Combien de selfies sont pris chaque jour dans le monde? Cinq cents millions? Un milliard? Aucun chiffre fiable ne circule mais la popularité de cette activité facilitée par l'usage des smartphones est désormais établie: on s'autophotographie sans cesse, dans toutes les circonstances. Et à de rares exceptions près, de face, le visage servant de point de repère majeur.
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Combien de selfies sont pris chaque jour dans le monde? Cinq cents millions? Un milliard? Aucun chiffre fiable ne circule mais la popularité de cette activité facilitée par l'usage des smartphones est désormais établie: on s'autophotographie sans cesse, dans toutes les circonstances. Et à de rares exceptions près, de face, le visage servant de point de repère majeur. Or, voilà que l'expo du Delta prend cette tendance à contre-pied, totalement. Ou plutôt à contre-dos. On sait que l'ex-Maison de la culture namuroise, repensée et agrandie, flanquée d'une nouvelle impressionnante architecture ovale, a ouvert en septembre 2019 pour se fermer au printemps suivant et renaître le 1er décembre dernier. Une histoire chaotique qui, aujourd'hui, se conjugue à un présent très actuel. Pour Le Delta, cette succession de portraits et personnages saisis de dos pourrait en effet "être un acte délibéré de résistance aux innombrables dispositifs de surveillance, par la reconnaissance faciale notamment (...) au point de devenir une menace pour les libertés individuelles". Comme toute expo riche et sensée, celle-ci comporte plusieurs niveaux de lecture: esthétique, politique, voire physique. En montrant la photo d'un manifestant de Mai 68 prise par Gilles Caron, Vu.e de dos s'attache à l'anonymat individuel dans des circonstances collectives. Assez loin de ce sentiment brut d'immédiateté, les compositions parfaitement mises en scène et en lumière de la Danoise Trine Søndergaard, s'avèrent, elles, marquantes. Comme ce cliché d'une femme (? ) à longue chevelure grise qui pourrait être - ou pas - Patti Smith. Parce que ce sont bien les ombres du mystère, celles de l'identité du sujet, qui rodent sur la plupart de ces images. Et les créations picturales du Belge Michaël Borremans ne prétendront pas le contraire. Ou atténueront l'intensité d'une expo au flux poétique.