"Il fallait que je vous le dise. " Ce titre sonne comme une confession. Il n'est pourtant pas le premier choisi par l'auteure. " Je voulais titrer cet album Ce qui est tu, nous explique Aude Mermilliod. Mais une amie m'a dit qu'on y entend le mot 'tuer', et que ça pouvait être problématique. Un deuxième choix donc, mais qui porte bien le message que je voulais faire passer. " Car l'illustratrice voulait absolument aborder une thématique encore trop souvent taboue : l'avortement. Enceinte à un moment où elle n'y était pas préparée, la dessinatrice a elle-même choisi l'interruption volontaire de grossesse, en ressortant avec davantage de questions qu'avant l'intervention médicale. Elle a alors ressenti le besoin d'écrire sur cette épreuve et nota...

"Il fallait que je vous le dise. " Ce titre sonne comme une confession. Il n'est pourtant pas le premier choisi par l'auteure. " Je voulais titrer cet album Ce qui est tu, nous explique Aude Mermilliod. Mais une amie m'a dit qu'on y entend le mot 'tuer', et que ça pouvait être problématique. Un deuxième choix donc, mais qui porte bien le message que je voulais faire passer. " Car l'illustratrice voulait absolument aborder une thématique encore trop souvent taboue : l'avortement. Enceinte à un moment où elle n'y était pas préparée, la dessinatrice a elle-même choisi l'interruption volontaire de grossesse, en ressortant avec davantage de questions qu'avant l'intervention médicale. Elle a alors ressenti le besoin d'écrire sur cette épreuve et notamment sur cette dose de culpabilité que l'IVG a fait naître en elle. " J'avais lu Le Choeur des femmes, de Martin Winckler. J'ai donc envoyé un e-mail à Marc ( Zoffran, le vrai nom de l'écrivain, Ndlr), pour savoir s'il accepterait d'écrire une annexe à ma bande dessinée. Il m'a raconté sa vie. Et comme c'était hyper intéressant, j'ai fini par lui demander d'être un de mes personnages. " Dans ce roman paru en 2009, le militant féministe installé à Montréal traite de la médecine des femmes. De son parcours de généraliste d'abord, et de praticien d'IVG ensuite (expérience relatée déjà dans La Vacation en 1989), il fait le constat accablant que les questions de contraception, de fécondité et d'avortement restent abordées sous un prisme exclusivement masculin. Et que rien n'est prévu pour mettre à l'aise la femme, déjà injustement stigmatisée. Un comportement dont le corps médical n'est d'ailleurs pas toujours conscient. " Comme le rappelle Marc, lorsqu'on pratique des IVG, on ne veut évidemment pas mal faire, mais la manière n'est parfois pas adéquate, explique l'auteur. Souvent, les gynécologues font preuve d'une espèce de paternalisme bienveillant : comme ils ont la responsabilité de la santé des gens, ils sont un peu Dieu. Je peux comprendre cette attitude, mais comme le dit une des mes amies, l'avortement, c'est avant tout un acte de mère, un choix de maman. " En mettant en parallèle son histoire - son entourage parfois maladroit, l'ignorance de son propre corps - et celle de Winckler - sa formation de médecin, son combat militant, sa démarche d'écrivain -, Aude Mermilliod jette un regard inédit sur l'IVG, pétri de pédagogie et d'émotion. Une invitation douce à mieux comprendre ce qui se passe dans le corps des femmes, le poids physique d'un tel acte, loin d'une promenade de santé. " Si l'avortement reste un sujet tabou aujourd'hui, c'est parce qu'on manque de témoignages, déplore l'auteur. Dans les livres, dans les films, dans les séries, c'est souvent un non-sujet. Du coup, les gens ne savent pas comment en parler. " Après la lecture d' Il fallait que je vous le dise, nous voilà donc moins bête et armé d'arguments supplémentaires pour rappeler la nécessité d'encadrer l'avortement en le dépénalisant - combat pas encore tout à fait gagné. Par ce récit à la fois intime et ouvert, Aude Mermilliod parvient aussi à assurer son dessin - une ligne claire limpide en bichromie -, davantage que dans Les Reflets changeants, précédent ouvrage qui lui avait valu le Prix Raymond Leblanc de la jeune création en 2015. L'auteure conclut cette confession d'une belle manière : " Il paraît que certaines femmes ayant vécu des fausses couches plantent un arbre. Moi, j'ai choisi le mien, et je suis retournée le saluer chaque année depuis ". Parce qu'on n'oublie pas ce qui fait définitivement partie de soi.