C'est un combat de titans et son issue désignera les rois de la high-tech pour les années à venir. Rarement d'ailleurs l'expression "combat de titans" aura été aussi appropriée. Sur le marché du cloud computing, la nouvelle informatique indispensable à l'intelligence artificielle, à la vidéo à la demande et à la visioconférence, les trois champions mondiaux pèsent chacun plus de 1.000 milliards de dollars de capitalisation boursière. Demain, le jeu vidéo, la voiture autonome ou encore les villes connectées s'appuieront sans doute pour tout ou partie sur leurs infrastructures numériques.
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C'est un combat de titans et son issue désignera les rois de la high-tech pour les années à venir. Rarement d'ailleurs l'expression "combat de titans" aura été aussi appropriée. Sur le marché du cloud computing, la nouvelle informatique indispensable à l'intelligence artificielle, à la vidéo à la demande et à la visioconférence, les trois champions mondiaux pèsent chacun plus de 1.000 milliards de dollars de capitalisation boursière. Demain, le jeu vidéo, la voiture autonome ou encore les villes connectées s'appuieront sans doute pour tout ou partie sur leurs infrastructures numériques. Rien ne prédestinait pourtant Amazon, le plus grand e-commerçant au monde, Google, le numéro un de la publicité en ligne, et Microsoft, le pionnier de la micro-informatique, à s'affronter pour louer par internet des serveurs aux entreprises de la planète entière. Mais le virage numérique entamé par ces dernières constituait une promesse de profit trop alléchante pour la laisser passer. Bien leur en a pris. Les dépenses pour ce type de services explosent, bondissant chaque année de 40% minimum depuis 10 ans. Et 2020 n'a laissé aucune place au doute quant au succès continu de ces technologies dans les temps à venir. "Nous avons vu deux ans de transformation numérique en deux mois", soulignait le directeur général de Microsoft, Satya Nadella, au sortir des premiers confinements du printemps 2020. A la maison le week-end et la semaine, des millions d'internautes se sont jetés, souvent sans le savoir, sur les technologies cloud: Zoom, Teams, Netflix, Uber Eats, Deliveroo ou encore Discord s'appuient tous sur la puissance informatique mise à leur disposition par Amazon, Microsoft et Google. Pour la première fois de l'histoire de la high-tech, les dépenses mondiales dans le cloud ont ainsi dépassé en 2020 les dépenses en informatique traditionnelle, à près de 130 milliards de dollars contre 90 milliards dans le vieux modèle de la vente et de la maintenance de serveurs. Ce secteur ne calcule qu'en gros chiffres. D'après le bureau de conseil spécialisé Gartner, le monde consommera pour 360 milliards de dollars en 2022 de ressources informatiques et logiciels hébergés dans le cloud, l'équivalent du marché mondial de l'habillement. Personne n'imaginait un tel succès quand Amazon, le premier à avoir pris l'affaire au sérieux, s'est lancé en 2006 dans l'hébergement de données par internet. A peine quelques geeks y croyaient en 1996, à l'ère de Windows 95, quand des experts du fabricant d'ordinateurs Compaq employèrent pour la première fois le mot " cloud" lors d'une présentation. Dans les manuels, l'architecture pair à pair d'internet est alors souvent représentée sous la forme d'un nuage de points. L'informatique par Internet sera donc l'informatique du nuage (" cloud computing" en anglais), un terme vite repris par un professeur de l'université d'Austin, Ramnath Chellappa, à qui la paternité de l'expression est souvent attribuée. Au même moment, ce qui n'est encore qu'une librairie en ligne dirigée par Jeff Bezos s'équipe en nouveaux serveurs pour stocker de plus en plus de données. Avec le succès, son site web accueille de plus en plus de clients et propose de plus en plus de produits. Elle choisit de puissants mais coûteux modèles Sun Microsystems. Elle le regrettera quelque temps plus tard. Quand la bulle internet éclate en 2000, Amazon est à court de financement mais brûle 1 milliard de dollars par an. La faillite approche... sauf si l'entreprise parvient à réduire ses frais informatiques, son plus gros poste de dépenses. Dans l'urgence, Amazon fait alors passer le cloud de la théorie à la pratique. Gelant le développement du site web pendant un an, Jeff Bezos décide de remplacer les serveurs Sun par des Hewlett-Packard sous Linux. La bascule lui permettra de réduire de 80% sa facture informatique du jour au lendemain. Mais le plus important était ailleurs. "Soudainement, nous avions une infrastructure capable de grandir à l'infini", racontait récemment un salarié de l'époque sur son compte Twitter. En quête de cash, Jeff Bezos et son bras droit, un certain Andy Jassy, ont alors une idée de génie. Tout à leur stratégie de fournir des services technologiques à des marchands tiers, les deux entrepreneurs imaginent de mettre la puissance informatique d'Amazon dans les mains de leurs partenaires. Ces derniers paieraient en fonction de l'utilisation qu'ils feraient de serveurs mutualisés pour plusieurs d'entre eux. Leurs sites web s'y connecteraient par internet. Du même coup, les marchands tiers s'épargneraient l'embauche d'une équipe d'informaticiens puisque ceux d'Amazon s'occuperaient des maintenances et des mises à jour. Devant l'ensemble de ses salariés à Seattle, Jeff Bezos résume alors la chose: "En 1900, les entreprises devaient construire leur propre générateur électrique pour ouvrir un magasin. Pourquoi une entreprise en 2000 devrait- elle fabriquer son propre centre de données?", fait-il mine de s'interroger en endossant le rôle de l'énergéticien du 21e siècle. Six ans plus tard, ce raisonnement aboutit à la création d'Amazon Web Services (AWS), la filiale informatique du géant de l'e-commerce. Très vite, elle devient l'entité la plus rentable du groupe. Au fil des années, les start-up de la Silicon Valley apprécient la souplesse du modèle. Elles ne payent que ce qu'elles consomment. Convaincus que l'innovation passe par là, les grands groupes découvrent une nouvelle source d'agilité et, pour ne rien gâcher, de sous-traitance et d'économie. A la tête d'AWS, Andy Jassy s'empare de l'essentiel du marché. Sans réelle concurrence, dans un premier temps. En réalité, Microsoft se préparait dans l'ombre. Nommé directeur général de l'entreprise de Redmond en 2014, Satya Nadella appuie alors sur l'accélérateur. Au sortir d'une réunion avec des start-up, sur le parking d'un incubateur de jeunes pousses de la Bay Area à San Francisco, sa décision est prise: Microsoft va faire la paix avec Linux et ses adversaires historiques du monde de l'open source pour rattraper son retard. Amazon avait semé une graine dans la tête des dirigeants du "Fortune 500". Microsoft comptait bien participer à la récolte. Pour le groupe passé à côté de la révolution du smartphone et des tablettes la décennie précédente, ce sera un retour gagnant. Bien plus proche des entreprises que son rival - elles utilisent chaque jour des ordinateurs sous Windows et des logiciels aussi courants que Word, Outlook ou Excel -, Microsoft fait jouer son entregent et sa réputation. Afin de prouver à ses clients historiques que sa technologie fonctionne aussi bien dans le cloud que lorsque chaque entreprise installe les programmes sur ses propres serveurs, Microsoft porte ces mêmes logiciels indispensables sur des serveurs cloud. La demande ne se dément pas, bien que des clients parmi les plus réticents aient aussi le sentiment qu'on leur a forcé la main. Mais la formule fonctionne. Baptisé Azure, l'offre de serveurs en ligne fait un tabac. En quelques années, Microsoft est redevenu l'un des leaders incontestés du monde des technologies. Satya Nadella s'est emparé de la deuxième place sur le marché du cloud et a conforté la position du groupe au sommet du monde du logiciel. Grâce au cloud qui irrigue maintenant la moitié de ses affaires, l'entreprise de Bill Gates, plus de 45 ans après sa création, est la deuxième capitalisation boursière mondiale derrière Apple. Utilisateur des technologies du cloud depuis les débuts de son moteur de recherche, Google n'est lui non plus pas resté indifférent aux succès d'Amazon Web Services. A la tête d'un gigantesque réseau de serveurs et de centres de données pour faire fonctionner ses services (le moteur de recherche, Gmail, Maps, etc.) et entraîner ses algorithmes d'intelligence artificielle, l'entreprise de Mountain View a lancé Google Drive en 2012 pour concurrencer les logiciels bureautiques de Microsoft, puis Google Cloud pour se dresser face à Azure et AWS. L'enjeu est considérable. Sans ciller, le directeur des technologies et doyen de Google prédisait en 2015 que l'entreprise générerait un jour davantage de chiffre d'affaires via le cloud que via la publicité en ligne. Mais pour l'heure, le champion du web reste un challenger dans le cloud, six fois plus petit qu'Amazon en part de marché. "Notre but est de devenir aussi gros qu'Amazon en taille d'ici deux ans", expliquait aux Echos Thomas Kurian, le patron du business informatique de Google... il y a deux ans. Mais cet ancien d'Oracle aura néanmoins réussi à tenir la dragée haute aux compétiteurs de plus en plus nombreux qui fourmillent sur ce secteur florissant. Oracle, justement, IBM, mais aussi les chinois Alibaba et Tencent ou le français OVHcloud jouent des coudes pour se faire une place. Avec 45 milliards de dollars de recettes en 2020, 30% de marge opérationnelle et 34% de part de marché d'après Synergy Research, Amazon Web Services domine toujours ses adversaires. Microsoft a lui enregistré 26 milliards de dollars de chiffre d'affaires avec Azure pour 20% du marché, suivi par Google et ses 13 milliards de dollars de revenus issus du cloud. Au-delà de la bataille de chiffres, c'est bel et bien l'avenir du marché de l'informatique qui se joue. Dominateurs dans le nouveau monde des serveurs, Amazon, Microsoft et Google deviennent incontournables pour des milliers d'éditeurs de logiciels indépendants. Car de plus en plus, les entreprises achètent leurs logiciels en passant directement par les plateformes des trois leaders du marché. Avec des poches profondes et le bras long, ces derniers imposent leurs conditions. Surtout, ils ne s'interdisent pas d'enrichir leurs univers avec de nouveaux services en concurrence directe avec des programmes qu'ils distribuent également... En face, les clients plébiscitent pour la plupart la multiplicité des services disponibles à portée des données qu'ils stockent à bas coût. Bien que la facture puisse vite s'envoler après quelques années - quand les prix d'appel n'ont plus cours et que l'utilisateur a pris l'habitude de traiter de plus en plus de données -, Amazon Web Services assure que 60% de ses clients français interrogés ne pourraient pas assurer leurs opérations sans le cloud, tandis que 73% de ces mêmes 1.500 sociétés disent que le cloud AWS leur a permis de faire des économies. A vrai dire, pour nombre de technologies, il est devenu bien plus simple pour les entreprises de se servir sur une plateforme cloud. Ainsi en est-il de la fameuse intelligence artificielle, cette forme d'analyse de données automatisée et parfois auto-apprenante. "L'apprentissage-machine n'est pas nécessairement quelque chose de nouveau, mais c'est maintenant super facile d'avoir accès à cette technologie grâce au cloud", souligne Swami Sivasubramanian, le vice-président d'Amazon en charge du machine learning. A l'avenir, les plateformes cloud sont aussi appelées à propulser des jeux vidéo encore plus immersifs, via ce que l'on appelle le cloud gaming, et, à plus longue échéance, la surpuissante informatique quantique. Avec la perspective d'un marché en pleine croissance et d'une position privilégiée dans la distribution de logiciels et de technologies au sens large, il n'est finalement guère étonnant de voir les leaders du cloud consentir des investissements phénoménaux dans le domaine. En 2020, d'après Synergy Research, ils ont dépensé au moins 140 milliards de dollars dans leurs centres de données connectés les uns aux autres par des câbles sous-marins. Loin de la vision enchanteresse du "nuage", ces grands hangars climatisés éparpillés par centaines un peu partout dans le monde sont bien souvent de grands bâtiments de béton en périphérie des grandes villes. Plus rarement, il s'agit d'installations plus originales, au coeur d'une montagne au bord d'un fjord en Norvège ou complètement immergées sous l'eau pour des raisons écologiques ( lire l'encadré "Le cloud puise 1% de l'électricité mondiale"), telle que celle expérimentée par Microsoft sur les côtes écossaises. Toutes renferment des armoires de serveurs informatiques dotés de microprocesseurs dernier cri pour lesquels les champions du cloud dépensent une fortune auprès des spécialistes Intel, Nvidia ou AMD. Sur de tels sites, le risque zéro n'existe pas, comme l'ont montré les conséquences en cascade subies par les clients d'OVHcloud après l'i ncendie d'un de ses data centers à Strasbourg en mars dernier. Rien n'est trop beau face aux promesses du marché. Juste sur ces dernières semaines, Microsoft a annoncé qu'il investirait 1 milliard de dollars en Malaisie tandis que Google prévoyait 2 milliards de dollars pour le cloud en Pologne. Amazon a, lui, jeté son dévolu sur les Emirats arabes unis. Les perspectives mondiales se résument pour eux à un seul chiffre: 80% des données des entreprises ne sont pas encore dans le cloud. Ce chiffre permet aussi tous les espoirs en Europe. En retard sur le plan commercial, les acteurs français et allemands du secteur n'ont pas la force de frappe de leurs concurrents américains. Mais ils assurent être aussi innovants et garantir une meilleure protection des données. Le discours ne convainc toutefois pas puisque la part de marché en Europe des acteurs locaux est passée de 26% en 2017 à 16% en 2020... en raison de la montée en puissance d'Amazon, Microsoft et Google. Numéro 1 en Europe, OVHcloud prépare son introduction en Bourse pour se donner de nouveaux moyens de résister. Les autres français, Outscale (Dassault Systèmes) et Scaleway (Iliad), cherchent leur salut sur le marché de niche du cloud de confiance, près de 10 ans après l'échec du cloud souverain de Numergy (SFR) et Cloudwatt (Orange). Avec T-Systems (Deutsche Telekom) et quelques autres, ils sont appelés à rassurer les entreprises inquiètes pour la confidentialité de leurs données une fois celles-ci téléchargées sur les serveurs d'une société américaine (soumise aux lois américaines sur l'espionnage). Celles-là n'oublient pas que le cloud est, avant toute chose, "l'ordinateur d'un autre". En écho à ce positionnement sur le cloud de confiance, les appels à la régulation contre les pratiques commerciales des plates-formes américaines résonnent de plus en plus fréquemment. " Le cloud, c'est un cartel", pointe l'entrepreneur français Tariq Krim, qui fut l'un des pionniers européens du secteur avec sa société Jolicloud en 2008. Avec d'autres, il dénonce aujourd'hui les mécanismes d'enfermement des données mis en place par les plateformes américaines pour dissuader leurs clients de les quitter. [...] Mais alors que la Commission européenne espère voir 70% des entreprises du continent s'appuyer pour leur croissance sur des services cloud en 2027, la défense d'une technologie totalement européenne a pris du plomb dans l'aile. Au nom du pragmatisme, le gouvernement français défend maintenant un modèle où des sociétés tricolores exploitent sous licence les technologies des champions américains. Cette approche a déjà donné naissance à un partenariat entre OVHcloud et Google. Capgemini et Orange ont aussi déclaré leur intention de travailler avec Microsoft. Dans ce schéma, les clients d'OVHcloud et du duo Capgemini-Orange pourront à la fois bénéficier des innovations d'outre-Atlantique et d'une protection contre la curiosité américaine puisque les données seront hébergées dans les centres de données des sociétés françaises. Mais l'essentiel de la valeur ajoutée du logiciel reste made in USA signé par les ingénieurs de Google et Microsoft. "L'Europe a perdu la bataille du cloud il y a 10 ans", entend-on souvent dans les cabinets du pouvoir. Dans la mythologie grecque, les dieux de l'Olympe finissent par détrôner les titans. Parmi les héros européens de l'informatique, ils sont de moins en moins nombreux à y croire.