Il est des publications qui créent l'événement. Le Dernier Pharaon en est une, certainement. D'abord parce que cet album appartient à l'un des univers les plus appréciés du public, à savoir celui de Blake et Mortimer, héros majeurs de la bande dessinée franco-belge qui, depuis la mort de leur créateur Edgar P. Jacobs, vivent encore des aventures extraordinaires dans le monde de l'après-guerre. Ensuite, le casting de ce nouvel album pourrait être qualifié de cinq étoiles. Au dessin, le nom de François Schuiten a de quoi susciter la curiosité. Le créateur des Cités obscures (série imaginée avec son ami Benoît Peeters) est un fan de Jacobs dont il ne cessera de vanter pendant l'entretien qu'il nous a accordé " le talent narratif " et les " images puissantes ". " Un auteur qui n'a pas reçu ce qu'il ...

Il est des publications qui créent l'événement. Le Dernier Pharaon en est une, certainement. D'abord parce que cet album appartient à l'un des univers les plus appréciés du public, à savoir celui de Blake et Mortimer, héros majeurs de la bande dessinée franco-belge qui, depuis la mort de leur créateur Edgar P. Jacobs, vivent encore des aventures extraordinaires dans le monde de l'après-guerre. Ensuite, le casting de ce nouvel album pourrait être qualifié de cinq étoiles. Au dessin, le nom de François Schuiten a de quoi susciter la curiosité. Le créateur des Cités obscures (série imaginée avec son ami Benoît Peeters) est un fan de Jacobs dont il ne cessera de vanter pendant l'entretien qu'il nous a accordé " le talent narratif " et les " images puissantes ". " Un auteur qui n'a pas reçu ce qu'il méritait ", ajoute-t-il. Mais pour s'attaquer au monument, le dessinateur bruxellois s'est adjoint deux scénaristes de choix : le cinéaste Jaco Van Dormael et l'auteur Thomas Gunzig. Moins connu du grand public, l'artiste Laurent Durieux, spécialisé dans l'art de l'affiche et de l'illustration, complète l'équipe. Il exécute ici un élégant et inquiétant travail des couleurs. " J'avais envie d'être avec des amis, d'être dans un espace de confiance ", explique François Schuiten qui parle, non sans sourire, de la réunion d'" incompétences très compatibles ". " J'ai l'impression d'avoir écrit au service de la main droite ", complète le réalisateur de Toto le Héros qui avait déjà travaillé avec Gunzig pour ses scénarios de films ( Mr. Nobody) et textes de spectacles ( Kiss & Cry, Cold Blood). " On voyait le dessin apparaître en live ", s'étonne encore celui pour qui cette expérience en BD est une première. Au départ, il y avait un début de scénario - " juste quelques phrases " - signé Jacobs, dont le décor était le palais de justice de Bruxelles, le monstre de l'architecte Joseph Poelaert surplombant les Marolles, quartier d'origine du jeune Edgar. Pour François Schuiten, jouer à l'ombre d'un tel géant devait fasciner autant que de se trouver au pied de la grande pyramide sur le plateau de Gizeh. De là à faire un lien avec l'un des plus singuliers chapitres de la série originelle, Le Mystère de la grande pyramide, il n'y avait qu'un pas franchi par le trio. Ainsi, comme la pyramide de Khéops renfermait la chambre d'Horus, le palais de justice aurait son propre secret. On retrouve en effet Bruxelles placée en quarantaine depuis qu'une source d'énergie inconnue, venue du coeur du titan de pierre, a dévasté la capitale. Une ambiance apocalyptique pour le professeur Mortimer chargé de la neutraliser. Des hiéroglyphes et symboles de l'Egypte ancienne découverts dans le palais pourraient servir de clés. Le lecteur découvrira aussi le rôle réel des éternels échafaudages qui emballent l'édifice. Grand perfectionniste dans son trait, sourcilleux du détail scientifique, à l'image d'Edgar P. Jacobs, Schuiten s'est lui aussi largement documenté pendant quatre ans. Mais l'auteur ne pouvait se satisfaire d'un pastiche, ni d'un album dans la collection " officielle " de la série. Il habite donc littéralement ce hors-série, y conviant quelques considérations philosophiques, voire mystiques. En situant l'action dans un futur proche, avec pour héros un Mortimer vieillissant, Le Dernier Pharaon offre à la fois un récit haletant et une amorce de réflexion sur notre monde et les créations humaines. Mais la vraie star est ici le le palais de Poelaert, central, terrifiant, porte d'entrée vers un monde insoupçonné dépassant l'Homme.François Schuiten était déjà parvenu à marquer de sa patte l'histoire du neuvième art. Avec ce qu'il a annoncé être son dernier album de BD, il signe ici une nouvelle oeuvre d'une belle cohérence graphique, même si tout particulièrement admirative de ses prédécesseurs. " Le Dernier Pharaon ", F. Schuiten, J. Van Dormael, T. Gunzig et L. Durieux, éd. Blake et Mortimer, 92 pages, 17,95 euros.