Il est loin le temps où les habitants de la vallée craignaient cette langue de glace qui pouvait avaler des villages entiers. Ce monstre blanc que certains imaginaient comme un immense dragon capable des pires colères ne menace plus personne. Mais il n'en reste pas moins le plus imposant en France avec ses 12 km de long, le cinquième dans toutes les Alpes. Son nom, il le doit aux explorateurs anglais William Windham et Richard Pococke qui décrivirent leur découverte de ce glacier, après cinq heures d'ascension au départ de Chamonix, en 1741, comme " un lac agité d'une grosse bise et gelé d'un coup".
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Il est loin le temps où les habitants de la vallée craignaient cette langue de glace qui pouvait avaler des villages entiers. Ce monstre blanc que certains imaginaient comme un immense dragon capable des pires colères ne menace plus personne. Mais il n'en reste pas moins le plus imposant en France avec ses 12 km de long, le cinquième dans toutes les Alpes. Son nom, il le doit aux explorateurs anglais William Windham et Richard Pococke qui décrivirent leur découverte de ce glacier, après cinq heures d'ascension au départ de Chamonix, en 1741, comme " un lac agité d'une grosse bise et gelé d'un coup". Une description qui vaut en réalité pour de nombreux glaciers. Mais la Mer de glace s'est rapidement bâti une renommée mondiale. Dès 1779, Goethe se rend à Montenvers, passant la nuit dans le premier refuge de montagne de l'histoire, pour admirer l'exceptionnel panorama non seulement sur le glacier, mais également le massif du Mont-Blanc, l'Aiguille du Midi ou encore les pics des Drus... Pour accueillir ces premiers touristes, fut érigé en 1798 le "Temple de la nature", abri rudimentaire doté de quelques lits, une table, une cheminée, mais au livre d'or bourré de signataires prestigieux comme Chateaubriand, Joséphine de Beauharnais, Lord Byron, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Lamartine, George Sand, Franz Liszt et bien d'autres têtes couronnées et artistes célèbres qui s'y pressèrent. Mary Shelley y écrivit même, et y situa, une partie de son célèbre roman Frankenstein. A compter de 1835, une auberge fut également construite qui hébergea Charles Dickens, Louis Pasteur, Napoleon III et l'impératrice Eugénie ou encore Alphonse Daudet. Enfin, en 1880, le Grand Hôtel en pierre de taille a accueilli ses premiers invités dans ses chambres et ses salons couverts de lambris en mélèze qui servirent de décor à de nombreux films comme Premier de cordée (1944) ou Les Marmottes (1993) Un tel engouement s'explique bien sûr par la beauté naturelle du site, mais également par son accès relativement aisé, d'abord en quelques heures grâce aux mules, et depuis 1909 en 50 minutes grâce à la ligne de chemin de fer à crémaillère de Montenvers-Mont-Blanc. D'abord contesté par les habitants de Chamonix, et surtout les muletiers qui assistaient à la disparition de leur moyen de subsistance, le petit train rouge, qui franchissait un dénivelé de 871 mètres, a cependant vite été adopté vu son succès. Dès la première saison estivale, le nombre de touristes passe de quelques milliers à 32.000... puis 50.000 avant la Première Guerre mondiale et 192.000 après la Seconde. En 1954, la ligne est électrifiée, le voyage ne dure plus que 20 minutes et le nombre de passagers dépasse rapidement les 500.000 par an! " Le record d'affluence a été battu dans les années 1990, quand le train montait 11.700 personnes par jour. Aujourd'hui on tourne à environ 4.000 en été, beaucoup moins bien sûr en hiver", explique Mathieu Dechavanne, le président de la Compagnie du Mont-Blanc (CMB) qui exploite notamment cette ligne de chemin de fer (comme le téléphérique de l'Aiguille du Midi) et les installations à Montenvers et Chamonix. En 2019, le site a enregistré plus de 700.000 visiteurs. Avec la crise sanitaire, l'année 2020 en a compté forcément moins puisque le train n'a pu fonctionner qu'en début d'année et durant l'été. " Heureusement, la saison estivale s'est plutôt bien passée", ajoute Eric Dunant, son directeur d'exploitation. Le site du Montenvers reste une destination de choix pour les touristes: au-delà du panorama, la grotte de glace en est devenue l'attraction principale. C'est Georges Claret, qui travaille alors au captage de la centrale électrique de Bois, qui a l'idée en 1946 de creuser cette grotte, à l'image de celle des Bossons créée en 1865. La version "définitive", recréée en réalité chaque année, avec sa galerie de 50 mètres, ses salles attenantes, son mobilier et ses sculptures, est ouverte au public en 1953. Le succès est tel que le sentier d'accès depuis la gare est vite engorgé et pousse à la construction en 1960 d'un téléphérique puis, en 1988, d'une télécabine pour déposer les touristes quasiment devant l'entrée... Mais cela ne durera pas. "La fonte du glacier s'accélérant depuis le début des années 2000, on doit ajouter des marches régulièrement pour permettre aux visiteurs d'accéder à la grotte: 80 rien que l'an dernier, ce qui fait aujourd'hui un total de 580 marches, précise Mathieu Dechavanne. On a mis à chaque fois des plaques pour que les gens se rendent compte de la fonte." Chaque année, en effet, la Mer de glace perd en moyenne 6 mètres d'épaisseur alors que celle-ci peut atteindre plus de 300 mètres au col du Midi mais seulement 150 mètres aujourd'hui au niveau du Montenvers, à 1.913 mètres... "Depuis le début 19e siècle, ce glacier a perdu en moyenne 50 mètres d'épaisseur de glace, sur toute sa surface", souligne Christian Vincent, glaciologue à l'Institut des géosciences de l'environnement de Grenoble, coauteur en 2019 d'un article paru dans la revue La Météorologie sur le "Déclin des deux plus grands glaciers des Alpes françaises au cours du 21e siècle: Argentière et Mer de glace". Selon les glaciologues, l'indicateur le plus pertinent pour mesurer la fonte des glaciers, c'est la variation de leur masse. Cela correspond à la différence chaque année entre l'accumulation de neige et l'ablation (fonte). A la Mer de glace, celle-ci est mesurée attentivement depuis 1979 grâce à des carottages et forages effectués plusieurs fois par an et à l'installation de piquets de bois à distance régulière. La décroissance n'est pas linéaire dans le temps - il y a eu un mieux entre 1955 et les années 1980 par exemple - ni dans l'espace, la perte et les écoulements étant plus importants dans les parties basses que dans les plus élevées. "Mais la Mer de glace devrait perdre 80% de sa surface en un siècle, selon le scénario modéré du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (avec une hausse de 2 à 3 degrés de la température d'ici 2100), et reculer de plus de 7 km", prévient Christian Vincent. Ce sera alors le dernier glacier français, voire européen, grâce à sa partie haute à près de 3.500 mètres. Même là-haut, son épaisseur aura cependant été réduite à moins de 150 mètres... Au-delà de l'enjeu environnemental, ce recul inéluctable du front du glacier pose évidemment un défi économique - en 2010 déjà EDF a dû déplacer le captage des eaux de fonte d'une de ses centrales hydroélectriques - mais également touristique pour Chamonix et la CMB. "Aujourd'hui, les gens montent pour voir la grotte de glace. Cela va forcément créer de la frustration s'il n'y a plus de glace, craint Mathieu Dechavanne. C'est pourquoi nous allons installer une nouvelle télécabine panoramique qui deviendra la nouvelle attraction." Créée en 2000, la Compagnie du Mont-Blanc est spécialisée dans l'exploitation sous concession d'installations de domaines skiables et de sites touristiques situés essentiellement dans la vallée de Chamonix et de Megève. Elle gère trois domaines skiables (les Grands Montets, Brévent-Flégère et Balme) et trois sites touristiques (Aiguille du Midi, train du Montenvers-Mer de glace et tramway du Mont-Blanc). Cotée sur Alternext, avec un flottant de 25%. Le reste de son capital est détenu par la Compagnie des Alpes (37%), la famille Seydoux (18%), la Société anonyme d'économie mixte locale (18%) et les employés (2,7%). Le groupe a réalisé 105 millions de chiffre d'affaires en 2019 et 10 millions de résultat net, selon Mathieu Dechavanne, son PDG. Après la rénovation de la gare et du Grand Hôtel en 2015, la CMB a lancé un nouveau projet très ambitieux en prévision de cette évolution climatique majeure. "La télécabine qui descend à la grotte de glace sera démontée et une nouvelle installée, qui prendra son départ plus loin au niveau du restaurant panoramique et qui emmènera les touristes 500 mètres en amont pour un voyage de 10 minutes sur la Mer de glace", précise Mathieu Dechavanne. Parallèlement, va être construit un centre d'interprétation des glaciers et des climats de 500 mètres carrés à la place de l'ancienne télécabine. Ce "glaciorium" proposera une véritable expérience immersive au coeur des glaciers, avec restitution des bruits, de l'ambiance et de la température au sein de ces monstres de glace. " On va simuler l'accès aux Grandes Jorasses, raconte des étoiles dans les yeux Mathieu Dechavanne. Désormais, les gens veulent comprendre les phénomènes scientifiques, leur histoire, leur impact ; on va leur offrir tout ça dans ce lieu." La scénographie sera conçue avec l'agence belge Tempora, connue pour son travail sur le centre d'accueil de la grotte Chauvet ou le Musée de la Seconde Guerre mondiale de Gdansk, et l'association scientifique locale Crea. "Notre objectif est de montrer la montagne comme un tout englobant", déclare le président de la CMB. Coût du projet avec le changement de télécabine: 28 millions d'euros. Et ce n'est pas tout: la CMB entend également rebâtir le téléphérique des Grands Montets et la gare de Lognan (2.000 m), détruits par un terrible incendie en septembre 2018. Des dégâts estimés à 64 millions d'euros. La CMB a pour l'heure récupéré 54 millions d'euros de deux de ses assureurs l'automne dernier, et attend encore 10 millions du troisième. Mais le plan de reconstruction du site est déjà bien avancé, sous la houlette de l'architecte italien Renzo Piano, séduit par le projet. Après Jean-Marie Wilmotte à l'Aiguille du Midi (gare du téléphérique et espace immersif), c'est donc au tour d'une autre star de l'architecture de laisser sa marque au Mont-Blanc. "Nous allons bâtir un modèle de tourisme écologique, un site unique et attractif toute l'année, une liaison avec la gare SNCF pour éviter les voitures, s'enthousiasme Mathieu Dechavanne. Quant à l'architecture de la gare, elle sera inspirée du cristal très répandu dans les roches de nos montagnes." Coût total de cet ambitieux projet: 90 millions d'euros. Pour l'occasion, une nouvelle société a été créée, la Compagnie de la Mer de glace, composée à 60% par la CMB, à 30% par la Caisse des dépôts et à 10% par le Crédit Agricole. Reste à obtenir tous les accords, ce qui n'est pas une mince affaire quand on construit sur un site classé. Mais Mathieu Dechavanne, un Lyonnais passionné de montagne qui a longtemps restructuré des usines chez l'équipementier automobile allemand Mahle avant de rejoindre la CMB en 2012, a bien l'intention de mener tous ces projets à terme. D'ici fin 2024, espère-t-il un brin optimiste.