La voilà enfin. Annoncée en 2020, puis reportée de saison en saison, pandémie oblige, la collection Pinault installée dans l'ancienne Bourse de Commerce à Paris a ouvert ses portes le 22 mai. Les Parisiens, avides de renouer avec la vie d'avant, en ont fait leur première destination culturelle après des mois de privation. Les réservations affichent complet quatre semaines à l'avance. On se presse pour découvrir cet édifice idéalement situé dans l'ultra-centre, à deux pas des Halles.
...

La voilà enfin. Annoncée en 2020, puis reportée de saison en saison, pandémie oblige, la collection Pinault installée dans l'ancienne Bourse de Commerce à Paris a ouvert ses portes le 22 mai. Les Parisiens, avides de renouer avec la vie d'avant, en ont fait leur première destination culturelle après des mois de privation. Les réservations affichent complet quatre semaines à l'avance. On se presse pour découvrir cet édifice idéalement situé dans l'ultra-centre, à deux pas des Halles. Bien que faisant partie du paysage depuis 1768, cette vaste rotonde est méconnue des Parisiens. Elle abritait avant la Révolution française une halle aux blés qui a été largement modifiée à la fin du 19e siècle afin d'accueillir la Bourse de Commerce. Le nom de l'institution financière, gravée dans la pierre, orne toujours la façade néoclassique. Etranges strates du temps... La nouvelle affectation dédiée à l'art contemporain ne laisse en rien deviner l'agitation qui régnait à l'époque où les agents de change survoltés hurlaient "Je prends!". La frénésie du cours du cacao ou du sucre s'est muée en un silence monacal, digne des allées du Louvre. En vérité, le vol des mouches était audible depuis bien longtemps. Avec la généralisation des transactions informatiques, les boursicoteurs et leurs corbeilles avaient quitté le 2, rue de Viarmes à la fin des années 1990, laissant la place aux employés peu remuants de la chambre de commerce et d'industrie. C'est une ère nouvelle qui s'ouvre donc avec l'arrivée de la Fondation de François Pinault. La découverte n'est pourtant pas une surprise. Le sanctuaire a été abondement documenté tout au long de sa gestation. En 2018 déjà, une gigantesque maquette exposée au Centre Pompidou permettait de se projeter en trois dimensions dans le projet radical de l'architecte Tadao Ando. Le Japonais, grand spécialiste du béton, signe sa troisième collaboration avec François Pinault après le Palazzo Grassi en 2006 et la Punta della Dogana en 2009, deux centres d'art édifiés sur mesure à Venise pour le milliardaire, auxquels il convient de rajouter le Teatrino (2013), un auditorium qui jouxte le premier bâtiment. Longtemps, l'ex-patron du groupe de luxe Kering (ex-PPR), qui a passé la main à son fils en 2012, eut l'ambition d'occuper les anciennes usines Renault de l'île Seguin à Boulogne-Billancourt pour y installer un musée d'art contemporain. Essoré par les tracasseries administratives, lassé par les recours devant les tribunaux et le peu de ferveur des élus locaux, l'entrepreneur avait fini par jeter l'éponge en 2005. Si c'est comme ça, déclara en substance le capitaine d'industrie, il trouverait mieux ailleurs. Et ce fut Venise... Un grand moment de solitude pour la France qui ne pouvait se permettre de rater le coche une deuxième fois. La leçon bureaucratique semble avoir été retenue, à moins que ce ne soit la providence... Aucun contentieux n'est venu entravé le programme constructif et s'il y a eu des retards sur le calendrier, ce n'est pas à cause d'une association de riverains mécontents mais d'un fichu virus. Quatre ans et demi ont été nécessaires à la réhabilitation des lieux. Le coût de travaux estimé de 160 millions d'euros a été intégralement réglé par le commanditaire qui bénéficie d'un bail emphytéotique de 50 ans. Un investissement colossal pour un "blockbuster" qui, à l'arrivée, ne déçoit pas. Le résultat, magistral, est porté par le talent immense de Tadao Ando. A 79 ans, l'homme n'a rien perdu de son coup de crayon ni de son intuition. Son anneau de 30 mètres de diamètre en béton qui ceinture l'intérieur du bâtiment est une merveille d'épure qui jamais ne vient corrompre la beauté du passé. Car la Bourse de Commerce est un témoignage magnifique de l'architecture du 19e siècle. Sa coupole originellement en bois a été détruite par le feu puis reconstruite en 1808 avec une charpente en fer. Une première du genre, bien avant que la fonte ne devienne à la mode avec la tour de Gustave Eiffel. Un choix avant- gardiste voulu par l'architecte François-Joseph Bélanger et imposé par Napoléon 1er. La finesse de la structure en métal qui forme un dôme de près de 40 mètres de calibre laisse passer généreusement la lumière naturelle. Par beau temps, la verrière joue les lanternes magiques et projette ses ombres géométriques sur les parois courbées. La forme circulaire, fondamentale dans la philosophie zen, est fréquente chez l'architecte japonais. Il l'a utilisée à plusieurs reprises, entre autres pour son espace de méditation au siège de l'Unesco à Paris (1995) ou pour le temple de Bouddha qu'il a érigé sur la colline du même nom à Sapporo (2015). Deux projets à connotation spirituelle qui correspondent à la profession de foi du bâtisseur. "J'aime l'idée d'être dans un espace permettant d'oublier l'aspect profane de la vie et de se concentrer sur soi-même, c'est-à-dire, sur le sacré", confiait-il dans l'ouvrage Seven interviews with Tadao Ando. Je suis peut-être trop philosophe aujourd'hui, mais quand je parle de l'individu et de l'espace, la question est de savoir comment approcher l'espace du cosmos. Même si un espace est petit, il peut contenir la possibilité du cosmos." Une relation avec l'infini, typiquement japonaise, qui passe par la "religion du vide", comme disait Charlotte Perriand, créatrice de meubles fascinée par la culture du pays du Soleil levant. Et c'est bien cette notion de vide, apaisante et silencieuse, qui transporte le visiteur. Au coeur de cette agora qui permet de déployer des installations artistiques de (très) grandes dimensions, le rempart monochrome haut de 9,30 mètres de Ando est une enveloppe rassurante. Mais pas seulement. "Ce mur a plein de supers pouvoirs", se réjouit Thibault Marca qui dirige avec Lucie Niney l'agence parisienne d'architecture NeM, associée à Tadao Ando dans la maîtrise d'oeuvre du projet. "Il est à la fois le symbole de la mutation de l'endroit, une manière de rendre l'espace plus abstrait, une façon de réguler la circulation du public, d'atténuer la réverbération acoustique et d'intégrer la partie technique." Car bien que pleine en apparence, la paroi de béton, épaisse d'un demi-mètre, dissimule en réalité une ossature en métal afin de réduire l'emprise au sol. "La structure creuse recouverte d'un voile de béton permet la réversibilité. On peut décider dans 50 ans de la démonter, c'est tout à fait possible, vante Lucie Niney. L'architecture doit sortir du cycle construction, démolition, reconstruction." Très impressionné à l'idée de collaborer avec une légende de l'architecture, le duo français est "rapidement rentré dans le vif du sujet", proposant à l'équipe de Tadao Ando l'utilisation d'un béton sablé plus clair et plus mat que la palette utilisée d'ordinaire par le maître. Une suggestion qui sera approuvée en haut lieu. Bien avant que les travaux ne débutent et que les chefs de chantiers n'enfilent leur casque jaune, les fines lames de Rénovation privée, le département premium de l'entreprise de BTP Bouygues, ont multiplié les essais en laboratoire. Des fragments du mur à échelle 1: 1 ont même été fabriqués dans un hangar près de Paris pour s'assurer de la bonne teinte. Au moment de passer à l'acte, un échafaudage de 600 tonnes a été déployé au centre de la rotonde pour faciliter la restauration du grand panorama du commerce. Un must de l'époque, perché à 20 mètres du sol, qui a été décrassé et rafraîchi par les équipes des musées de France. Pas question de laisser en piteux état ce décor peint caractéristique du 19e siècle. Le panorama avec sa vue immersive à 360 degrés est la quintessence du genre. La commande fut passée en 1886 à Alexis-Joseph Mazerolle, un artiste officiel aujourd'hui oublié. Il a dû impérativement achever sa grande oeuvre pour l'inauguration de la Bourse qui coïncidait avec le lancement de l'Exposition universelle de 1889. La fresque est hors norme. La toile marouflée qui occupe la partie basse de la coupole s'étale sur 1.400 mètres carrés... Elle illustre le commerce dans les différentes parties du globe, de l'Afrique à l'Asie, entre allégories et visée civilisatrice. La coursive qui surplombe le cylindre de Tadao Ando permet d'observer à une distance inédite le tableau qui fourmille de détails. Amoureux inconditionnel de l'art contemporain, François Pinault détient plus de 10.000 oeuvres. C'est donc sur une toute petite part de sa collection que l'exposition inaugurale de la Bourse de Commerce lève le voile. Disposées tout autour du tracé circulaire, les salles se visitent dans le sens giratoire sur trois niveaux plus un plateau situé en sous-sol. On passe d'un étage à l'autre en empruntant l'escalier aérien accroché au pourtour du cylindre de béton. Un peu à l'écart des regards, l'escalier à double révolution, l'un des rares vestiges de la période pré-révolutionnaire de l'édifice, constitue un autre moyen, avec l'ascenseur, de se mouvoir dans les lieux. L'ouverture du bal met en scène de nombreuses stars du marché comme Bertrand Lavier, Urs Fischer, Maurizio Cattelan ou le Belge Luc Tuymans qui a fait l'objet d'une rétrospective au Palazzo Grassi en 2019. Heureusement, des signatures moins connues viennent équilibrer le casting. Tout au long du parcours, le visiteur pourra apprécier la contribution discrète, tout en légèreté, de Ronan et Erwan Bouroullec. Les deux designers ont dessiné les chaises des gardiens avec leur drôle de dossier barré d'une corde, mais aussi le prodigieux luminaire tubulaire qui traverse à la verticale l'escalier à double révolution. On doit aussi aux frères bretons les mâts d'extérieur, mi-mobiles, mi-sculptures, disposés avec grâce sur le parvis. C'est encore à eux, enfin, que Pinault a demandé d'aménager au dernier étage le restaurant La Halle aux grains, avec ses alcôves délicates donnant sur le jardin des Halles. L'adresse gourmande n'est pas vraiment ce que l'on peut appeler une cantine de musée où l'on sert des croque-monsieur. La gestion de la table a en effet été confiée aux chefs multi-étoilés Michel et Sébastien Bras. Au menu, entre autres, lieu jaune glacé à l'orge maltée, ris d'agneau de l'Aveyron, millefeuille de graines de courge caramélisées. Encore du grand art.