Il a beau passer la majeure partie de son temps sur un écran d'ordinateur, s'être imposé en quelques années comme une référence internationale dans le domaine des rendus 3D d'architecture, Filippo Bolognese, 36 ans, n'est pas vraiment ce que l'on pourrait appeler un geek. Ni accro à la souris, ni perfusé aux pixels, cet Italien basé à Milan est néanmoins réputé comme le maître du digital painting, une discipline qui consiste à créer des images numériques ultra-réalistes dont ni les architectes ni leurs clients ne semblent en mesure de se passer. Question d'efficacité. "L'image de synthèse permet au commanditaire de se projeter beaucoup plus facilement qu'avec un dessin classique, même s'il est très beau", reconnaît Pierre Lhoas, cofondateur du bureau d'architecture bruxellois Lhoas & Lhoas qui a fait appel en 2017 au talent de Filippo Bolognese pour le concours du centre d'art Kanal-Centre Pompidou.
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Il a beau passer la majeure partie de son temps sur un écran d'ordinateur, s'être imposé en quelques années comme une référence internationale dans le domaine des rendus 3D d'architecture, Filippo Bolognese, 36 ans, n'est pas vraiment ce que l'on pourrait appeler un geek. Ni accro à la souris, ni perfusé aux pixels, cet Italien basé à Milan est néanmoins réputé comme le maître du digital painting, une discipline qui consiste à créer des images numériques ultra-réalistes dont ni les architectes ni leurs clients ne semblent en mesure de se passer. Question d'efficacité. "L'image de synthèse permet au commanditaire de se projeter beaucoup plus facilement qu'avec un dessin classique, même s'il est très beau", reconnaît Pierre Lhoas, cofondateur du bureau d'architecture bruxellois Lhoas & Lhoas qui a fait appel en 2017 au talent de Filippo Bolognese pour le concours du centre d'art Kanal-Centre Pompidou. Pour parer leurs projets de leurs plus beaux atours, séduire le jury des compétitions et tenter de remporter la timbale, ils sont nombreux à se tourner vers l'alchimiste de la palette graphique et son équipe constituée d'une dizaine de collaborateurs, tous architectes de formation. Snøhetta, David Chipperfield ou Christ & Gantenbein font partie des agences d'architecture renommées qui comptent sur la sensibilité picturale de leur prestataire qui dédie 85% de son activité aux concours internationaux, souvent prestigieux. Le travail de cet artisan et de sa brigade repose sur un subtil mélange d'hyperréalisme et de sobriété visuelle. Ici, point de débauche de textures, de reflets et d'effets spéciaux mais un minimalisme affirmé qui n'a d'autre but que de s'effacer derrière le projet architectural. Une approche tout en nuances que Filippo Bolognese, lui aussi passé par des études d'architecture, attribue à sa passion du dessin. "Le désir de réussir à représenter la réalité par le dessin m'a conduit depuis mon enfance à observer mon environnement avec une grande attention, explique-t-il. Les techniques dont je me suis toujours senti le plus proche sont le clair-obscur et l'aquarelle. L'observation et la technique acquises par le dessin à la main m'ont permis de comprendre comment la matière réagit à la lumière et, au fil des ans, j'ai appris à rendre les mêmes effets à l'aide de l'ordinateur et de Photoshop. Les images produites par notre studio ont une base 3D mais elles sont ensuite toutes traitées numériquement 'à la main'. C'est dans cette dernière phase manuelle que s'opère la transformation." Grand admirateur des peintres renaissants, fasciné par les élévations de Leon Battista Alberti (1404-1472), Filippo Bolognese place tout en haut de son panthéon personnel, les vedute, ces vues urbaines qui se sont diffusées à Rome à la fin du 17e siècle avant de triompher à Venise. Une référence pas si farfelue avec le monde d'aujourd'hui quand on sait que pour parfaire leur technique, les védutistes recouraient à la camera obscura, un dispositif optique piqué aux peintres hollandais qui leur permettait de faire des relevés topographiques très précis. Canaletto lui-même, le grand paysagiste vénitien du 18e siècle, ne jurait que par la chambre noire qu'il emportait sur sa barque pour immortaliser la cité des Doges. "Il est curieux de constater que plus de 300 ans plus tard, les hypothèses de représentation sont restées les mêmes malgré le fait que les outils du métier aient changé." En observateur passionné, Bolognese n'hésite pas à citer une toile de Canaletto, L'Abbaye de Westminster avec la procession de l'ordre du Bain, peinte en 1749, parmi ses modèles de prédilection. "Dans ce tableau, les dominantes sont au nombre de trois: jaune, rouge et bleu. Nous essayons également de suivre la 'règle des trois couleurs' qui nous semble contribuer à 'purger' la réalité pour que le bâtiment apparaisse comme le protagoniste absolu sans que l'oeil soit distrait par trop de couleurs ou d'éléments." La vision romantique du chevalet et de la place Saint-Marc traversée par l'ombre de Giacomo Casanova a pourtant ses limites. Sollicité pour des projets aussi divers que la rénovation prochaine du Kunstmuseum de Bâle, le prochain terminal de l'aéroport de Schiphol Amsterdam ou le futur siège de la VRT imaginé par les architectes belges de KGDVS, le créatif admet que la part la plus délicate de son métier réside dans la communication avec le client car la "tâche n'est pas seulement de créer une 'belle image'". Explications: "Nous recevons un projet fait par d'autres qu'il faut comprendre, interpréter et seulement à la fin représenter. Nous arrivons à l'image finale après un parcours réalisé en contact étroit avec l'architecte. Il arrive très régulièrement que ce dernier - surtout lors de la première collaboration - nous pousse à développer des points de vue que nous ne recommandons pas et qui, au bout du compte, ne le satisfont pas non plus. Le client propose souvent de réaliser une vue en angle pour que 'tout' puisse être vu à partir d'une seule image. Nous comprenons le besoin mais, par expérience, nous savons aussi que tout voir d'un seul coup n'est pas toujours utile. Parfois, cela prête à confusion, parfois cela met en évidence des aspects moins forts ou moins réussis d'un projet, et qui ne devraient pas être mis en avant". Le contexte des concours n'a rien non plus d'une nature morte lorsqu'en phase d'expédition définitive du projet, la pression augmente et les heures raccourcissent. La tradition de la "charrette", synonyme de nuit blanche et de compte à rebours, n'épargne pas les fabricants de rendus qui interviennent invariablement dans les derniers mètres de la dernière ligne droite. "Malgré la source de stress que représente notre travail, nous sommes honorés de pouvoir travailler lors de concours d'architecture, qui correspond à un moment trépidant où un projet prend forme, tempère le CEO. Personnellement, je trouve que donner une expression à une idée, à un bâtiment, qui ne verra peut-être jamais le jour, a quelque chose de noble".