Quel talent ! Nous avions déjà adoré le premier roman de Pauline Klein, Alice Khan, paru en 2010 où une étrange narratrice s'amuse avec les conventions : elle prend un café en terrasse lorsqu'un inconnu lui demande si elle est bien Anna. Elle n'est pas Anna, mais elle se fait passer pour elle et entame une relation avec le jeune homme, artiste photographe déjà réputé dans Paris. A travers ce canular presque métaphysique, se dessine un personnage bien peu ancré dans le réel. Et ce ne sont que les débuts d'Anna, puis d'Alice Khan, une autre création de la narratrice. Elle se rend dans une galerie d'art où, en douce, elle accroche un cadre dont elle demande ensuite le prix et l'achète.
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Quel talent ! Nous avions déjà adoré le premier roman de Pauline Klein, Alice Khan, paru en 2010 où une étrange narratrice s'amuse avec les conventions : elle prend un café en terrasse lorsqu'un inconnu lui demande si elle est bien Anna. Elle n'est pas Anna, mais elle se fait passer pour elle et entame une relation avec le jeune homme, artiste photographe déjà réputé dans Paris. A travers ce canular presque métaphysique, se dessine un personnage bien peu ancré dans le réel. Et ce ne sont que les débuts d'Anna, puis d'Alice Khan, une autre création de la narratrice. Elle se rend dans une galerie d'art où, en douce, elle accroche un cadre dont elle demande ensuite le prix et l'achète. On retrouve cette réflexion sur ce qui fait l'être, sur ce qui fait l'art, dans La Figurante, le quatrième roman de Pauline Klein, paru en janvier dernier. Camille, la narratrice, est d'abord stagiaire dans une galerie à New York, puis employée mal payée dans une galerie parisienne. Là, elle est chargée de l'inventaire. Elle intervertit les noms, change les titres des oeuvres et boycotte ainsi à sa manière le projet de sa patronne. D'ailleurs, elle s'en fait la promesse : " ne jamais rien produire de valable dans le monde du travail ". C'est une forme de résistance très " basse fréquence ", individuelle, voire invisible, expliquait l'écrivaine lors d'une rencontre à la Maison de la poésie de Paris. Et on sent tout l'amour que Pauline Klein porte à ces personnages féminins qui se demandent ce qu'elles sont en jouant des rôles tout en tentant de les saboter. Il y a une grande lucidité chez ces anti-héroïnes : une expérimentation permanente de ce que signifie " transgressif ". Ou est-ce peut-être " conventionnel " ? Le ton de ce quatrième roman est plus cynique. Là où la jeune Alice Khan jouait, La Figurante dégage quelque chose de plus grave. Sa narratrice évolue dans un univers où elle ne semble avoir aucun point d'accroche, aucune adhérence. Sorte d'héroïne kafkaïenne contemporaine (osons la comparaison), elle interroge sa place dans le monde en replongeant dans son enfance (" Je me suis consacrée à l'objection de conscience très tôt ") et se demande si, au fond, elle n'est pas la somme de ces déguisements dans lesquels elle s'est glissée au cours de son existence. Car en amour aussi, les déguisements sont de mise : " La vie adulte nous rattrape ", affirme-t-elle comme une mise en garde pour elle-même. Et à propos du moment de la rencontre avec son futur mari, elle le décrit ainsi : " Le dernier instant de notre vie où j'eus le sentiment que nous étions les seuls à vivre notre histoire ". Là est tout le cynisme : " Les choses ne se passent jamais comme on les imagine, elles sont parfois encore plus prévisibles que cela ", conclut Camille. Manière, décor, scène, regard, soumission, etc. Ces mots structurent le texte pour demander : " A quel endroit, à quel instant cesse-t-on de poser ? " Ne passons-nous pas notre temps, pour reprendre ces verbes qui émaillent La Figurante, à faire des visages, mimer, feindre, jouer, avoir l'air, se donner le rôle et le tenir, exploiter sa position, se frayer un chemin, s'inventer des traumatismes, servir un discours et des postures ? Pour la narratrice, la réponse se trouve dans une promesse qu'elle se fait à elle-même : " Garder intacte la petite fille que j'avais toujours été, lui rendre hommage jusque dans les moindres recoins de mon intimité ". Une lutte pour l'insouciance. Le roman de Pauline Klein est destructeur et salvateur. Il impose son auteure comme une voix importante de la littérature française contemporaine.