A considérer les ravages de la pandémie de Covid-19 autour du monde, on ne tarde pas à noter une anomalie. L'Union européenne est riche, en pointe scientifiquement, dotée d'excellents systèmes de santé et de protection sociale, et caractérisée par des consensus politiques fortement axés sur la protection des populations. Et malgré tout, la pandémie a été pour elle l'occasion de se prendre les pieds dans le tapis.
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A considérer les ravages de la pandémie de Covid-19 autour du monde, on ne tarde pas à noter une anomalie. L'Union européenne est riche, en pointe scientifiquement, dotée d'excellents systèmes de santé et de protection sociale, et caractérisée par des consensus politiques fortement axés sur la protection des populations. Et malgré tout, la pandémie a été pour elle l'occasion de se prendre les pieds dans le tapis. Du point de vue des chiffres bruts, l'Union dans son ensemble fait moins mal que la Grande- Bretagne ou les Etats-Unis, avec 138 décès enregistrés sur 100.000 personnes, contre 187 et 166, respectivement - et ce, bien que la République tchèque et la Belgique aient fait pire encore. Mais elle est actuellement aux prises avec une vague brutale déclenchée par un variant meurtrier, à mettre en perspective avec les faibles taux de vaccination en Europe. Les Etats européens sont également à la traîne concernant l'autre critère Covid-19: l'économie. Au dernier trimestre 2020, l'économie américaine affichait un taux de croissance annualisé de 4,1%. En Chine, qui s'est attaquée au virus avec tout le poids de sa culture totalitaire, la croissance était de 6,5%. Dans la zone euro, l'économie était toujours en récession. Il y a un an, Pedro Sánchez, le premier ministre espagnol, déclarait que le Covid-19 était la crise la plus grave ayant frappé l'Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Comment l'Union européenne a-t-elle pu se fourvoyer à ce point? L'un de ses problèmes est d'ordre démographique. Comparées au reste du monde, les populations européennes sont âgées, ce qui les rend plus fragiles face à la maladie. D'autres facteurs moins bien compris, dont des villes surpeuplées, peuvent également accroître leur vulnérabilité. L'une des plus grandes réussites de l'Union, la mobilité transfrontalière, a probablement joué en faveur du virus, et personne n'entend la remet-tre en cause à l'issue de la pandémie. Autre problème de l'Europe: les facteurs politiques. L'un des pères du projet européen, le diplomate français Jean Monnet, a dit un jour que l'Europe se ferait "dans les crises". Quand l'Union touche le fond, on se raccroche à cette idée pour suggérer que le moment est venu pour elle de remonter la pente. Et c'est d'ailleurs ainsi que les choses se sont passées lors de la crise de l'euro qui a poussé la Banque centrale européenne (BCE) à prendre les choses en main à l'aide de nouvelles politiques. De même, la "crise des migrants" de 2015 a grandement renforcé Frontex, soit l'agence de contrôle aux frontières de l'Union. Mais l'affirmation de Monnet favorise aussi l'excès d'optimisme. Dans les années 1990, la guerre civile yougoslave a poussé certains à déclarer que l'heure de l'Europe avait sonné. Cela s'est soldé par des années de carnage. Quant à la décision prise l'an dernier de charger la Commission européenne de l'achat et de la distribution de vaccins contre le Covid-19 pour le compte de 450 millions de personnes, elle a débouché sur un désastre dont personne n'entend endosser la responsabilité. Il était logique de mettre en commun les efforts de recherche et les fonds de 27 pays à des fins de précommande de vaccins, tout comme l'opération Warp Speed a uni les 50 Etats américains dans une démarche similaire. Mais la bureaucratie européenne a géré les négociations contractuelles en dépit du bon sens, sans doute parce que les questions de santé publique relèvent généralement des Etats membres. L'entreprise était principalement dirigée par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, qui s'était empressée de qualifier de "réussite européenne" la décision d'accroître ses pouvoirs. A tort. Son équipe a porté trop d'attention aux prix et pas assez à la sécurité des approvisionnements. Elle a perdu du temps à marchander inutilement sur la question des responsabilités liées à des dommages éventuellement occasionnés par les vaccins. Et dans la torpeur du mois d'août, l'Union s'est assoupie. Tout s'est passé comme si la logique de renforcement de l'Union décrite par Monnet était l'objectif réel, la vaccination étant quant à elle secondaire. Les querelles qui ont suivi, ainsi que les menaces de blocage des exportations de vaccins, ont contribué davantage à nuire à la confiance des populations dans la vaccination qu'à rétablir la réputation de la Commission. Si Mme von der Leyen était encore membre d'un gouvernement national, on voit mal comment elle aurait pu rester à son poste. L'Europe a également failli sur le plan économique. Là encore, elle a profité de la pandémie pour avancer sur le plan institutionnel, en mettant sur pied un puissant instrument, un fonds de relance baptisé Next Generation EU. D'une valeur de 750 milliards d'euros, il est principalement destiné aux pays les plus faibles. Plus de la moitié de cet argent sera distribuée sous forme de subventions et non pas de crédits, limitant les effets sur la dette nationale. Le financement de ce fonds repose par ailleurs sur des emprunts garantis par Bruxelles dans son ensemble. C'est une bonne chose: dans d'éventuelles crises à venir, ce mécanisme pourrait protéger les pays de la zone euro des fuites de capitaux. Mais comme dans le cas des vaccins, les cris de victoire ayant accueilli la création du Fonds Next Generation détonnent vu la lenteur de sa mise en oeuvre. Alors que les différents Etats membres se querellent avec la Commission sur le contenu des programmes susceptibles de bénéficier de ces subventions, les premiers versements n'auront lieu que dans des mois. Vers la fin de l'année prochaine, pas plus d'un quart des fonds aura été versé. Cette pesanteur est le symptôme d'un problème nettement plus grave: le manque de prise en compte de l'état de santé sous-jacent des économies. Les Européens ont en effet fait preuve d'un excès de prudence coupable. Et cela sera lourd de conséquences. Fin 2022, l'économie américaine devrait avoir crû de 6% par rapport à 2019. L'Europe, par contre, a peu de chances de produire davantage qu'elle ne le faisait avant la pandémie. S'ajoutant aux près de 4.000 milliards de dollars versés durant l'ère Trump, les 1.900 milliards de dollars du programme de relance de Joe Biden risquent, il est vrai, de provoquer une surchauffe de l'économie. Mais l'Europe se situe à l'autre extrême. En moyenne, ses déficits budgétaires pour 2021 correspondent à environ la moitié de ce qu'envisagent les Etats-Unis. A la suite de la crise financière et de la pandémie de Covid-19, la production de l'Union sera inférieure de 20% (3.000 milliards d'euros) au niveau théoriquement atteint avec une croissance équivalente à celle de la période 2000-2007. Bruxelles a pourtant suspendu ses règles de limitation des déficits budgétaires. En partie grâce à l'activisme monétaire de la BCE, les gouvernements européens ont donc les moyens d'en faire davantage. Ils seraient bien inspirés d'en faire usage. L'Europe peut se réconforter à l'idée que le programme de vaccination aura rattrapé son retard cet été. Sur tout le continent, l'euro- scepticisme est en recul depuis le début de la pandémie, et les politiciens qui clamaient leur volonté de quitter l'Union, par exemple Matteo Salvini ou Marine Le Pen, ont revu leur copie. Mais l'Union prend inexorablement du retard par rapport à la Chine et aux Etats-Unis parce qu'elle ne parvient pas à se départir d'un certain amateurisme face aux différentes crises. Dans un monde dangereux et instable, c'est un travers qu'il lui faut corriger.