En théorie, il faut se méfier du top 10 des villes du monde où il fait bon vivre. C'est un peu comme les premiers de classe : ils sont irréprochables, mais quel ennui ! Voyez Bâle, qui a récemment rejoint l'estrade des meilleurs élèves. Elle a tout pour séduire : propreté, calme, discrétion. Autant de raisons pour, justement, ne pas y passer un long week-end ? Pas sûr, car la troisième ville suisse, aux confins de la France et de l'Allemagne, n'est pas une destination comme les autres. Il y a de la démesure en elle.
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En théorie, il faut se méfier du top 10 des villes du monde où il fait bon vivre. C'est un peu comme les premiers de classe : ils sont irréprochables, mais quel ennui ! Voyez Bâle, qui a récemment rejoint l'estrade des meilleurs élèves. Elle a tout pour séduire : propreté, calme, discrétion. Autant de raisons pour, justement, ne pas y passer un long week-end ? Pas sûr, car la troisième ville suisse, aux confins de la France et de l'Allemagne, n'est pas une destination comme les autres. Il y a de la démesure en elle. Pas dans tous les domaines, on est d'accord. Mais dès qu'elle entend le mot " art ", elle sort son carnet de chèques et se surpasse comme personne. C'est une tradition. En 1967, trois ans avant la création de Art Basel, le salon d'art contemporain annuel appelé à devenir la référence des collectionneurs fortunés, habitants et pouvoirs publics s'étaient battus pour conserver deux tableaux de Picasso qui menaçaient d'être vendus. Un carnaval cubiste fut organisé pour récolter des fonds. Dans les rues, les moins de 20 ans ne militaient pas contre la guerre au Vietnam mais portaient des t-shirts " All we need is Pablo ", tout ce dont on a besoin, c'est Pablo. L'opération de sauvetage fut menée à bien. Et les oeuvres, conservées. Touché, le peintre espagnol offrit en guise de remerciement quatre de ses toiles aux Bâlois qui, émus à leur tour, baptisèrent une place en hommage à l'artiste. Et aujourd'hui, quel créateur emblématique mériterait son nom sur une plaque de rue ? A n'en pas douter, Jacques Herzog et Pierre de Meuron. Les deux architectes suisses ont acquis une renommée mondiale depuis la Tate Modern (2000), le centre d'art iconique de Londres logé dans une centrale électrique désaffectée. A Bâle, où ils sont nés il y a 68 ans, l'inséparable paire a réalisé non pas un, 10 ou 20 bâtiments mais près de 50... Quand on vous parlait de démesure. Herzog et de Meuron ont véritablement métamorphosé le paysage. Cette tour pyramidale des laboratoires Roche, haute de 178 mètres - le record pour un pays qui n'aime que les sommets naturels -, inaugurée en 2015 sur les bords du fleuve ? Signée du bureau H & dM qu'ils ont créé en 1978. Le nouveau hall du Messe (2013), un colosse de métal de 250 mètres de long où se tient le grand salon annuel de l'horlogerie, percé d'un vortex géant prêt à aspirer les passants ? H & dM encore. Le Schaulager (2006), ce centre d'art aux arêtes vives qui abrite en ce moment dans ses entrailles démesurées, une exposition consacrée à Bruce Nauman, le roi du néon ? Encore et toujours H & dM. Heureusement, les duettistes ne jouent jamais deux fois la même partition. Véritables expérimentateurs de formes et de matières, ils font preuve d'une imagination sans limite. Leur style est imprévisible. Bien inspiré celui qui pourra faire le lien entre l'extension du Musée des Cultures (2012) avec son superbe faîtage désaxé recouvert de carreaux de céramique, le restaurant Volkhaus (2011), une brasserie à l'ambiance vintage où les compères auréolés d'un Pritzker Price sont intervenus a minima et la piscine de plein air Naturbad, située à Riehen (2016), à 20 minutes du centre . Cette dernière est un espace de baignade qui se glisse avec maestria dans la nature environnante. Bâle, qui a la main verte, est en effet entourée de reliefs ondoyants qui mettent la campagne à portée de tramway. Aux antipodes des piscines bleu azur traitées chimiquement, les maîtres d'oeuvre ont imaginé un petit étang longé de roseaux et doté d'un système de filtration biologique. Les plongeoirs sont assemblés avec de simples planches de bois et le solarium ultra-minimaliste de 200 mètres de long, intégralement en mélèze, rase les herbes hautes pour une intégration optimale avec l'environnement. Voici un modèle d'architecture responsable qui ferait passer les swimming pools lambda pour une faute de goût. Il faut s'y arrêter au moins pour une raison évidente : combien de spots " culturels " peuvent prétendre se visiter en maillot de bain ? Excentrique, on vous dit. Pour piquer une tête (difficile de résister à la tentation), il est conseillé de se rendre le matin, à l'heure de l'ouverture. Que ce soit sur la rive droite (le Petit-Bâle) ou sur la rive gauche (le Grand-Bâle), les édifices les plus surprenants ont poussé comme des champignons ces dernières années. Le dernier quartier concerné est le Dreispitz, une ancienne zone industrielle en pleine révolution urbanistique.La mue n'est pas le seul fait du duo Herzog et de Meuron. Dans le centre, à trois arrêts de tram de la gare principale, le nouveau bâtiment du Kunstmuseum (2016) est signé Emanuel Christ & Christoph Gantenbein, une autre association bicéphale bâloise, moins connue que son aînée mais en pleine ascension. Leur impénétrable mastaba de briques grises, financé à hauteur de 42 millions d'euros, est du genre radical. La forteresse qui se déploie sur 8.000 m2 se rejoint par un passage souterrain depuis l'ancien Musée des Beaux-Arts. Ce haut lieu culturel construit dans les années 1930 rassemble les chefs- d'oeuvre de Ferdinand Hodler ou Arnold Böcklin, grands maîtres de la peinture suisse de la fin du 19e siècle. Séparés par les années, les deux bâtiments partagent un même goût des espaces majuscules mais dans un langage bien différent. On le sait, les musées attirent en effet désormais les touristes autant pour leurs collections que pour leur enveloppe spectaculaire. Une pratique qui n'est pas nouvelle. Il y a 20 ans, Renzo Piano, co-architecte du Centre Pompidou, inaugurait la Fondation Beyeler qui rassemble plus de 300 oeuvres majeures d'art moderne et contemporain, de Calder à Louise Bourgeois. Nichée dans la verdure et entourée d'un bassin, elle est située à 10 minutes du Naturbad, la piscine de plein air. Avec ses volumes épurés et ses grandes baies vitrées, l'édifice se fond avec humilité dans la nature. D'ici quelques mois, une annexe construite par Peter Zumthor verra le jour afin d'accroître les surfaces d'exposition. Pendant les travaux, la Fondation reste ouverte et consacre jusqu'au 2 septembre un fascinant face à face entre le sculpteur Alberto Giacometti et le peintre Francis Bacon. Autre adresse, fréquentée par plus de 100.000 visiteurs par an, le Musée Tinguely dans le quartier Saint-Alban. Le projet a été confié dans les années 1990 à l'architecte tessinois Mario Botta. Les imposantes masses assemblées comme un jeu de construction manquent de grâce mais l'espace intérieur, qui se révèle aérien, met sobrement en valeur le travail de l'artiste suisse connu pour ses sculptures mécaniques. Les oeuvres sont reliées à des boutons-poussoirs qui permettent de mettre en branle les mobiles métalliques dont certains se meuvent dans un vacarme assourdissant ! En contrebas du musée, sous les arbres, on se surprend à découvrir un bout de plage ou plutôt ce qu'il est convenu d'appeler une crique. Les Bâlois s'y donnent rendez-vous pour faire trempette dans le Rhin. Une activité plus récréative que sportive : il suffit de se laisser porter par le courant pour avancer à bonne allure. La promenade se déroule sur près de deux kilomètres - les baigneurs transportent leur affaires dans un caisson étanche - en passant sous les quatre ponts de la ville. Une tradition aquatique qui connaît chaque année à la mi-août son point d'orgue avec la Rheinschwimmen, une course familiale en eau vive qui rassemble des participants de tous les âges. La fièvre bâtisseuse qui s'est accélérée depuis 10 ans à Bâle a beau faire la joie des promoteurs et des esthètes, elle s'opère toujours avec le consentement de la population. Dans le cadre des référendums d'initiative citoyenne, une spécificité helvétique, les habitants du canton ont en effet le pouvoir de bloquer des projets d'envergure même lorsqu'ils ont été approuvés par les autorités locales. C'est arrivé au début des années 2000 quand un projet monumental de Zaha Hadid s'est vu retoqué à l'issue d'une votation. L'exubérante architecte anglo-irakienne, disparue en 2016, à qui l'on doit le siège de l'autorité portuaire à Anvers, est étrangement absente du " générique " du campus Novartis, un site de 200.000 m2 à l'est de Bâle où, depuis 2005, une brochette de stars ont construit les nouveaux bureaux de la firme pharmaceutique. Frank Gehry, Tadao Ando, SANAA, David Chipperfield, Alvaro Siza ou Roger Diener font partie du casting qui a élaboré ce QG du 21e siècle pensé pour doper le bien-être de ses salariés. L'expérience d'un coût de trois milliards d'euros s'apparente, mais avec plus d'ambition encore, au parc d'architecture initié à la fin des années 1980 par le fabricant de mobilier Vitra, à Weil am Rhein, à une demi-heure de Bâle, du côté de la frontière allemande. Dans les allées tracées au cordeau par les paysagistes de Novartis, les édifices se succèdent comme autant de joyaux exposés dans une vitrine. Accessible dans un premier temps aux seuls employés de la multinationale, le campus est désormais ouvert deux fois par mois au public. La visite guidée, très complète, dure 1h30. L'occasion de pénétrer la cité interdite et de découvrir l'envers du décor qui se révèle souvent plus surprenant encore que l'endroit. On ressort du site un rien étourdi, ébahi par tant de virtuosité même si on peut s'interroger sur le sens de cette brillante superproduction coupée du monde. Il n'est pas interdit de lui préférer, à 30 minutes de bus au sud de la ville rhénane, le Goetheanum, construit en 1925 par Rudolf Steiner. Sur la colline de Dornach, cet intellectuel touche-à-tout a conçu un centre d'études et de réflexion à la gloire de l'anthroposophie, une science occulte parallèle mâtinée de spiritualité auquel Steiner a voué sa vie. Le Goethenaum et ses édifices annexes, ouverts au public, c'est l'Art nouveau foudroyé par l'Expressionisme. Des formes organiques tordues et tourmentées qui laissent entrevoir le bouillonnement intérieur de son démiurge. Bâle l'excentrique ? Puisqu'on vous le répète!