Entre 1990 et 2012, le Japon a compté 15 Premiers ministres. Quand Shinzo Abe est entré en fonction en 2012, rares étaient ceux qui lui prédisaient un mandat supérieur à deux ans, la moyenne de ses prédécesseurs (de fait, son premier passage au pouvoir, en 2006, n'avait pas duré plus d'un an). Or, quand il a donné sa démission en septembre 2020 pour des raisons de santé, M. Abe avait atteint un record de longévité de 2.822 jours.
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Entre 1990 et 2012, le Japon a compté 15 Premiers ministres. Quand Shinzo Abe est entré en fonction en 2012, rares étaient ceux qui lui prédisaient un mandat supérieur à deux ans, la moyenne de ses prédécesseurs (de fait, son premier passage au pouvoir, en 2006, n'avait pas duré plus d'un an). Or, quand il a donné sa démission en septembre 2020 pour des raisons de santé, M. Abe avait atteint un record de longévité de 2.822 jours. Son remplacement par Yoshihide Suga, son fidèle bras droit, est apparu comme un gage de continuité et de stabilité. Lors d'un vote d'urgence, le Parti libéral- démocrate (PLD), au pouvoir, a désigné M. Suga pour mener le mandat de M. Abe à son terme. Le scrutin qui se tiendra en septembre 2021 pour désigner le chef du parti pour les trois années suivantes dira si la tendance aux gouvernements éphémères est de retour. Les électeurs pourront exprimer leur avis sur l'après-Abe lors des élections législatives qui se dérouleront en octobre (ou avant, si M. Suga dissout le Parlement plus tôt que prévu, comme beaucoup s'y attendent). Bien que M. Suga ait été perçu au début comme un Premier ministre par intérim, nul doute qu'il cherchera à s'accrocher au pouvoir. Les électeurs semblent disposés à lui donner une chance: alors que moins de 10% des Japonais le citaient comme leur candidat favori à la succession dans les sondages effectués avant le départ de M. Abe, son gouvernement a bénéficié à ses débuts d'un taux de soutien de près de 70%. M. Suga devra toutefois obtenir des résultats rapides dans des conditions difficiles. La pandémie de Covid-19 continuera à freiner l'activité économique du pays, qui était déjà en récession avant la crise sanitaire. Au second trimestre 2020, le PIB s'est contracté de 28,8% en rythme annuel, la chute la plus marquée jamais enregistrée au Japon. Le gouvernement devra batailler pour regagner le terrain perdu. Dans un contexte de faible demande, la vieille menace de la déflation resurgira en 2021. Les Jeux olympiques (prévus pour l'été 2020, ils ont été repoussés à l'été 2021 à cause du Covid-19) pourraient donner un coup de fouet à l'économie, mais encore faut-il que le gouvernement japonais et le Comité international olympique parviennent à définir les conditions pour qu'ils se déroulent en toute sécurité. Les tâches qui attendent le Premier ministre en politique étrangère seront tout aussi délicates. Shinzo Abe, qui avait fait de la diplomatie une de ses priorités, a effectué plus de 80 voyages à l'étranger pour tisser des liens étroits avec ses homologues. Yoshihide Suga devra établir sa propre crédibilité sur la scène internationale à une époque où les occasions d'avoir des contacts personnels sont limitées. Son premier défi à relever sera la conclusion avec les Etats-Unis d'un nouvel accord de pays hôte, pour définir le soutien logistique sur lequel reposent l'alliance de sécurité entre les deux pays et le stationnement de 50.000 soldats américains (l'accord en vigueur expire en mars 2021). La crise sanitaire pourrait cependant favoriser la mise en oeuvre de certaines des réformes qui lui tiennent le plus à coeur. M. Suga s'est engagé à créer une Agence du numérique pour accélérer la modernisation des pratiques archaïques de l'administration japonaise. En 2021, le hanko, un petit tampon personnel utilisé sur les documents officiels (pour indiquer leur validation), ne sera plus un outil indispensable en affaires mais une simple relique. Avec un peu de chance, le fax connaîtra le même sort. S'il parvient à stabiliser l'économie et à maîtriser le virus, M. Suga pourra être reconduit à la tête du PLD en sollicitant le soutien des chefs des factions du parti avant le vote, comme il l'a fait après la démission de M. Abe. Mais s'il ne réussit pas à faire ses preuves, une bataille sans merci opposera les candidats à la présidence du PLD.