La performance est "remarquable", se réjouit Jean-Luc Maurange, CEO de John Cockerill Group. L'entreprise sort en effet de cette année 2020 "atypique et angoissante" avec un chiffre d'affaires toujours au-dessus du milliard d'euros et un résultat positif de 13 millions d'euros. La performance est d'autant plus remarquable que le groupe John Cockerill la doit essentiellement à lui-même.
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La performance est "remarquable", se réjouit Jean-Luc Maurange, CEO de John Cockerill Group. L'entreprise sort en effet de cette année 2020 "atypique et angoissante" avec un chiffre d'affaires toujours au-dessus du milliard d'euros et un résultat positif de 13 millions d'euros. La performance est d'autant plus remarquable que le groupe John Cockerill la doit essentiellement à lui-même. L'année avait en effet particulièrement mal commencé. L'entreprise avait continué à produire, anticipant une demande clients qui a plusieurs fois été repoussée du fait de la pandémie. "Nous avions un trou de trésorerie à combler et nous n'avons pas reçu d'écho favorable du secteur bancaire, explique Jean-Luc Maurange. Nous avons pu obtenir des prêts de trésorerie pour nos filiales en France ou aux Etats-Unis mais pas en Belgique. Le système n'a pas fonctionné ici." L'entreprise s'est alors tournée vers ses clients pour monétiser son sur-stock. Cela a permis d'acheminer 300 millions d'euros sur les comptes du groupe et de lui assurer une trésorerie "correcte" jusque la fin 2022. "Finalement, nous sortons de la crise avec une trésorerie renforcée, résume le CEO. Mais, c'est vrai, à certains moments, nous avons dû basculer en mode survie." S'il comprend la nécessité de mobiliser les moyens pour sauver les secteurs en arrêt forcé, Jean-Luc Maurange regrette que les entreprises saines - comme la sienne - aient été un peu trop mises sur la touche. "C'est dans les périodes comme celle que nous vivons que se construisent les champions, dit-il. La Chine l'a très bien compris et elle n'est pas la seule. Les aides doivent aussi permettre à des entreprises d'accentuer leur leadership, d'intensifier leurs investissements en R&D. Si on ne le fait pas, nous verrons dans deux ou trois ans que l'Allemagne, la France, l'Espagne et d'autres ont bougé pendant que nous faisions du surplace. John Cockerill, c'est une locomotive qui entraîne dans son sillage des sous-traitants, des start-up, etc. Aujourd'hui, on met beaucoup d'argent dans les wagons, mais n'oublions pas la locomotive. Plus elle sera puissante, elle pourra tirer plus de wagons." La locomotive est en tout cas bien repartie, après les hésitations du premier semestre 2020. Le carnet de commandes se remplit bien, au point que l'entreprise table sur une entrée de commandes 2021 supérieure au niveau moyen réalisé entre 2016 et 2019. "La reprise, c'est maintenant!", clame résolument le groupe John Cockerill, sans attendre une ixième réunion du comité de concertation sur la gestion de la pandémie. "Nous sommes prêts pour cette reprise mais je ne pense pas que l'ensemble de l'écosystème le soit, concède Jean-Luc Maurange. Le déploiement des plans de relance prend trop de temps, notamment en Belgique." Son rôle de locomotive, le groupe John Cockerill peut très certainement le jouer dans deux domaines: les énergies renouvelables et la défense. Le premier est au coeur de tous les plans de relance de tous les pays. L'entreprise liégeoise revendique le titre de leader mondial dans la production d'hydrogène par électrolyse, avec des grands projets en Espagne, à Taiwan et en Belgique (tous en 2020). "Nous réalisons un chiffre d'affaire de 20 millions d'euros dans l'hydrogène et nous pourrions multiplier ce chiffre par 10 ou 20 dans les prochaines années, assure Jean-Luc Maurange. Les perspectives sont énormes. Tellement énormes que nous ne pourrons peut-être pas y aller seuls et que nous aurons besoin d'être accompagnés." L'une des vitrines du savoir-faire de John Cockerill en la matière, c'est le projet HaYrport qui vise à assurer une mobilité hydrogène tout autour de l'aéroport de Liège. L'hydrogène sera produit par électrolyse grâce à l'apport du champ photovoltaïque de l'aéroport et alimentera ensuite les taxis, les bus et même les engins de manutention. "Nous avons l'occasion de démontrer sur l'un des plus grands aéroports de fret en Europe que la mobilité basée sur l'hydrogène fonctionne, s'enorgueillit le CEO de John Cockerill. Nous sommes prêts mais ce dossier mêle beaucoup d'acteurs et nous attendons leurs décisions." Il faut équiper les taxis, le Tec doit acheter des bus roulant à l'hydrogène, les pouvoirs publics doivent délivrer toute une série d'autorisations. Et puis, il y a la prise en charge du surcoût par rapport aux carburants fossiles. "Il existe des financements européens, répond Jean-Luc Maurange. Pour les obtenir, il faut que le gouvernement monte des dossiers et les défende. Il y a là une perte d'efficacité. Je le répète, nous sommes prêts mais les acteurs privés ne peuvent pas tout faire." Le groupe liégeois s'illustre également dans les centrales thermo-solaires, un secteur de niche avec une quinzaine d'unités installées à travers le monde. Un tiers d'entre elles sont équipées de la technologie John Cockerill, comme celle du désert du Chili (en cours de démarrage) ou de Dubai (inauguration prévue en juin). "Ces centrales incluent un système de stockage par la technique des sels fondus, précise Jean-Luc Maurange. Cette technique est bien maîtrisée, elle peut s'appliquer au photovoltaïque et là, les perspectives sont beaucoup plus grandes." Absent de l'éolien offshore, le groupe liégeois avait marqué son intérêt pour la reprise d'Elicio (groupe Nethys) dont les activités sont complémentaires. C'est toujours d'actualité, assure le CEO qui précise que John Cockerill entend bien prendre position sur ce marché, avec Elicio ou un autre partenaire. "Nous sommes dans un monde très concurrentiel où tout bouge très vite, dit-il. Nous ne pouvons pas attendre trop longtemps une réponse de Nethys." L'autre domaine dans lequel John Cockerill se profile dans le top mondial, c'est donc la défense. Ce département représente un tiers du chiffre d'affaires du groupe et est une source constante d'innovation, dans l'élaboration de nouveaux matériaux comme dans les développements technologiques (cybersécurité, analyse de données, etc.). Tous les pays où le secteur militaro-industriel représente une part significative de l'activité économique en ont dès lors fait l'un des axes de la relance. Tous sauf la Belgique. Chez John Cockerill, on a l'habitude - à défaut de bien le comprendre - de ce manque d'intérêt. "On se drape derrière des règles européennes et on ne négocie pas assez les retombées des contrats militaires pour l'industrie belge, regrette Jean-Luc Maurange. Nous sommes en négociation pour un contrat de 1 milliard d'euros avec l'armée espagnole. Le domaine est considéré comme stratégique et pour espérer obtenir le marché, nous devons prendre l'engagement d'ouvrir une usine et un centre de recherche en Espagne. En France, en Roumanie ou ailleurs, ce serait pareil. Mais en Belgique, ce n'est pas stratégique. A la longue, cela devient une vraie question stratégique pour une industrie comme la nôtre. On va finir par supprimer la R&D dans ce secteur."