TRENDS-TENDANCES. Un "chief economist" d'une grande banque qui s'intéresse d'aussi près à l'économie digitale, c'est inhabituel. Pourquoi ce livre ?

KOEN DE LEUS. Parce que personne n'échappe à la révolution digitale. Elle touche aujourd'hui tous les secteurs. Or, là où le digital est présent, c'est le principe de l'économie du gagnant qui s'applique : la part de marché du numéro 1 dépasse les 50 % et il ne reste que des miettes pour les autres. En bon économiste, il faut s'intéresser à ce phénomène pour mieux mesurer l'impact du digital sur la croissance, la productivité des entreprises, etc.
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KOEN DE LEUS. Parce que personne n'échappe à la révolution digitale. Elle touche aujourd'hui tous les secteurs. Or, là où le digital est présent, c'est le principe de l'économie du gagnant qui s'applique : la part de marché du numéro 1 dépasse les 50 % et il ne reste que des miettes pour les autres. En bon économiste, il faut s'intéresser à ce phénomène pour mieux mesurer l'impact du digital sur la croissance, la productivité des entreprises, etc. Contrairement aux précédentes révolutions industrielles, les innovations portent davantage sur la qualité des produits que sur les processus de fabrication. Les smartphones, les applis et le cloud nous rendent la vie plus facile. Mais globalement, on ne fabrique pas plus de produits. Un bon exemple est celui du smartphone qui est aussi un appareil photo. Le résultat est que les gains de productivité tournent aujourd'hui autour de 1 %, contre 3 % autrefois. C'est tout le paradoxe de l'économie digitale. Ses bienfaits ne se traduisent pas nécessairement dans les statistiques économiques (augmentation du PIB, etc.). Autrement dit, le bien-être augmente mais la prospérité à peine. C'est une question très difficile. D'un côté, ce sont des monopoles parce qu'ils ont une part de marché énorme et dégagent d'incroyables bénéfices. De l'autre, ils ne défendent pas coûte que coûte cette position dominante. Ils sont constamment à la recherche de nouveaux créneaux et deviennent toujours plus grands sans pour autant se retrancher derrière des barrières : leurs produits sont gratuits, tout le monde peut venir les concurrencer, etc. Par contre, ce sont des monopoles de par la masse de données dont ils disposent. L'économie digitale présente beaucoup d'opportunités. Monter sa propre entreprise, lancer de nouveaux services, attaquer de nouveaux marchés : tout devient beaucoup plus démocratique. Mais il faut être conscient que cette économie des gagnants risque de frapper encore plus durement la classe moyenne que la globalisation. L'OCDE estime que 9 % des tâches pourront être totalement automatisées à l'avenir. Bien sûr, d'autres jobs vont être créés. Mais la question est de savoir si cette compensation sera suffisante. Les métiers du futur, que nous ne connaissons pas encore d'ailleurs, seront trop complexes pour certains. L'Etat et nos systèmes éducatifs ont un rôle prépondérant à jouer pour accompagner ce basculement et éviter que les moins favorisés ne restent sur le bord de la route. L'augmentation structurelle du taux de chômage suite à la robotisation et la digitalisation ne sera qu'un phénomène temporaire. Après une phase transitoire, il y aura à nouveau suffisamment d'emplois. La sécurité sociale actuelle suffit pour absorber ce choc. Par ailleurs, le coût d'un revenu universel suffisamment élevé est énorme. Certains évaluent le coût d'une allocation universelle mensuelle de 500 euros à 10 milliards d'euros supplémentaires en dépenses annuelles, soit un surcoût correspondant à 2,4 % du PIB. Nous faisons aussi tout pour maintenir les citoyens au travail, afin de garder sous contrôle les coûts du vieillissement. Le revenu universel est en totale contradiction avec ce principe. Comme le disait Voltaire, le travail protège les hommes contre trois maux : l'ennui, les mauvaises habitudes et le besoin.