New York. 2022. La mégapole compte 44 millions d'habitants. Big Apple suffoque sous une température de plus de 30 °C dans un épais brouillard grisâtre. L'eau y est rare. La faune et la flore ont quasiment disparu. La nourriture issue de l'agriculture n'est plus qu'un lointain souvenir pour les plus anciens. Seuls quelques rares riches privilégiés disposent de fruits, de viande, de confiture de fraise ou d'une bouteille de bourbon. La majeure partie des habitants, elle, consomme depuis longtemps les produits de synthèse de la multinationale Soylent. Ce sont de petites tablettes carrées de différentes couleurs, selon les jours de distribution. Cette année-là, la collection s'enrichit d'un nouvel aliment - le Soylent Green -, plus nutritif, mais plus cher, délivré uniquement le mardi.
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New York. 2022. La mégapole compte 44 millions d'habitants. Big Apple suffoque sous une température de plus de 30 °C dans un épais brouillard grisâtre. L'eau y est rare. La faune et la flore ont quasiment disparu. La nourriture issue de l'agriculture n'est plus qu'un lointain souvenir pour les plus anciens. Seuls quelques rares riches privilégiés disposent de fruits, de viande, de confiture de fraise ou d'une bouteille de bourbon. La majeure partie des habitants, elle, consomme depuis longtemps les produits de synthèse de la multinationale Soylent. Ce sont de petites tablettes carrées de différentes couleurs, selon les jours de distribution. Cette année-là, la collection s'enrichit d'un nouvel aliment - le Soylent Green -, plus nutritif, mais plus cher, délivré uniquement le mardi. C'est alors que l'un des dirigeants du géant agroalimentaire William Simonson est assassiné chez lui dans une tour des beaux quartiers. Policier, Thorn est chargé de l'enquête. Il finit par découvrir l'horrible vérité : Soylent Green est élaboré non pas, comme le prétend l'entreprise, avec le plancton des océans devenu stérile, mais à partir de cadavres humains. L'anthropophagie a fait son entrée dans le système alimentaire humain. Et, pour avoir voulu révéler la vérité, William Simonson l'a payé de sa vie. Ce court synopsis du film de science-fiction Soylent Green (Soleil vert) de Richard Fleischer, avec Charlton Heston dans le rôle de Thorn, exprime, de manière apocalyptique, l'angoisse d'une planète surexploitée et d'un avenir alimentaire menacé par la surpopulation et la rareté des ressources. Cette angoisse resurgit aujourd'hui à l'occasion des famines qui sévissent au Niger, en Ethiopie ou encore au Soudan du Sud. La crainte de disette remonte en fait plus loin. C'est en 1798 que Malthus lance le débat. Estimant que la population augmente plus rapidement que les ressources, l'économiste anglais conclut au caractère inévitable de catastrophes démographiques, à moins de limiter la croissance de la population. Ses prévisions ne se sont pas avérées. Des rendements agricoles plus élevés, des nouveaux moyens d'échanges internationaux des biens de subsistance en ont retardé l'échéance. Les craintes de Richard Fleischer ne se sont pas non plus matérialisées, alors que son film est sorti sur les écrans en 1973. Une année où la planète ne comptabilisait encore que 3,8 milliards d'habitants. En 2017, la population mondiale atteint déjà 7,3 milliards. Un chiffre qui va encore grimper. Les Nations unies anticipent 9,7 milliards d'êtres humains en 2050 et un peu plus de 11 milliards à la fin du siècle. Dès lors, les fantômes de Fleischer resurgissent sur une planète dont les ressources (terres arables, prairies pour l'élevage, ressources halieutiques) ne sont pas illimitées. Bien qu'en repli depuis plusieurs décennies, la malnutrition sévit encore. Selon le rapport 2017 sur le développement de la Banque mondiale, 11 % de la population souffre de sous-nutrition. Un chiffre qui monte à plus de 25 % pour les pays pauvres. Gaël Giraud, chef économiste de l'Agence française de développement (AFD), estime que " sur la seule question de notre capacité à nourrir 9 milliards d'habitants en 2050, physiquement, la planète a les ressources pour le faire ". Rabah Arezki, économiste du Fonds monétaire international (FMI), ou encore l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) abondent dans le même sens. Coordinateur de l'étude parue en octobre dans le rapport sur les perspectives économiques mondiales du Fonds, Rabah Arezki juge que, " si l'on mobilisait l'ensemble des terres inutilisées du monde, toutes choses égales par ailleurs, cela suffirait à nourrir 9 milliards de personnes ". Au niveau mondial, 20 % des terres sont encore non cultivées. Ce pourcentage grimpe même à plus de 40 % dans l'Afrique subsaharienne et l'Amérique du Sud, selon le FMI. Le potentiel d'accroissement de l'offre alimentaire est donc là. Et il est particulièrement élevé en Afrique subsaharienne, où les rendements observés sur les terres actuellement cultivées sont inférieurs de 50 % à leur potentiel, observe encore le Fonds. Une preuve ? Pour le maïs, les Etats-Unis, meilleurs producteurs, ont un coefficient de 1 pour mesurer leur rendement. Ce coefficient n'est que de 0,19 pour l'Afrique subsaharienne, 0,48 pour l'Asie et 0,43 pour l'Amérique latine. Pour le riz, l'Afrique subsaharienne est créditée de 0,22, l'Amérique latine de 0,48 et l'Asie de 0,44. C'est dire les réserves dont dispose encore notre bonne vieille Terre. Comment alors expliquer que des millions de personnes souffrent encore de disette, voire meurent de faim. Au Niger, plus de 1,3 million de personnes (7 % de la population totale) ont besoin d'une assistance alimentaire d'urgence dans les quatre prochains mois, ont alerté mi-mai les Nations unies. Alors même que le pays a réalisé un excédent céréalier à l'issue de la précédente campagne agricole. Dans son rapport, paru en mars, le Réseau d'information sur la sécurité alimentaire (FSIN) observe que, " globalement, 108 millions de personnes en 2016 étaient confrontées à une insécurité alimentaire de niveau de crise ou pire. Cela représente une augmentation de 35 % par rapport à 2015, soit près de 80 millions ". Dès 1981, l'économiste indien Amartya Sen, prix Nobel en 1998 pour ses travaux sur la famine, est le premier à pointer le fait que la faim dans le monde n'est pas nécessairement provoquée par un manque de nourriture mais par un manque de possibilité d'acheter cette nourriture. " C'est l'iniquité de nos modes de commercer qui tue ", confirme Gaël Giraud. Tant le FMI que l'OCDE dénoncent les méfaits des politiques agricoles des différents pays au nom de leur souveraineté alimentaire et de la protection de leurs agriculteurs. C'est l'une des raisons d'ailleurs du blocage des négociations commerciales à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) depuis plus de 15 ans. En cause, les aides directes ou indirectes accordées aux agriculteurs faussent le jeu du libre commerce et, par contrecoup, empêchent une distribution efficace de la nourriture. C'est particulièrement flagrant pour le soja, le sucre, le riz, le blé, le boeuf, le porc et les volailles, souligne le Fonds. Statistiquement, la nourriture consommée est produite à 85 % sur place. Et les produits agricoles ne représentent que 8 % du commerce international. Or, l'urbanisation rapide et la croissance galopante des pays africains et asiatiques les rendent dépendants des importations. Depuis 1990, 24 pays (neuf d'Afrique subsaharienne, sept d'Asie de l'Est et du Pacifique et huit d'Amérique latine), qui étaient exportateurs nets de denrées alimentaires, sont devenus importateurs nets. C'est le cas notamment du Honduras, du Zimbabwe, des Philippines ou encore du Vietnam. Il serait donc vital de démanteler ces barrières commerciales, à l'heure de la montée en puissance des pays émergents. L'éclosion de classes moyennes plus aisées va de pair avec un changement d'habitudes alimentaires. " La hausse des revenus réoriente la demande vers la viande, les produits laitiers, les légumes et les fruits frais, explique Rabah Arezki. Les consommateurs chinois ont, par exemple, délaissé leur alimentation à base de riz et de céréales pour une nourriture plus diversifiée et de plus haute qualité diététique et calorique. " Dans une note de recherche, Christophe Gouel et Houssein Guimbard, chercheurs au Centre d'études prospectives et d'informations internationales, estiment ainsi que la demande mondiale de calories va progresser d'environ 46 % d'ici à 2050 " avec un doublement de la consommation de calories d'origine animale (viande et poisson) ". La croissance de la population nécessitera une hausse de la production de nourriture calorique de 70 % d'ici à 2050, avance de son côté l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (Ifpri). C'est donc à une véritable transformation des habitudes alimentaires que le monde assiste. Pourtant, démanteler les barrières commerciales ne sera pas suffisant pour couvrir les besoins de l'Asie et de l'Afrique, les deux zones appelées à connaître une hausse considérable de leur population avec respectivement 1,3 milliard et 875 millions d'habitants de plus à nourrir d'ici à 2050. L'amélioration de la productivité des terres est plus que jamais un facteur déterminant. Sauf qu'il faut un subtil dosage. " L'extension de l'utilisation des terres à des fins agricoles devrait être limitée dans la mesure du possible au regard des préoccupations environnementales et sociales : pertes de biodiversité, dégradation des écosystèmes, accroissement des émissions carbone ", avertit le FMI. A moyen terme, surtout, il va falloir composer avec les effets du réchauffement climatique. " L'impact du dérèglement climatique sera très inégalement réparti, avance Gaël Giraud. Nos simulations, à l'AFD, indiquent qu'il sera bientôt trop tard pour parvenir à limiter la température moyenne à la surface du globe à une hausse inférieure à +2 °C à la fin de ce siècle. Cela veut dire au moins +3 °C pour le continent africain et, donc, très probablement, une chute des rendements agricoles. " Les pays les plus proches de l'Equateur sont les plus vulnérables, explique le FMI. L'an passé, l'Ethiopie a connu l'un de ses pires épisodes de sécheresse depuis ces 10 dernières années, alors que le pays compte sur les deux saisons des pluies pour obtenir 80 % de sa production agricole - secteur qui emploie 85 % de sa population. " De tels événements climatiques extrêmes vont s'aggraver et augmenter en fréquence ", affirme Gaël Giraud. Et l'Afrique est au premier plan, même si des poches existent aussi en Asie, en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Accroissement de la production, amélioration des rendements, facilitation du commerce, démantèlement des barrières, investissements technologiques, lutte contre le réchauffement climatique sont donc les principales pistes de réflexion pour faire face à l'explosion démographique qui se profile. Sans une coopération internationale étroite, la planète risque bel et bien de connaître de nouveaux épisodes de famine et de conflits potentiellement violents. Au risque finalement de donner raison à Richard Fleischer, à plus ou moins long terme... Richard Hiault / Les échos (29/05/2017)" C'est l'iniquité de nos modes de commercer qui tue. " Gaël Giraud (Agence française de développement) Les aides directes ou indirectes accordées aux agriculteurs faussent le jeu du libre commerce et, par contrecoup, empêchent une distribution efficace de la nourriture.