Aquelques kilomètres de la frontière franco-belge, Roubaix. Cette ville de près de 100.000 habitants a été présentée par le Financial Times comme un " cas d'école de renaissance post-industrielle en France ". Référence à un passé dominé par le textile, longtemps glorieux dans " la cité aux 1.000 cheminées " qui déclina à partir des années 1970. Dans cette brutale décroissance (qui se lit toujours dans certains quartiers roubaisiens) est née " La Piscine - Musée d'art et d'industrie André Diligent ".

Alice Massé, conservatrice-adjointe de cet ancien bassin de natation transformé en spectaculaire lieu artistique, en pose le cadre. " A partir du début des années 1990, raconte-t-elle, la municipalité de Roubaix a voulu rouvrir un musée rassemblant ses collections parce que l'offre muséale de la ville était fragmentée, voire obsolète. Puis est venue l'idée de transformer cette piscine construite en 1932 dans le style Art déco, qui fut accessible au public jusqu'en 1985. En conservant symboliquement cette tête de Neptune qui crache de l'eau ".

En 1996, commence une vaste opération de réhabilitation du lieu mais aussi d'extension, avec une première ouverture en octobre 2001. A l'étroit, le musée qui s'attend alors à 60.000 spectateurs à l'année, pointe assez vite vers les 200.000. D'autant que des grands noms comme Chagall, Picasso ou Camille Claudel attirent un public français et étranger. S'ensuivent deux ans de travaux supplémentaires entre 2016 et 2018, incluant six mois de fermeture complète, afin de rajouter des espaces, de la signalétique et des outils numériques. Et aussi des films d'animation sur les techniques de la sculpture, intégrant des images d'outils réels qui se retrouvent dans le musée.

A l'origine, la piscine avait vu le jour grâce au programme du Front Populaire.

A l'origine, la piscine avait vu le jour grâce au programme du Front Populaire : offrir un équipement à la fois sportif et hygiénique à toute la population, lutter contre l'insalubrité de logements sans eau courante ni chauffage, aux sanitaires communs. Ce qui impliquait que patrons et ouvriers roubaisiens se côtoient alors plus ou moins dans cet espace aujourd'hui totalement restauré et aménagé en un superbe écrin.

Marbres, ferronneries, briques émaillées et dorées abritent aussi des témoignages culturels vibrants d'une histoire industrielle, comme cette fantastique toile de 6 m sur 13, Le panorama, représentant l'inauguration du nouvel hôtel de ville de Roubaix en 1911. Quant à la piscine même, ne subsiste qu'une eau symbolique et des jeux de reflets, une grande part de la surface originale ayant été recouverte de bois précieux permettant une circulation plus large des visiteurs. Difficile de ne pas être impressionné par son ambiance artistico-aquatique, d'autant que le centre du musée baigne d'une lumière naturelle filtrée par deux énormes verrières, à l'esthétique franc-maçonne et reproduisant à l'identique les originales.

© philippe cornet

Davantage qu'un divertissement

La Piscine présente aussi, dans ses vastes collections permanentes, les choix des industriels textiles ayant fait la richesse de Roubaix. Alice Massé : " Au début, leurs goûts étaient assez sages, tournés vers les post-impressionnistes, les artistes considérés comme académiques. Et puis ces patrons ont découvert d'autres voies de la modernité. Ce qui est sûr, c'est que le musée fait beaucoup pour l'image de la ville, pour la fierté des Roubaisiens, y compris pour ceux qui n'ont pas de pratique muséale régulière. C'est quelque chose qui joue aussi dans notre recrutement : beaucoup d'ouvriers embauchés en 2001, beaucoup de gens aux parcours de vie chaotiques, venaient des industries fermées de la ville. C'est ce qui fait la chaleur et la particularité de cet endroit. Notre budget de fonctionnement - environ 5 millions d'euros - vient en toute grande partie de la municipalité : un effort financier important de sa part ". La Piscine peut aussi compter sur une Société des amis (regroupant 4.000 adhérents) et un cercle des entreprises mécènes. Celles-ci ayant bien compris que la culture est davantage qu'un divertissement esthétique, plutôt une réparation d'un tissu économique blessé.

La Piscine abrite en ce moment une exposition consacrée au Printemps algérien, portant notamment sur le peintre naturaliste Gustave Guillaumet (1840-1887). Cet orientaliste pose un regard sur l'Algérie de la période coloniale française, sujet d'actualité également évoqué via des photos contemporaines dans les anciennes cabines de bain de la piscine. Un thème franco-français ? Alice Massé s'en défend. " Via cinq propositions d'expos en même temps, on interroge les liens entre la France et l'Algérie, les parcours partagés et de vie depuis les années 1830 jusqu'à aujourd'hui. Mais la Belgique, aussi, a un passé colonial. Ce qui amène à se demander ce que cette période induit dans les arts. une question que pourraient se poser beaucoup de pays européens. "

ALICE MASSÉ, CONSERVATRICE-ADJOINTE "Ce qui est sûr, c'est que le musée fait beaucoup pour la fierté des Roubaisiens." © philippe cornet

Salle des coffres

A une heure de route de Roubaix, nous voilà à Béthune. " Lorsque nous avons pris possession des lieux, nous avons trouvé pas moins de 1.500 clés de coffres, mais aucune ne portait de numéro. Ce qui a quelque peu compliqué les opérations d'ouverture ". Directrice de Labanque (en un mot), Lara Vallet esquisse un sourire dans le couloir qui sépare l'espace public des bureaux de ce vaste bâtiment de 1912 au centre de Béthune.

Façade en briques rouges et pierres de taille, il trône sur une place aujourd'hui garnie de constructions moins nobles : depuis 2007, l'ancien immeuble de la Banque de France - l'inscription est toujours bien visible - fonctionne comme centre de production en arts visuels. " En réalité, il y a eu deux inaugurations du bâtiment, précise Lara Vallet. D'abord en 2007, alors que la Banque de France venait de fermer ses portes à Béthune, nous permettant d'accéder à ses espaces bruts. Puis, suite aux travaux de réhabilitation qui ont eu lieu de 2012 à 2016. Notamment l'installation d'un espace pédagogique et d'un studio-logement pour les artistes invités. Tout en souhaitant garder le côté banque ".

Des points-clés de l'institution bancaire ont été convervés tels quels.

On entre donc dans un vaste édifice bourgeois qui, sur quatre niveaux, offre 2.120 m2 de surface exploitable dont 1.500 ouverts aux visiteurs. Si certaines zones ont été intégralement aménagées, d'autres points-clés de l'ancienne institution bancaire, ont été gardés comme tels. C'est le cas de la salle des coffres. Dans la pénombre, l'actuelle exposition Les trésors d'Hervé Di Rosa, y propose une sorte de gaming ludique où, entouré des coffres, on se met à rêver aux anciens mystères de ces compartiments privés. " Nos visiteurs adorent cette opportunité d'être dans ce lieu insolite, poursuit Lara Vallet. Si nous avons eu la chance de récupérer le bâtiment, ce n'était pas pour en faire un cube blanc et oublier son histoire ou son architecture. Située à la limite du bassin minier, Béthune a plutôt vécu du commerce : elle a mieux résisté aux crises que d'autres localités parce que davantage peuplée de petites entreprises et boutiques que de manufactures. Donc l'intérêt est bien dans la confrontation entre cette banque et l'art contemporain : un vrai terrain de jeu pour les artistes. "

LABANQUE à Béthune L'ancien bâtiment de la Banque de France accueille une expo du plasticien Hervé Di Rosa, qui y présente notamment une collection kitch de 1.000 figurines. © philippe cornet

Totems et boules à facettes

Inaugurée le 9 mars et prévue jusqu'à fin juillet, l'expo d'Hervé Di Rosa, né à Sète en 1959, entre parfaitement dans ce pari de plaisir et de challenge. Qui comprend aussi des créations en lien direct avec les murs, comme ces pièces d'or enfermées dans un meuble dont l'intérieur n'est visible que par des oeilletons espions. Dans une large pièce du sous-sol qui abritait des dizaines de tiroirs vitrés pour le stockage de l'argent, Di Rosa a installé 1.000 figurines piochées dans le monde entier. C'est le coin particulier de l'itinéraire consacré à ce plasticien issu de la figuration libre des turbulentes années 1980 : sa collection perso de jouets incarnant des super-héros - ou pas - allant de la panoplie Batman aux personnages animés de Gorillaz. Une accumulation qui fascine en particulier les visiteurs juniors, bluffés par un tel nombre d'artefacts d'un adulte qui ne semble pas vouloir grandir.

Comme les autres invités de Labanque, Di Rosa a produit, spécifiquement pour l'endroit, le corps de l'expo se logeant dans la salle du rez-de-chaussée où se trouvaient les comptoirs d'accueil de la clientèle. Pas sûr que Napoléon - créateur de l'institution " Banque de France " en 1800 - apprécierait le dévergondage qui y est entrepris. Lauréat de la Villa Médicis, Hervé Di Rosa a conçu dans un éclairage de discothèque, boules à facettes comprises, une sorte de quartier général des totems du monde entier.

Inspiré des arts populaires - africains, bulgares, portugais, andalous - l'artiste fabrique des pièces de dimensions diverses qui rappellent volontiers la fertilité délirante de l'art brut. D'où l'impression d'être entre Bamako et l'île de Pâques, entre loufoquerie, humour et virtuosité du geste plastique. Ce déroutant must séduisant est complété par une seconde expo tenue à l'étage, là où l'ancien directeur de la banque vivait en famille, dans un très vaste appartement soigné. Aux murs, des toiles et des sculptures en verre précieux de la jeune Italienne Giulia Andreani. Plus paisibles que les propositions de Di Roma, ces oeuvres de la plasticienne réinterprètent des images anciennes, mettant en avant le rôle de la femme alors souvent ignoré. Les parquets vintage craquent à chaque pas, possiblement de plaisir.

La Piscine à Roubaix, expo " Le printemps algérien ", jusqu'au 2 juin, www.roubaix-lapiscine.com

Labanque à Béthune, expo " Hervé Di Rosa et Giulia Andreani ", jusqu'au 28 juillet, www.lab-labanque.fr

LABANQUE à Béthune L'ancien bâtiment de la Banque de France accueille une expo du plasticien Hervé Di Rosa, qui y présente notamment une collection kitch de 1.000 figurines. © philippe cornet