Si la crise sanitaire n'avait pas restreint les voyages depuis 14 mois, il serait probablement en partance pour Miami, New York ou Milan. Bernard Dubois est un architecte très courtisé... et débordé. "Il a un peu la tête sous l'eau", reconnaît son attachée de presse qui s'excuse du retard pris sur l'heure de rendez-vous. La boutique Courrèges qu'il a remaniée l'hiver dernier rue François 1er à Paris, dans le quartier huppé du Triangle d'or, a élargi le cercle des initiés. Celui-ci ne se limite plus au lectorat du magazine AD, la bible du design qui l'a récemment élu parmi les 100 personnalités du moment. Le Belge est désormais associé à une marque légendaire de la mode qui opère un retour en fanfare dans l'espoir de renouer avec le faste des années 1960 quand Courrèges pouvait compter sur Jackie Kennedy, Romy Schneider ou Françoise Hardy pour assurer sa publicité. Des références a priori lointaines pour Bernard Dubois qui n'était pas né quand déferla la vague des bottines blanches, des jupes en vinyle et des coupes géométriques chères au styliste. Mais la pop culture traverse les âges sans se soucier des rides. Avec ses formes galbées, caractéristiques du design de l'époque, sa blancheur clinique inspirée de l'univers spatial, le flagship parisien porte l'héritage des golden sixties. Mais attention, pas question pour l'architecte de verser dans le pastiche ni le pittoresque. S'il a puisé dans les archives du couturier pour créer un espace ouaté qui donne envie de se lover dans la moquette, les perspectives et les axes de vision ne doivent rien au père fondateur.
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Si la crise sanitaire n'avait pas restreint les voyages depuis 14 mois, il serait probablement en partance pour Miami, New York ou Milan. Bernard Dubois est un architecte très courtisé... et débordé. "Il a un peu la tête sous l'eau", reconnaît son attachée de presse qui s'excuse du retard pris sur l'heure de rendez-vous. La boutique Courrèges qu'il a remaniée l'hiver dernier rue François 1er à Paris, dans le quartier huppé du Triangle d'or, a élargi le cercle des initiés. Celui-ci ne se limite plus au lectorat du magazine AD, la bible du design qui l'a récemment élu parmi les 100 personnalités du moment. Le Belge est désormais associé à une marque légendaire de la mode qui opère un retour en fanfare dans l'espoir de renouer avec le faste des années 1960 quand Courrèges pouvait compter sur Jackie Kennedy, Romy Schneider ou Françoise Hardy pour assurer sa publicité. Des références a priori lointaines pour Bernard Dubois qui n'était pas né quand déferla la vague des bottines blanches, des jupes en vinyle et des coupes géométriques chères au styliste. Mais la pop culture traverse les âges sans se soucier des rides. Avec ses formes galbées, caractéristiques du design de l'époque, sa blancheur clinique inspirée de l'univers spatial, le flagship parisien porte l'héritage des golden sixties. Mais attention, pas question pour l'architecte de verser dans le pastiche ni le pittoresque. S'il a puisé dans les archives du couturier pour créer un espace ouaté qui donne envie de se lover dans la moquette, les perspectives et les axes de vision ne doivent rien au père fondateur. La mode est omniprésente dans le parcours de ce jeune homme filiforme de 41 ans qui en paraît 10 de moins. Il a réalisé près d'une dizaine de boutiques en lien avec le prêt-à-porter et la maroquinerie. Parmi ses amis proches, on compte Nicolas Di Felice, le nouveau prodige des défilés. Belge lui aussi, il a été nommé l'an passé directeur artistique de la maison Courrèges. Ils ont en commun d'être de la même génération et d'avoir été formés à La Cambre où ils se sont rencontrés. Pour l'architecte, le rapprochement avec le vêtement commence en 2014, peu de temps après avoir fondé son agence. Il est choisi par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour être l'un des curateurs du pavillon belge de la 14e édition de la Biennale d'architecture de Venise. Une aubaine pour le trentenaire. Le grand rassemblement de la Cité des Doges est l'une des manifestations les plus en vue. La thématique choisie par Dubois et son équipe porte sur la typologie des intérieurs belges. Le styliste canadien Nicolas Andreas Taralis visite le pavillon, s'enthousiasme et décide de lui confier l'aménagement de son show-room à Shanghai. Le projet avec ses colonnes de béton scarifié et ses jeux de miroir est remarqué par les créateurs et les investisseurs. Il enchaîne alors les projets pour les marques haut de gamme qui apprécient son sens de l'épure, ses volumes pleins et ses formes archétypales. Les cercles, les quadrilatères, les arcs, parfois sectionnés dans leur élan, sont récurrents dans ses mises en scène. Ses clients sont des acteurs haut de gamme et pointus du prêt-à-porter (Icicle, Dice Kayek, Bape, Yves Salomon, Exemplaire), du running branché (APL), des accessoires raffinés (Isaac Reina), qui le mènent à Paris, Milan ou Los Angeles. "La conception d'une boutique offre une grande liberté d'expression, explique par téléphone l'architecte. C'est un domaine où l'on peut faire passer des idées assez radicales. Dans un commerce, les clients ne passent qu'un temps très limité, à la différence des projets résidentiels, ce qui permet de faire un vrai statement architectural." Pour Zadig & Voltaire (qui exploite 300 magasins dans le monde pour un chiffre d'affaires de 350 millions d'euros), il livre en 2017 un concept store de 700 m2 dans la capitale française. L'adresse marchande, à l'angle de la rue de Rivoli et de la rue Cambon, à quelques pas de la mythique adresse Chanel, fait partie des épicentres touristiques. "L'identité de Zadig & Voltaire est la fois très parisienne, un peu rock et industrielle, synthétise Bernard Dubois. Pour marier ces différents éléments, je suis parti d'Auguste Perret dont le travail m'intéresse beaucoup." Des propos qui requièrent quelques précisions. Précurseur du béton armé, Auguste Perret (1874-1954) apparaît à un moment charnière de l'histoire de la construction. Au tournant du 20e siècle, il rêve d'imposer un nouvel ordre du béton sur le modèle de l'ordre antique. Mais l'idée ne passe pas. Son matériau de prédilection est tellement mal accueilli qu'il est obligé de le dissimuler des années durant derrière des plaques de marbre ou de céramique. C'est en 1922 seulement, avec l'église Notre- Dame du Raincy, qu'il fera son coming out en osant pour la première fois rendre le béton apparent. Moins engagé que Le Corbusier, on le surnomme, avec un brin de condescendance, le raisonnable. "C'est un moderniste qui recourt à des techniques nouvelles de construction mais dont le vocabulaire, fait de symétries et des colonnades, reste très classique." Un carambolage stylistique séduisant pour l'architecte bruxellois qui puise dans tous les courants architecturaux du 20e siècle, de l'Art déco au postmodernisme, pour construire son propre langage. "Dans le cas de Zadig & Voltaire, j'ai travaillé avec les codes spécifiquement parisiens tels que les pièces en enfilade ou l'ornementation, mais que j'ai interprétés à ma façon à partir d'éléments typiques du courant moderniste ou brutaliste des années 1950 et 1960 avec des cannelures de béton." A Bruxelles, pour l'aménagement de la boutique Aesop, rue de Namur, il a l'idée de recouvrir intégralement l'espace intérieur de briquettes jaunes qui sont d'ordinaire utilisées pour l'extérieur. Une signature belgo-belge qui rappelle le bâtiment de l'INR place Flagey ou les immeubles de la mer du Nord. Mais l'architecte ne se contente pas d'un simple collage, il incline les briques à 90 degrés. Le geste n'a rien de gratuit puisque la manoeuvre de retournement permet de réaliser des diamètres plus courts sur les arrondis tout en apportant une touche exotique. "Le fait de placer les briques à la verticale plutôt qu'à l'horizontale comme cela se fait d'ordinaire, modifie le champ de référence. On s'éloigne de l'architecture du nord de l'Europe pour se rapprocher de l'architecture brésilienne, marocaine ou japonaise." De plus en plus sollicité à l'étranger, Bernard Dubois joue avec les fuseaux horaires. Le Cap-Ferret, Los Angeles, Palm Beach, Fort Lauderdale. Peu de retail dans les cartons mais des projets d'habitations qui correspondent à une nouvelle phase de développement. "Le résidentiel repose sur un programme extrêmement mouvant et stimulant. Il faut commencer par rencontrer les gens qui vont occuper les lieux, les écouter et essayer d'imaginer comment ils vivent. Je leur demande de me décrire précisément leur quotidien de manière à comprendre chacune des séquences qui composent leur journée. Et après seulement, il faut traduire ces séquences en termes architecturaux. En ce sens, l'habitat est un programme beaucoup moins figé qu'une boutique. Le socle commun, c'est l'organisation du plan, de l'espace et la mise en place du vocabulaire architectural qui me pas- sionne. Comment on traite un plafond, un ébrasement, comment on fait se rencontrer les différents éléments. C'est comme de la cuisine." Est-ce nécessaire de préciser que le chef est du genre obsessionnel? Accordant une importance capitale au moindre détail, il rappelle que "dessiner une maison ou une chaise sont d'une égale importance". Les architectes qu'il admire comme Alvar Aalto, Philip Johnson, Michel Polak ou Mario Botta ont en commun d'avoir dessiné aussi bien des bâtiments que des luminaires, des chaises, des vases ou des chariots à desserts. "Ce que je trouve magnifique, c'est de ne pas limiter l'architecture à une spécialisation mais de l'envisager comme un tout." Il s'y attelle. Sur un mode ultra confidentiel, il a collaboré en 2019 avec Ligne Roset pour concevoir une série d'objets modulaires en liège dans le cadre d'une installation à la frontière de l'art et du design. Avec la galerie bruxelloise Maniera, il a édité l'an dernier huit pièces de mobilier en cuir - un paravent, un bureau, une table basse, une table pliante, deux chaises, une tablette et une lampe - en binôme avec le maroquinier Isaac Reina. Son désir de projet global s'est en partie concrétisé avec le nouveau restaurant de burgers PNY pour lequel il a dessiné les tables, les chaises, les tabourets et même les poignées de porte. Cette petite adresse parisienne (à peine 50 m2) devrait logiquement ouvrir au public le 9 juin prochain. On y retrouve "la signature Dubois" avec ce goût des lignes géométriques. "L'architecture est une discipline rationnelle pour moi. C'est mon côté belge. Je pose les choses simplement, comme je pense qu'elles doivent être, de manière terre à terre, en allant droit au but. Avec humilité et en même temps avec une certaine autorité. C'est dans ce paradoxe que se joue une partie de mon identité et que j'interprète comme étant belge." On sent chez l'architecte un attachement sincère à Bruxelles et à la culture belge. Peut-être même une volonté farouche de ne pas voir se diluer cet héritage au fil de ses expériences internationales. Cela peut servir. Après tout, c'est une architecte italienne, Lina Bo Bardi, qui a fait la grandeur de l'architecture moderniste brésilienne. Faites-le parler de l'Asie ou des Etats-Unis où son nom commence a être reconnu et il ramène ostensiblement la conversation du côté de la rue Van Eyck, près de l'abbaye de La Cambre, pour évoquer la galerie du marchand d'art Xavier Hufkens, l'une des réalisations qui lui tient le plus à coeur. Ce n'est pas un hasard si les bureaux de son agence sont situés à Forest dans un immeuble des années 1960 typiquement belge. Ce retour aux sources permanent nourrit son inspiration. Qui surgit parfois là où on ne l'attend pas. Dans la salle du restaurant PNY, au coeur du Marais parisien, Dubois a arrimé d'imposantes arcades en bois qui donnent aux lieux des airs de cathédrale de poche. Ces arches au profil très singulier sont en réalité la réplique d'un élément constructif de la bibliothèque des Sciences de Louvain-la-Neuve, un fameux bâtiment brutaliste construit en 1973 par André Jacqmain, très apprécié de Bernard Dubois. Une greffe géniale qui n'apparaît pas au premier coup d'oeil même pour les connaisseurs de l'architecture contemporaine belge. L'art d'évoquer sa culture à demi-mots, sur la pointe des pieds, "en stoemelings".