Une villa centenaire dans les environs de Milan. L'écrin idéal pour présenter une oeuvre d'art. Une scène sur laquelle trône un objet mystérieux, recouvert d'un drap. Une musique de circonstance, un show de lumières hyper-étudié. Deux mains filiformes qui, délicatement, font glisser le drap et dévoilent une sculpture de métal et de verre sous les yeux d'un public ravi... Voilà, en quelques traits brossés, la "naissance" de l'OLED+ 935, une télé grand format signée Rod White, le chef designer de la marque Philips.
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Une villa centenaire dans les environs de Milan. L'écrin idéal pour présenter une oeuvre d'art. Une scène sur laquelle trône un objet mystérieux, recouvert d'un drap. Une musique de circonstance, un show de lumières hyper-étudié. Deux mains filiformes qui, délicatement, font glisser le drap et dévoilent une sculpture de métal et de verre sous les yeux d'un public ravi... Voilà, en quelques traits brossés, la "naissance" de l'OLED+ 935, une télé grand format signée Rod White, le chef designer de la marque Philips. Une télé d'une beauté et d'une pureté intemporelles. Des lignes souples, effilées, tendues. "Ce n'est même plus une télé, mais une plaque de verre incroyablement mince, suspendue au-dessus d'une base acoustique", dira son créateur. Dans cette esquisse, qui succède à 125 ans d'histoire industrielle de la marque, les lignes métalliques se retrouvent, mais de façon plus fusionnelle, avec un design taillé pour cacher toute trace de "technologie". Un peu comme si, sous la houlette de son designer, Philips prenait un virage de luxe et de raison. D'ailleurs, les récents rapprochements avec Georg Jensen, Kvadrat, Bowers & Wilkins - des marques très éloignées de la 'technologie de masse' - ont ajouté de nouvelles significations et de nouveaux langages à l'électronique "grand public". Oubliées les télés en plastique opaque, place à des matières qui font la part aussi belle à l'apesanteur et à l'épure qu'à la dure réalité de la production. C'est que Rod White sait ce que veut dire le mot "faisabilité". En passant de l'esquisse à la production, ses objets raflent tous les prix imaginables, tant auprès des gens de la profession que des acheteurs. Mais au fait, comment conçoit-on le design d'un objet technologique? Le processus nous a été décortiqué par le designer en chef de Philips. "D'abord, on part d'une étude sociologique: à quels usages correspond une télé aujourd'hui? Quels seront les modes de vie de demain? On a longtemps cru qu'elle allait se faire détrôner par les écrans des smartphones ou des ordinateurs portables, explique Rod White. Il n'en est rien. Son rôle est redevenu central au sein du foyer parce qu'elle procure de l'intimité émotionnelle à une époque de fragmentation de contenu. La seule différence, c'est qu'on tend de plus en plus vers une forme de dématérialisation. De nouvelles technologies arrivent comme les écrans transparents, flexibles ou enroulables. Des technologies qui redéfinissent toutes les lignes. Demain, vous pourrez prendre votre petit-déjeuner en regardant les news sur un écran de taille moyenne et finir votre journée devant le même écran mais en grand format. La clé dans le design, pour ces prochaines années, c'est l'adaptabilité." A ce stade déjà, on comprend qu'une télé devra contenter des personnes aux besoins et aux goûts différents, s' "adapter" à différents types d'attentes. A partir de là, les designers vont faire appel à leur vécu, à leurs différentes sources d'inspirations. "Notre job commence par comprendre les tendances esthétiques en Europe et en Asie, précise Rod White. A partir des inclinaisons qu'on constate d'une année à l'autre, on déduit quel impact cela aura sur les formes, les couleurs et les finitions. Chez Philips, on crée l'identité de nos produits près de deux ans à l'avance." Les designers vont donc travailler par "couches" successives. Ils vont créer des structures qui peuvent remplir plusieurs fonctions, s'adapter et même, in fine, servir à personnaliser une même technologie sous des formes différentes. Le raisonnement de base va intégrer une notion essentielle: la fonctionnalité. "Toute notre démarche part de l'utilité, poursuit Rod White. Comment rendre un objet fonctionnel pour qu'il facilite la vie du consommateur? La chose intéressante, dans le design technologique, ce sont les relations avec l'utilisateur, ce que l'on appelle le friendly access, l'ergonomie. Finalement, tout ce que l'on demande à un objet technologique, c'est de remplir honnêtement son service. Et s'il le fait bien, alors peut-être pourra-t-on le trouver beau." Parmi les dizaines d'objets auxquels le designer de Philips a donné forme, la télécommande Easy est sans doute l'une de ses plus belles réussites. Longiligne et effilée, elle ne présente que sept boutons avec un accès simplifié aux commandes de base. Le huitième bouton, chromé, est un mini pavé tactile qui tombe naturellement sous le pouce, permettant d'accéder à l'ensemble des fonctionnalités de la TV en "swipant" comme sur un smartphone. Un vrai coup de génie. "L'idée derrière ce projet, c'était de montrer qu'une télécommande aussi peut être belle et épurée. Les smartphones ont réussi à se passer du clavier. Alors pourquoi laisser des boutons apparents quand on peut minimiser la technologie?", confie Rod White. Et d'avouer: "Le design technologique, c'est un équilibre complexe entre la simplicité apparente, la pureté des formes, la fonctionnalité et l'acceptation des consommateurs. Lorsqu'ils achètent une TV premium, certains veulent une touche pour chaque fonction. C'est pourquoi, en Europe, cette télécommande n'accompagne plus nos télés. Par contre, elle fait un véritable carton en Asie". Certains produits acquièrent un statut d'icône lorsque leur conception et leur fonction résistent non seulement à l'épreuve du temps, mais qu'ils continuent à être recherchés des années après leur sortie. Les premiers meubles de Herman Miller et Knoll, les articles ménagers d'Alessi et les mocassins de Gucci sont tous considérés comme intemporels et aussi pertinents aujourd'hui qu'il y a plus d'un demi-siècle. Dans le monde de l'électronique haute-fidélité, seuls quelques produits de l'âge d'or de l'audio se distinguent par leur design industriel et leurs performances qui les rendent toujours compétitifs par rapport aux appareils contemporains. Parmi ces perles rares, citons les premiers composants à tube de Marantz et de McIntosh, les haut-parleurs de Bowers & Wilkins et de JBL et les conceptions de Dieter Rams pour l'entreprise allemande Braun qui, quelques décennies plus tard, ont inspiré les designers d'Apple. En matière d'esthétique, le fabricant danois Bang & Olufsen, fondé en 1925, produit avec une constance inégalée des appareils électroniques parmi les plus beaux de l'histoire. Depuis les premières radios inspirées du Bauhaus des années 1930 jusqu'aux enceintes actuelles, chaque pièce se distingue par des formes pures, des innovations fonctionnelles et des composants de luxe. "La forme générale d'un produit est d'abord déterminée par la performance sonore, tout comme la conception d'une voiture de course est déterminée par l'aérodynamique et le châssis, explique Gavin Ivester, designer du premier PowerBook d'Apple, devenu vice president du design chez Bang & Olufsen. Nous construisons ces formes à partir d'une géométrie simple, en gardant des lignes propres et intemporelles. La facilité d'utilisation est toujours au premier plan de nos préoccupations. L'artisanat vient compléter les détails. Nous préférons laisser la qualité d'un produit bien conçu parler d'elle-même plutôt que d'y ajouter des décorations superflues." La signature caractéristique de Bang & Olufsen est l'oeuvre d'un designer non conformiste. Jacob Jensen, né en 1926, qui a contribué pendant près de trois décennies au design exceptionnel de la société. Parti à la retraite en 1989, il a rendu l'âme en 2015 avec 234 produits à son actif. Parmi ceux-ci figure son premier produit créé pour B&O, le système Beolab 5000 de 1968. Il a été rapidement suivi par le Beomaster 1900, un récepteur longiligne avec des touches tactiles conçues à une époque où la plupart des fonctionnalités, aujourd'hui dématérialisées, nécessitaient plusieurs boutons encombrants. Lancée dans les années 1970, sa célèbre platine Beogram 4000 a défini l'esthétique d'une époque: elle est devenue un classique pour les amateurs de musique, a été collectionnée par les musées d'art et figure dans les livres d'histoire du design. La dernière pièce est sortie d'usine en 1974, mais son influence est telle qu'elle se retrouve aujourd'hui chez de nombreux concurrents. Pour fêter son 95e anniversaire, Bang & Olufsen a restauré cette célèbre platine. Editée en seulement 95 unités, la Beogram 4000c Recreated reprend l'esprit de son design intemporel tout en injectant un système de sonorisation et quelques touches contemporaines: les pièces en aluminium sont polies et anodisées dans un ton champagne chaud, contrairement à la couleur argentée de l'original. Gavin Ivester, qui a impulsé la nouvelle collection Classics au sein de la société, reconnaît que ce qui différencie B&O dans son approche, c'est la longévité de ses produits: "Nous pensons qu'un design réfléchi est intemporel, et qu'un design intemporel mérite un savoir-faire exceptionnel. Dans le monde de l'électronique grand public, la plupart des produits sont considérés comme jetables... Or, nos produits sont construits pour résister à l'épreuve du temps". Pour preuve: aujourd'hui, on investit dans une paire d'enceintes ou un casque audio comme on acquiert une oeuvre d'art. Pour que le plaisir dure une éternité.