"Faire du nouveau et du raisonnable ". C'est sur ce mot d'ordre lancé par le général de Gaulle que Le Havre est née pour la seconde fois au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Rayée de la carte entre le 5 et le 10 septembre 1944 par les bombardements des alliés britanniques qui voulaient porter un coup fatal aux troupes allemandes, la ville martyre - 5.000 civils tués, 10.000 immeubles réduits en poussière - a dû parer au plus pressé en 1945 pour reloger ses 80.000 habitants.
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"Faire du nouveau et du raisonnable ". C'est sur ce mot d'ordre lancé par le général de Gaulle que Le Havre est née pour la seconde fois au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Rayée de la carte entre le 5 et le 10 septembre 1944 par les bombardements des alliés britanniques qui voulaient porter un coup fatal aux troupes allemandes, la ville martyre - 5.000 civils tués, 10.000 immeubles réduits en poussière - a dû parer au plus pressé en 1945 pour reloger ses 80.000 habitants. Repartir de zéro pour un coût modique, voilà un défi que l'architecte Auguste Perret (1874-1954) a pris au pied de la lettre. Mal lui en a pris ! Avec ses édifices en béton armé et son plan d'urbanisme à damier, la cité portuaire a longtemps souffert d'une image de froideur et d'austérité. Son surnom ? Stalingrad-sur-Mer. Une allusion qui doit moins à la couleur politique de la mairie qui fut communiste de 1965 à 1995 qu'à la similitude stylistique avec l'architecture de l'ère soviétique. Au nom de l'harmonie, Perret a basé son programme sur une trame modulaire de 6,24 mètres qui régit l'ensemble de la ville, de la largeur des rues à l'épaisseur des bâtiments. Un souci de cohérence pour les uns, un souci tout court pour les autres ! Car ce quadrillage minéral d'îlots n'a pas toujours été du goût des occupants, malgré tout le confort moderne qu'offrait pour l'époque l'habitat imaginé par Perret. Un appartement témoin des années 1950, que l'on peut visiter dans les moindres détails dans le centre-ville atteste de l'esprit novateur de son concepteur. Les touristes n'ont guère été plus convaincus par ce geste avant-gardiste. Un constat d'autant plus cruel qu'il suffit de traverser l'estuaire de la Seine pour aller flâner, à quelques kilomètres de là, sur les planches de Deauville ou dans les ruelles pittoresques de Honfleur. L'heure de l'autoflagellation est pourtant révolue. Entre le Mont-Saint-Michel et Etretat, Le Havre mérite bien qu'on s'y arrête. Certes, ce centre-ville de 150 hectares aux perspectives martiales et aux bâtis rugueux est aux antipodes du charme rural des maisons à colombages normandes. Ce qui n'a pas empêché l'Unesco de l'inscrire en 2005 au patrimoine mondial. Le label onusien a permis d'attirer l'attention sur une destination malaimée tout en ramenant à l'avant-plan le travail d'un architecte qui fut une figure célèbre au début du siècle dernier pour avoir construit le palais d'Iéna (1937) à Paris, avant de disparaître dans les oubliettes de l'histoire. Ce premier retour en grâce s'est doublé d'un nouveau coup de projecteur en 2017 quand Le Havre a fêté avec faste son demi-millénaire. La ville fondée par François 1er a mis sur pied une abondante programmation culturelle et festive qui a attiré pas moins de 2 millions de visiteurs. Du jamais vu. " Les retombées ont été énormes. Pour la première fois, des gens ont pu situer Le Havre sur une carte ", souligne Claire Boucher, chargée de projet pour la municipalité. Pas de raison de s'arrêter en si bon chemin. L'idée de renouveler les parcours artistiques a rapidement germé dans l'esprit des édiles. Les festivités sont donc à nouveau au rendez-vous pour la troisième année consécutive autour de la thématique, très librement interprétée, de l'architecture. Le programme d' Un été au Havre, qui court jusqu'au 22 septembre prochain, compte 18 installations dont certaines ont été initiées lors des précédentes éditions. Elles ont été conservées, voire reconstruites dans un matériau durable pour s'inscrire de manière pérenne dans le paysage. C'est le cas du portique UP#3 déployé sur la plage et ouvert sur la mer qui avait été agencé à l'origine en bois avant d'être réimplanté en béton. Il s'agit d'un des exemples de créations monumentales initiées par Jean Blaise, directeur artistique de la manifestation depuis sa création en 2017. Le sexagénaire est connu pour être le grand manitou du Voyage à Nantes, un événement qui transforme, lui aussi, à l'approche des beaux jours la commune armoricaine en un terrain de jeu créatif. Le caractère ludique semble avoir été le mot d'ordre de Jean Blaise dans la cité océane. La manne financière est modeste. Les organisateurs disposent de 3 millions d'euros pour émouvoir, surprendre et capter l'attention des badauds. A ce jeu-là, Erwin Wurm, plasticien et photographe bien connu, est gagnant tant son approche spectaculaire et décalée du quotidien fait sourire. Le Viennois, prince de l'absurde, est passé maître dans l'art de transformer les objets du quotidien en d'inquiétantes hybridations. L'Autrichien est présent de manière éphémère à de multiples endroits de la ville normande. Au moins deux oeuvres sont emblématiques de son travail. La première est exposée dans la cour pavée de l'hôtel Dubocage de Bléville, ancienne demeure particulière d'un corsaire de Louis XIV. La belle bâtisse, transformée en musée, est située à l'est du bassin du commerce. Derrière le portail, est stationnée une sculpture tirée de la célèbre série Fat Car débutée par Erwin Wurm il y a une quinzaine d'années. Le concept, qui compte des dizaines de variations, rencontre un franc succès dans les salles d'enchères avec des prix qui oscillent entre 150.000 et 200.000 euros l'adjudication. Comme son nom l'indique, la Fat Car est une voiture joufflue, pour ne pas dire obèse, dont les formes originelles disparaissent derrière les plis et les boursouflures. Une bagnole monstre en somme, frôlant l'apoplexie comme dans un remake à quatre roues de La grande bouffe, le film de Marco Ferreri où les héros meurent d'avoir trop mangé. Une métaphore sur l'opulence de notre société de consommation tout en polyester et polystyrène qui fait mouche... Sur la très large et arborée avenue Foch, le même artiste s'est amusé à l'exercice inverse. La Narrow House est une version compressée du pavillon préfabriqué qu'il a occupé durant son enfance avec ses parents. Large de 1,38 mètre, longue de 18 et haute de 9, cette étrange anamorphose affiche un profil en lame de couteau quelque peu inquiétant. Bien que schématique et meublée a minima, l'habitation prise en étau provoque une sensation délicieusement oppressante, obligeant les visiteurs à se glisser à l'intérieur de la maison en file indienne. La zone portuaire est un théâtre qui ne pouvait pas laisser indifférents les artistes invités par la municipalité. Surtout si la scène se situe très exactement dans l'axe de la rue de Paris qui offre un point de vue imparable sur la Manche. Depuis 2017, Vincent Ganivet a le privilège d'occuper cet emplacement de choix avec sa Catène des containers. Cet assemblage de 38 conteneurs maritimes mis bout à bout comme les maillons d'une chaîne culmine à 30 mètres de haut. Une prouesse technique qui se voit de loin. Formée d'une double arche entrecroisée, la sculpture semble défier les lois de l'apesanteur. L'intervention, on l'a compris, n'a pas pour vocation de se fondre dans le décor environnant. Les parallélépipèdes semblables à des Lego bleus, rouges, verts ou jaunes font le pari des teintes franches, joyeuses et décomplexées. De quoi électriser la monochromie environnante chère à Perret. Pourquoi pas ? Le double arc-en-ciel du plasticien français est en passe de devenir le nouveau signal de la ville. Le choix des caissons métalliques ne doit évidemment rien au hasard puisque Le Havre est le premier port à conteneurs de France. Mais aussi le premier port mondial pour les vins et les spiritueux. De là à s'atteler à une sculpture géante à base de mignonnettes, c'est une autre histoire. A quelques centaines de mètres, la promenade du front de mer aménagée par le paysagiste Alexandre Chemetoff puise elle aussi gaiement dans le nuancier Pantone. Jean Blaise s'est tourné vers le respectable designer graphique Karel Martens, 80 ans cette année, pour apporter sa patte colorée à près de 500 cabines de plage qui s'étendent entre le ressac et la voie piétonne. Plus discrète, l'installation de Henrique Oliveira baptisée Sisyphus Casemate est l'occasion de découvrir les étonnants jardins suspendus qui surplombent la baie havraise. Le cadre ? Un ancien fort militaire de 17 hectares abandonné pendant plusieurs décennies et réaménagé en 2008 avec brio. Les abords ont été repensés sans bouleverser la topographie ni toucher aux importants dénivelés d'origine. En contrebas, des serres et une roseraie ont été installées. Bref, l'ex-squat a été domestiqué sans pour autant faire disparaître le paysage naturel ni les vestiges de l'ancienne garnison. Lieu de détente privilégié des Havrais, les jardins accueillent au cours de l'année des festivals de musique et des cours de jardinage. C'est dans l'une des alvéoles exiguës de l'ancien fort que Oliveira a planté à l'horizontale sa structure organique qui ressemble à s'y méprendre à un arbre. C'est en observant de près les branches qui semblent pousser les murs que l'on comprend qu'il s'agit d'un assemblage minutieux de lattes de contreplaqué et de chutes d'écorce. L'architecture étant le fil conducteur de l'événement, on retrouve assez naturellement le nom d'Auguste Perret au générique. A l'église Saint-Joseph, achevée en 1957 après la mort du maître, la sound designer Susan Philipsz a déployé aux quatre coins de l'autel central un dispositif acoustique. Une sono aux accents liturgiques d'où s'échappent des nappes sonores qui évoquent la corne de brume. De quoi doper le sentiment d'étrangeté qui émane de ce chef-d'oeuvre absolu du modernisme. Vue de l'intérieur, la tour lanterne octogonale en béton, haute de 107 mètres et percée de milliers de vitraux, fait songer aux entrailles d'un gigantesque vaisseau spatial, plus Soyouz qu'Apollo, cela va de soi avec Perret.... A ce jeu de la confrontation avec le passé et le monumental, l'artiste écossaise s'en sort mieux que Stephan Balkenhol et ses statuettes qui occupent une partie de la bibliothèque Oscar Niemeyer. Le face-à-face joue ici en faveur de l'architecte brésilien (1907-2012) qui signe l'une des pièces maîtresses de sa (très) longue carrière. Les Volcans, comme on les appelle, ont été réalisés par Niemeyer en 1982 et restaurés en 2015. La première des deux constructions contient une salle de spectacle, ouverte au public seulement aux heures de programmation, tandis que la seconde abrite une bibliothèque de 5.000 m2, facilement accessible en journée. Les formes sphériques chères au bâtisseur sud-américain, éclatantes de blancheur, sont un enchantement. Niemeyer déclarait n'aimer que les courbes et détester les angles droits. Autant dire que dans le paysage ambiant, tout en abscisses et ordonnées, la cohabitation est plutôt jouissive et un brin provocatrice...