Le récit historique a ses caprices. Derrière la foule de héros et d'héroïnes qu'il aime mettre en avant, il laisse dans l'ombre nombre de personnalités qui mériteraient autant que d'autres de figurer dans la mémoire collective.

C'est le cas de Claudette Colvin : le 2 mars 1955, elle n'a que 15 ans quand elle se fait arrêter à Montgomery en Alabama, pour n'avoir pas laissé sa place à une femme blanche dans le bus qui la ramenait de l'école à la maison. Un interrogatoire musclé au commissariat et un procès devant un tribunal pour enfants s'ensuivent. Les militants pour les droits civiques y voient un exemple de la domination blanche. Mais la grossesse précoce de Claudette Colvin la contraint à disparaître des radars médiatiques pendant plusieurs mois. Cela fait mauvais genre.

Fin de la même année (le temps d'une grossesse plus tard, ironie de l'histoire), le 15 décembre, c'est Rosa Parks qui pose un geste semblable dans cette même ville. Elle devient l'égérie d'une lutte qui va s'intensifier par le boycott des bus de la ville par la population noire et s'impose dans les livres d'Histoire. Sa différence avec Claudette Colvin : son militantisme au NAACP (association nationale pour la promotion des gens de couleur) plus précoce (elle est aussi plus âgée que l'adolescente). " Tout n'est qu'affaire de récit, estime Tania de Montaigne, journaliste et auteure d'une biographie de Claudette Colvin parue en 2015 chez Gallimard et aujourd'hui adaptée en bande dessinée par Emilie Plateau. Comment est-ce que la figure de l'héroïne se construit ? Voilà ce qui m'intéressait. C'est quand elle tombe enceinte que Claudette Colvin disparaît. Il fallait que ce soit de la faute de son corps. " Très remontée sur cet oubli de l'histoire, Tania de Montaigne souligne l'importance autant que la modestie de son geste. " Claudette n'est pas quelqu'un qui se soulève. Son crime, c'est un acte du silence. " Si bien qu'elle a poursuivi sa vie dans l'anonymat de New York, élevant son fils. Elle y réside toujours.

Aujourd'hui, vous avez 79 ans et il existe enfin une rue Claudette Clovin à Montgomery.

Quand on a proposé à Emilie Plateau d'adapter Noire, la dessinatrice lit l'ouvrage plusieurs fois et y trouve " une cohérence " entre son style d'écriture et celui de Tania de Montaigne, qui cherchait quant à elle " un regard artistique sur cette histoire ". Celui d'Emilie Plateau est particulier. Véritable miniaturiste, elle nous laisse à équidistance de ses planches, les personnages ne faisant pas plus de 2 cm sur le papier. Dans cette position, le lecteur accomplit une sorte d'observation objective des événements, comme s'ils étaient reconstitués avec des petites poupées. En cela, elle rejoint l'écriture de Tania de Montaigne. Ses premières lignes conservées dans cet album invitent à l'immersion : " Prenez une profonde inspiration. Quittez le lieu qui est le vôtre, passez les ruisseaux, les fleuves, l'océan, sentez la brise. (...) Vous quittez la côte pour entrer dans les terres. Vous roulez vers l'ouest. Vous voici à Montgomery. Désormais vous êtes noir. Un Noir de l'Alabama. Dans les années 1950. " Une plongée dans l'Amérique des lois Jim Crow instituant la discrimination. L'immersion est totale. C'était aussi le but de Tania de Montaigne nous mettre dans la peau d'un Noir de l'Alabama. Et l'apparence innocence du petit monde mis en scène sous nos yeux sombre bien vite dans l'horreur des pages noires (l'interrogatoire de Claudette Colvin, l'abandon par le père de son fils). Et quand nos yeux se réveillent sur les tabassages des citoyens blacks par de jeunes blancs, l'horreur prend forme. Sans en faire trop, le dessin d'Emilie Plateau nous dit beaucoup de la violence, de cette mécanique juridique qu'il a fallu faire vaciller. Les combats de Martin Luther King et d'autres ont certes été plus flamboyants, le geste de Claudette Colvin n'en reste pas moins fondateur.

Emilie Plateau, " Noire. La vie méconnue de Claudette Colvin ", d'après Tania de Montaigne, éditions Dargaud, 136 pages, 18 euros.