire assiste au tourbillon Queen's Gambit (titre français Le jeu de la dame). Au cas où vous l'ignoriez, cette minisérie produite et diffusée par Netflix depuis fin octobre, met en scène le destin, totalement fictif, d'une jeune fille prodige de l'échiquier dans l'Amérique conservatrice des années 1960. L'unique saison (sept épisodes au total) a été vue par plus de 62 millions de foyers à travers le monde et figure en tête du peloton des séries les plus plébiscitées dans 63 pays. " On passe un bon moment et c'est une formidable introduction à l'univers des échecs même si la série comporte des imprécisions ou des raccourcis inhérents à la fiction. Dans la réalité, le tempo est beaucoup plus lent, les coups ne s'enchaînent pas avec la même rapidité. Les échecs, c'est la possibilité de se poser, de jouer de manière réfléchie ", estime le commerçant hainuyer, par ailleurs affilié au cercle L'échiquier tournaisien. Par souci de réalisme et pour ne pas commettre d'impair qui aurait fait bondir les " pousseurs de bois ", la production s'est entourée de conseillers comme l'ancien champion du monde des échecs Garry Kasparov, à qui l'actrice principale emprunte la gestuelle jusque dans les moindres détails. Un professionnalisme qui n'a rien d'étonnant de la part des grands studios américains qui connaissent la musique de l' entertainment mieux que personne. Mais la plateforme aux 200 millions d'abonnés ne s'est pas contentée de battre des records d'audience, elle a réussi l'exploit de susciter l'intérêt pour un jeu réputé exigeant auquel la majorité des spectateurs n'y connaît rien. Un tour de force inespéré qui réjouit les détaillants. " J'ai été en rupture de stock très rapidement après la mise en ligne de la série ", s'étonne encore Pierre Moulin de La maison des échecs, une adresse bruxelloise de référence depuis plus de 30 ans. Les lieux proposent des ensembles plateaux et pièces en bois pour des prix qui s'échelonnent entre 100 et 600 euros. " Les produits d'entrée de gamme sont partis les premiers. J'ai contacté mes fournisseurs en Allemagne et en Italie pour tenter un réassort mais ils étaient dans la même situation que moi. Un confrère en France a proposé de me dépanner. Demain, je prends ma voiture et je fais un aller-retour jusque Paris pour ramener quelques dizaines de plateaux. " La ruée sur le damier concerne toutes les générations, débutants ou non. " Il y a aussi bien des novices que des clients qui ont joué à une époque et qui ont envie de s'y remettre. Je vois des personnes âgées qui désirent initier leur petit-fils mais également des jeunes couples, des adolescents ou des parents qui viennent avec leurs jeunes enfants. Les gens n'ont pas seulement envie de l'objet, ils sont à la recherche de conseils et de méthodes d'apprentissage. " Le secteur compte pléthore d'ouvrages, du plus élémentaire au plus savant. Selon le cabinet d'études américain NPD Group, les ventes de livres sur les échecs ont grimpé aux Etats-Unis de 603% dans les trois semaines qui ont suivi la diffusion des épisodes. Sur la toile, la tornade s'est abattue avec la même intensité. Chess.com, le premier site de jeu d'échecs en ligne qui compte 47 millions d'adhérents, enregistre cinq fois plus d'inscriptions depuis l'arrivée de la saga providentielle. Plus de 100.000 nouveaux membres y font chaque jour leur apparition depuis la mi-novembre. Les aficionados de l'échiquier peuvent même se mesurer à un bot de Beth Harmon, l'héroïne de la série... Ceux qui veulent percer le mystère de " la sicilienne inversée ", une ouverture dont il est longuement question dans Le jeu de la dame, se ruent sur les moteurs de recherche. La société de courtage eBay recense une augmentation de 250% des mots chess games. L'engouement n'est pourtant pas le seul fait du miracle de la VOD. La population privée de ses loisirs habituels depuis la crise sanitaire s'est naturellement tournée vers les jeux d'intérieur qui connaissent un boom significatif. Puzzle, mikado, échecs: même combat. Pour la FEFB, la fédération échiquéenne francophone de Belgique, les bienfaits de cet emballement mondialisé sont encore difficiles à mesurer. Les clubs fermés à cause de la propagation du coronavirus n'ont pas encore pu tirer profit du phénomène médiatique. L'association ne serait pourtant pas opposée à un rayon de soleil qui viendrait réchauffer les statistiques, stables depuis des années. La fédération belge compte 5.400 membres pour l'ensemble du pays dont les deux tiers sont néerlandophones. La Flandre truste aussi le nombre de cercles, quatre fois plus présents qu'en Wallonie. A l'image de la fiction à succès, la place des femmes reste très minoritaire. A peine 4% des joueurs d'échecs adultes sont des joueuses. Faut-il voir le reflet d'un sexisme ambiant qui découragerait les plus ambitieuses? " Les joueuses déplorent un certain machisme mais dans le milieu, personne n'osera en parler franchement, confie un arbitre. Pour certains joueurs, être battu par une femme est ressenti comme une humiliation. " On est pourtant loin du Kentucky des années Kennedy pour reprendre le décor et l'époque de The Queen's Gambit. On se souvient des propos du champion britannique Nigel Short qui affirma en 2015 que le cerveau féminin n'est simplement pas programmé pour performer aux échecs... Le genre de propos qui fait bondir Judit Polgár, la seule joueuse à être entrée dans le top 10 mondial. "Au début de ma carrière, être une fille était indiscutablement un énorme désavantage, confiait-elle à Chess.com en 2019. Chaque fois que je marquais un bon score dans un tournoi sérieux, les gens disaient: 'C'est arrivé par hasard. Nous avons tort de la prendre au sérieux. Sa cote est peut-être élevée aujourd'hui mais elle régressera très vite'. Mais plus tard, quand j'ai brisé le top 30, ça été un net avantage. J'étais la seule fille, donc la plupart des organisateurs étaient heureux de m'inviter et le fait d'avoir une femme en compétition me rendait plus intéressante pour les médias." Cette surdouée qui a arrêté la compétition en 2014 regrette que "les entraîneurs ne considèrent pas les filles comme des champions du monde potentiels et des challengers crédibles". Dans cet univers où les rois ont évincé les reines, la Belgique se situe au 45e rang mondial selon le classement de la FIDE, la fédération internationale des échecs. Un score honorable qui nous place devant la Finlande mais loin derrière l'Arménie qui, en dépit de ses 3 millions d'habitants, s'avère une véritable fabrique de virtuoses. " En Belgique, on dénombre tout de même huit grands maîtres ", fait valoir Christian Henrotte le président de la FEFB. Grand maître? La plus prestigieuse des distinctions qui récompense des compétiteurs de classe mondiale. Parmi eux, les Belges Michael Gurevich, Bart Michiels ou Luc Winants qui occupent les trois premières places du podium belge. A l'international, ce sont les fédérations russes qui assoient leur domination. Une tradition qui remonte à la Guerre froide, comme le laisse sous-entendre Netflix? Pas vraiment. C'est précisément en 1924, au moment où le parti soviétique prend le contrôle des organisations échiquéennes que l'URSS transforme le jeu en un combat idéologique. Tout bon communiste sera désormais un bon joueur d'échec. " Chaque victoire d'un grand maître soviétique est alors une victoire du régime ", rappelle l'universitaire anversois Luc Rasson, fin connaisseur de la question. Après la victoire de Botvinnik au tournoi de Nottingham en 1936, le journal Pravda exulte. L'Union soviétique sera désormais la terre d'élection des échecs. Une suprématie que le "bloc de l'ouest" ne cessera de vouloir affaiblir. " Bobby Fischer est le premier Américain qui a vaincu l'école soviétique en battant Boris Spassky en 1972, à Reykjavik. Sa victoire a entraîné une émulation dans le monde entier ", rappelle le président de la FEFB. Le triomphe sera de courte durée. Une décennie après le sacre de Fischer, c'est le marteau et la faucille qui reprennent l'ascendant sur la bannière étoilée. Anatoli Karpov et Garry Kasparov deviennent au mitan des années 1980 les nouveaux maîtres de l'échiquier. Les frères ennemis sont les premières chesstars dont la notoriété égale celle des basketteurs de la NBA. Un âge d'or qui voit naturellement flamber le montants des prize money. En 1990, les "2K" se partagent un pactole de 3 millions de dollars lors du championnat du monde qui se tient à New York. Une somme qui n'a plus jamais été atteinte et plafonne désormais à 1 million de dollars. La FIDE souhaite doubler la mise pour l'an prochain, à condition de convaincre les sponsors, peu attirés par la discipline... Malgré le potentiel d'image du Norvégien Magnus Carlsen, le jeune numéro un mondial et tenant du titre depuis 2011. " En Belgique, au-delà des cinq ou six premiers joueurs du classement, on ne peut pas vivre de sa passion ", regrette un spécialiste des échecs. Que manque-t-il à cette discipline pour séduire les marques? A coup sûr une posture, une " cool attitude ". Les 64 cases seraient réservées à une élite dotée d'un QI nettement supérieur à la moyenne. Un cliché qu'il convient pourtant d'écarter comme le fou balaie un pion. " On représente souvent les échecs comme une activité hyper-cérébrale. Ce n'est pas faux, mais j'ai rencontré beaucoup d'enfants de sept ou huit ans s'adonner aux échecs avec beaucoup de plaisir et qui ne voyaient pas l'austérité qu'on veut bien prêter à ce jeu, nuance Laurent Lienart. Mais pour progresser, cela exige, à un moment donné, de l'opiniâtreté. Ce que montre bien la série. " A chaque discipline sa mythologie. Elle n'est pas toujours flatteuse. Les échecs penchent du côté des génies autistes quand ce n'est pas le portrait de nerds suicidaires à la manière des antihéros décrits par Nabokov ou Stefan Zweig. Avec une héroïne sévèrement en proie aux addictions, Le jeu de la dame n'échappe pas complètement au fantasme littéraire de l'autodestruction. La réalité est évidemment moins pittoresque même si quelques accès de paranoïa qui n'ont rien du roman restent dans les mémoires. En 1978, lors d'une rencontre au sommet, le grand maître Kortchnoï accusa Karpov d'avoir engagé dans le public un hypnotiseur dans le but de le plonger en léthargie et de lui faire perdre la partie. Ce à quoi il remédia durant la partie suivante en portant des lunettes de soleil aux verres réfléchissants. Le genre d'anecdotes qui amuse la profession mais ne la détourne pas de ses objectifs institutionnels. " Les échecs sont reconnus comme un sport par le comité olympique, avance Christian Henrotte de la FEFB. C'est un statut légitime que nous souhaiterions voir adopter par la Belgique car un tournoi exige une excellente condition physique. A la fin de la semaine, je peux vous assurer que vous êtes épuisés, lessivés. " Beth Harmon aux J.O. de 2024? Une saison 2 toute trouvée pour Netflix.