C'est décidément une période faste pour le Mouvement moderne. Ce courant majeur de l'architecture du 20e siècle, qui porta au pinacle les lignes géométriques et un certain idéal de pureté, retrouve à nouveau des couleurs. Après la réhabilitation de la Villa Cavrois (1932), édifiée par Robert Mallet-Stevens à Croix, près de Roubaix, c'est au tour de la Villa E-1027 (1926-1929), appelée aussi la villa blanche, à connaître un retour en grâce. Elle a été imaginée par Eileen Gray (1878-1976), sur les hauteurs de Roquebrune- Cap-Martin (Alpes-Maritimes). L'édifice que l'on peut visiter jusqu'à l'hiver prochain a bénéficié d'un vaste programme de restauration qui touche bientôt à sa fin.

La construction est entièrement tournée vers la nature, avec un toit-terrasse transformé en solarium. © PHOTOS : RENAUD CALLEBAUT

Entre les villas Cavrois et la E-1027, on peut établir quelques parallèles stylistiques. Il en va tout autrement de leur implantation. D'un côté, un quartier résidentiel avec ses maisons cossues en briques rouges, ses pelouses et ses haies taillées au cordeau, de l'autre, un coin de paradis ébouriffé, suspendu au-dessus de la Méditerranée entouré de pins, de palmiers et de citronniers et accessible seulement à pied par le chemin des douaniers. Une impression de bout du monde malgré la présence voisine de Monaco qui pointe le bout de son Rocher. On se dit que c'est bien ce sentiment d'isolement qui a dû séduire Eileen Gray, personnage fascinant, à la fois mondaine et solitaire, timide et déterminée, dont l'indépendance d'esprit face au patriarcat des années 1930 laisse songeur 90 ans avant la phénomène #MeToo...

La construction est entièrement tournée vers la nature, avec un toit-terrasse transformé en solarium. © PHOTOS : RENAUD CALLEBAUT

Coupe à la garçonne

Avec sa coupe à la garçonne, ses lèvres en lame de couteau, ses amours qui transcendent la question du genre, l'amazone aux origines aristocratiques est un caractère bien trempé qui se moque des convenances. C'est l'époque où Coco Chanel lance la mode des cheveux courts et puise dans le dressing du duc de Westminster pour chambouler les habitudes vestimentaires féminines... La créatrice, qui vécut l'essentiel de sa vie à Paris, a près de 50 ans quand elle s'attelle avec son compagnon, l'architecte d'origine roumaine Jean Badovici de 15 ans son cadet, à la construction de la Villa E-1027. Drôle d'appellation, sèche comme une directive européenne, typique du modernisme qui se méfie des élans romantiques. Derrière ce nom de code se cache pourtant un rébus amoureux. E pour Eileen, 10 pour la dixième lettre de l'alphabet - le J de Jean -, 2 pour le B de Badovici, 7 pour le G de Gray. Ses initiales enserrant en quelque sorte celles de son compagnon. C'est une première pour la décoratrice qui, jusque là, n'a jamais franchi le pas de la construction. Elle n'est pas une inconnue pour autant. Peintre de formation formée à la laque japonaise, elle est une figure en vue du milieu artistique. En 1922, elle a ouvert avec Jean Badovici, qu'elle a rencontré l'année précédente, la galerie Jean Désert, rue du Faubourg Saint-Honoré. Cette vitrine chic qui séduit une clientèle parisienne huppée est l'occasion de promouvoir et commercialiser ses paravents, ses lampes ou ses tapis influencés par l'Art Déco. L'écrivain James Joyce ou la styliste Elsa Schiaparelli font partie des curieux qui ont entendu parler de la petite Irlandaise qui monte et poussent la porte de son magasin de la Rive gauche... Sage à ses débuts, Eileen Gray va peu à peu prendre son indépendance, marquée par l'audace de Gerrit Rietveld et de Piet Mondrian, fers de lance du mouvement De Stijl. Ce courant artistique néerlandais qui prône une approche globale des arts, ne jure plus que par les couleurs primaires et s'émerveille de l'esthétique industrielle, est un révélateur. Plus question de s'amouracher des matériaux nobles, de ces meubles bombés en ébène de Macassar, de cette marqueterie de paille ou de ces ses gainages en galuchat qui faisaient l'élégance de l'Art Déco. Trop prévisible, trop ostentatoire, trop bourgeois. Gray se laisse porter par son intuition qui la pousse à aller vers des territoires inconnus parfois à peine balisés.

Vue du salon © PHOTOS : RENAUD CALLEBAUT

Elle conçoit ainsi pour la Villa E-1027 la table d'appoint E-1027 en acier et en verre qui fait aujourd'hui partie des classiques du design. La pièce, rééditée par Classicon, est présente dans les collections des plus grands musées du monde. Avec Marcel Breuer, Gerrit Rietveld et Charlotte Perriand, Eileen Gray est l'une des précurseurs du mobilier tubulaire en acier. C'est pour le même projet qu'elle met au point le miroir lumineux Satellite en laiton nickelé avec son double miroir semblable à la Terre et la Lune, réglable avec des écrous. L'objet a été inventé pour permettre à son amoureux de se raser facilement la nuque.

Encouragée et aidée par Jean Badovici qui édite depuis 1923 une revue d'avant-garde intitulée L'Architecture vivante, la designer se lance dans les plans de la maison blanche. Le parti pris, radical, s'inscrit dans le droit fil des théories du Corbusier qui va livrer, quasiment au même moment, la Villa Savoye (1928-1931) à Poissy, en région parisienne. Deux réalisations qui ont un évident air de famille...

" On retrouve avec la Villa E-1027, les cinq points de l'architecture moderne formulées par Le Corbusier en 1927, rappelle Claudia Devaux, architecte et chef de projet, chargée de la restauration des lieux. Il y a la façade libre, le plan libre qui transforme les murs en simples cloisons et permet de libérer l'espace, le recours aux pilotis, le toit-terrasse et les fenêtres horizontales en bandeau. " Légèrement décalé par rapport au relief escarpé, le bâtiment, modeste par sa superficie (120 m2 répartis sur deux niveaux) est, selon sa conceptrice, " un navire blanc mis en cale sèche à flanc de colline ". La construction, coincée entre la mer et une voie de chemin de fer, est tout entière tournée vers la nature avec un toit-terrasse transformé en solarium pour profiter des bienfaits du bronzage azuréen. " C'est une architecture en totale rupture avec l'époque qui témoigne d'une grande ouverture d'esprit, également en ce qui concerne l'aménagement intérieur, poursuit Claudia Devaux. Ce qui distingue ce projet du Mouvement moderne, c'est la présence très forte du mobilier que Gray a conçu. Elle venait de cet univers-là et cela se ressent dans sa volonté de proposer une architecture à échelle humaine où tout est fait pour l'Homme. "

Recevoir ses amis

Maniaque sans être dogmatique, Eileen Gray ne s'enferme jamais dans la théorie pure et dure. Toujours prête à remettre en question les modèles établis, elle fait preuve d'une imagination constante, mêlant élégance du trait et ingéniosité. Les persiennes extérieures sont ainsi montées sur rails pour suivre la course du soleil. Vu de l'intérieur, le refuge méditerranéen mêle le confort bourgeois et l'esprit camping, avec une manière très personnelle de concevoir le bien-être qui ne s'embarrasse jamais du superflu. Pour répondre aux besoins d'un " homme qui aime le travail, les sports et recevoir ses amis ", Eileen Gray met au point des tables ajustables, des tiroirs pivotants ou des assises escamotables dans le but de gagner en fonctionnalité. Quant aux fils électriques en tissu, il ne s'agit plus de le dissimuler derrière des plinthes - trop classique ! - mais de les faire courir le long du mur comme un motif géométrique. Pratique en cas de problème et moderne en diable ! Dans cet esprit ô combien rationnel qui marque son époque, l'architecte prend soin de tracer au pochoir sur le mur, le nom et l'emplacement des choses. " Oreillers ", " peignoirs " " citrons "... avec parfois une pincée d'humour comme cet écriteau qui (re)commande d'" Entrez lentement ".

Une autre vue du salon © PHOTOS : RENAUD CALLEBAUT

Malgré l'énergie que consacra Gray à son chef-d'oeuvre, elle n'y passa que deux étés. Séparée de Jean Badovici en 1931, elle se fait construire la même année la Villa Tempe a Païa, à Menton. Pour elle, la Villa E-1027 appartient au passé. Enfin presque... Lorsqu'elle retourne quelques années après à la villa blanche, invitée par Jean Badovici avec qui elle continue d'entretenir des rapports amicaux, elle découvre avec consternation l'étendue des dégâts. Son ancien partenaire a eu la mauvaise ( ?) idée de confier à son mentor, Le Corbusier en personne, le soin de décorer les murs intérieurs et l'entrée. Une photo, qui date de l'été 1938, montre l'architecte de la chapelle Ronchamp dans son plus simple appareil (Le Corbusier était un adepte revendiqué du naturisme), posant devant le seuil de la villa blanche, la brosse à la main.

Une des chambres de la villa blanche © PHOTOS : RENAUD CALLEBAUT

Peu soucieux du travail de sa consoeur, l'homme aux lunettes cerclées s'en est donné à coeur joie dans le rôle du tagueur. Les fresques bariolées qui sont au nombre de huit, retouchées par l'architecte lui-même au fil du temps, suscitent la fureur de Gray qui se sent trahie. Elle ne lui pardonnera jamais... Les historiens, eux, sont plus magnanimes. Bien que sacrilèges par rapport au projet d'origine, les cinq " murales " du Corbusier (trois ont disparu) ont fait l'objet d'une restauration minutieuse. Ils sont considérés comme l'un des éléments remarquables de l'ensemble... La présence du Corbusier ne se limite pas à la villa blanche. Juste à côté, ou plutôt en hauteur, l'homme s'est fait construire en 1952 un (célèbre) cabanon. Il venait en toute simplicité y passer ses vacances d'été avec sa femme, Yvonne. Le sexagénaire se contentait du minimum - 16m2, sans douche ! -, goûtant à l'ascèse à l'ombre d'un caroubier. L'ouvrage, remarquable, a été conservé dans l'état et se visite en marge de la villa blanche. Notons que le tour est également couplé avec une visite des cinq bungalows - appelés assez improprement " unités de camping " - que l'architecte a conçu à quelques mètres de là pour son ami Thomas Rebutato.

Une des unités de camping signées Le Corbusier © PHOTOS : RENAUD CALLEBAUT

Recherche de crédits

Après la mort de Jean Badovici en 1956, une lente descente aux enfers va commencer pour la villa blanche. L'avenir est vite incertain. L'armateur grec Aristote Onassis se porte un temps acquéreur de la maison puis renonce. Les propriétaires se succèdent et les moins scrupuleux vont jusqu'à proposer aux grandes maisons de vente aux enchères le mobilier " oublié " de Gray. Le dernier occupant dans les années 1990 sera retrouvé poignardé dans le salon... La suite n'est guère réjouissante puisqu'entre 1996 et 1999, les lieux se transforment en squat. Lorsque l'Etat français se persuade qu'il faut réagir et sauver ce qu'il reste à sauver, il est presque trop tard. Les dégâts sont énormes. La France commence par classer l'édifice à l'Inventaire des monuments historiques le 27 mars 2000. S'ensuivent de longues tractations, la recherche de crédits et une première campagne de restauration entreprise en 2009. Le résultat s'avère catastrophique. Malgré les 600.000 euros investis et un comité de pseudo-experts, la première remise en état est une succession de malfaçons et de contresens historiques. Un fiasco dont les architectes et critiques s'émeuvent jusque dans les colonnes du New York Times et de The Guardian. Les mots ne sont pas assez durs pour dénoncer l'incurie. On efface tout et on recommence...

Le cabanon du Corbusier © PHOTOS : RENAUD CALLEBAUT

En 2013, le Britannique Michael Likierman qui a créé l'Association de gestion du site (AGS) Cap moderne, met en place un chantier à la hauteur des attentes, grâce à de nombreux appels aux dons et au mécénat. Appuyée par un comité scientifique, la maîtrise d'oeuvre est confiée à Claudia Devaux. Cette nouvelle étape marque à la fois la reprise du bâti mais aussi un processus de réhabilitation qui vise à fabriquer à l'identique des pièces de mobilier manquantes. Grâce aux photographies d'époque, prises le plus souvent par Eileen Gray elle-même, il est possible de recomposer dans les moindres détails le décor d'origine. Un travail de fourmi qui sera achevé l'an prochain. Car, bien entendu, il n'est pas question d'acquérir les pièces originales. Les pièces de Miss Gray, disparue en 1976 dans l'indifférence, sont devenues impayables. En 2018, Arcturial a cédé le " fauteuil Bibendum " (1925) pour plus de 600.000 euros. Quant au " fauteuil aux dragons " (1917) ayant appartenu à Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, il a été adjugé 21,9 millions d'euros il y a tout juste une décennie.

Réservation : https://capmoderne.monuments-nationaux.fr