Des bureaux sagement alignés côte à côte. Des salles de réunion équipées d'écrans géants. Un espace lounge aux fauteuils profonds, sponsorisé par une grande banque. Un studio pour enregistrer des podcasts. Et une pitch room, pour présenter les projets aux investisseurs. Encore en partie en travaux, le grand bâtiment de briques rouges ressemble déjà à n'importe quel incubateur. Mais le Russell Innovation Center for Entrepreneurs (RCIE) d'Atlanta, quasiment désert en ce mois de mai post-Covid, n'est pas un incu- bateur comme les autres. "Nous construisons le plus grand centre au monde consacré aux entrepreneurs noirs", explique avec fierté Jay Bailey, président et PDG du RCIE.
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Des bureaux sagement alignés côte à côte. Des salles de réunion équipées d'écrans géants. Un espace lounge aux fauteuils profonds, sponsorisé par une grande banque. Un studio pour enregistrer des podcasts. Et une pitch room, pour présenter les projets aux investisseurs. Encore en partie en travaux, le grand bâtiment de briques rouges ressemble déjà à n'importe quel incubateur. Mais le Russell Innovation Center for Entrepreneurs (RCIE) d'Atlanta, quasiment désert en ce mois de mai post-Covid, n'est pas un incu- bateur comme les autres. "Nous construisons le plus grand centre au monde consacré aux entrepreneurs noirs", explique avec fierté Jay Bailey, président et PDG du RCIE. Quand le toit terrasse et les derniers espaces communs seront terminés, l'immeuble de 5.000 mètres carrés accueillera un millier de créateurs et créatrices d'entreprise. Tous Afro-Américains. "Notre objectif principal est le développement et la croissance des entreprises noires, revendique Jay Bailey. Il s'agit d'une approche basée sur les données, visant à répondre aux besoins les plus importants de notre ville." Financé grâce à un don des héritiers d'Herman J. Russell, patron d'une entreprise de BTP et premier Noir membre de la cham-bre de commerce locale au début des années 1960, le bâtiment est l'exemple le plus flagrant de la nouvelle identité d'Atlanta: une destination de premier choix pour les start-up et, en particulier, pour celles qu'ont créées des Noirs. A quelques minutes de voiture, The Gathering Spot est devenu le lieu branché où se retrouvent les start-upers et des créatifs de "Hotlanta", surnom donné pour son climat torride à la capitale de l'Etat de Georgie, au sud-est des Etats-Unis. Installé dans d'anciens entrepôts ferroviaires, près du campus de l'université Georgia Tech, ce club privé est à la fois un espace de coworking, un salle pour événements, un bar et un restaurant. Ses membres, tous sélectionnés par les fondateurs du lieu, sont issus principalement de la communauté noire. A Atlanta, les entrepreneurs afro-américains ont aussi accès à quatre fonds de capital-risque spécialisés dans l'inclusion: le plus récent, Collab Capital, a levé 50 millions de dollars auprès d'Apple, Goldman Sachs, Google et PayPal pour financer leurs start-up. "Ces créateurs d'entreprise sont aujourd'hui les moins bien financés: moins de 1% des fonds levés en capital-risque vont à des entrepreneurs noirs, indique Jewel Burks Solomon, cofondatrice du fonds. Mais ils représentent une très bonne opportunité d'investissement: en raison des difficultés qu'ils doivent affronter, ils sont capables de trouver des solutions incroyables à des problèmes importants." Le parcours de cette trentenaire dynamique est caractéristique de l'écosystème local. Originaire de Nashville, Jewel Burks Solomon a commencé sa carrière dans la Silicon Valley. Mais c'est à Atlanta qu'elle a choisi de fonder une start-up, Partpic, revendue à Amazon en 2016. "J'ai trouvé que c'était le bon endroit à cause des talents sur place. J'ai pu embaucher des ingénieurs qui sortaient de Georgia Tech. J'ai aussi pu accéder à des clients, parce que beaucoup de grands groupes sont basés à Atlanta. Et côté qualité de vie, la ville est bien plus abordable que la Silicon Valley." Talents, grandes entreprises, diversité et qualité de vie: les ingrédients sur lesquels mise la région pour s'imposer comme destination tech. "Atlanta est sur le point de devenir le prochain hub d'innovation, estime Angel Cabrera, président du Georgia Institute of Technology, la principale université de la ville, plus connue sous le nom de Georgia Tech. Nous n'y sommes peut-être pas encore, mais nous nous en approchons." Premier signe encourageant: les grands noms de la côte ouest, soucieux de s'étendre loin de San Francisco et Seattle, arrivent en masse. Microsoft inaugurera cet été de nouveaux bureaux dans le centre et a annoncé la construction d'un campus de 90 hectares à Grove Park, un quartier défavorisé d'Atlanta. A partir de l'an prochain, Google s'installera dans une tour de Midtown, dont il occupera à terme 19 étages. En février dernier, Airbnb a choisi la ville pour installer sa plateforme technologique de la côte est. Le monde des start-up est lui aussi en plein boom. L'an dernier, en pleine pandémie, les jeunes pousses d'Atlanta ont battu leur record de levées de fonds: 1,9 milliard de dollars, contre 1,2 milliard en 2018 et 2019. En moins de 10 ans, la région a fait naître 10 licornes, ces entreprises valorisées plus de 1 milliard de dollars, dont quatre au cours des 12 derniers mois: Calendly (gestionnaire de rendez-vous), Salesloft (marketing), Greenlight (carte de paiement pour enfants) et Bakkt (gestion d'actifs numériques). Cette ruée vers la tech vient transformer une ville surtout associée aux grandes entreprises - 15 entreprises du Fortune 500, dont Home Depot, UPS, WestRock ou NCR, ont leur siège social dans l'agglomération. Avec un peu plus de 500.000 habitants, dont 51% d'Afro-Américains, et un bassin d'emploi de 6 millions de personnes, le berceau de Coca-Cola et CNN a eu son heure de gloire en 1996, en accueillant les Jeux olympiques d'été. Les Américains la connaissent surtout pour son gigantesque aéroport, le premier au monde en nombre de passagers. Le hub de Delta Air Lines, qui relie Atlanta à 250 villes, a contribué à faire venir de nombreux groupes, attirés entre autres par la fiscalité clémente de la Georgie. Atlanta est aussi, de longue date, une ville universitaire. Installé dans l'hyper-centre, le campus de Georgia Tech accueille 40.000 étudiants par an, principalement dans l'informatique, l'ingénierie et les sciences. Au total, la région compte près de 200.000 étudiants et une quarantaine d'établissements d'enseignement supérieur, dont quatre universités "historiquement noires", créées après l'abolition de l'esclavage. "Atlanta n'a pas d'équivalent aux Etats-Unis pour la formation d'étudiants noirs et issus des minorités", se réjouit Katie Kirkpatrick, présidente et à la tête de la Metro Atlanta Chamber. Le monde universitaire a d'ailleurs donné naissance au premier incubateur local, qui a amorcé le virage de la tech. Fondé en 1980 à Georgia Tech et financé par l'Etat de Georgie, l'Advanced Technology Development Center (ATDC) a accueilli près de 200 entreprises en 40 ans. Initialement hébergé sur le campus, l'incubateur s'est ensuite installé de l'autre côté de la Highway 85, qui coupe Atlanta en deux selon un axe nord-sud. "Pendant longtemps, ce quartier de Midtown était une zone délaissée, avec des friches industrielles, des parkings, etc., se souvient Angel Cabrera. Au début des années 2000, Georgia Tech a commencé à investir en construisant une business school, un centre d'innovation, un hôtel... Cela a initié un renouveau autour de la technologie." Tech Square, au coeur de ce nouveau quartier, rassemble les laboratoires d'innovation d'une trentaine d'entreprises (Accenture, Boeing, Chick-fil-A, Delta, etc.), les locaux d'ATDC et ceux d'Engage, un programme associant de grands groupes et des start-up pour accélérer l'accès au marché. Si Midtown reste l'épicentre de l'écosystème, un autre lieu est en train d'émerger: Atlanta Tech Village (ATV), situé au nord, dans le quartier chic de Buckhead [...] Un espace de coworking, incubateur et accélérateur, imaginé par David Cummings, le fondateur de Salesloft, qui a investi 30 millions de dollars dans ce vaisseau de verre de 9.500 mètres carrés. " Notre objectif est de créer 10.000 emplois en l'espace de 10 ans, explique David Lightburn, président d'ATV, et d'aider Atlanta à se hisser parmi les cinq premières villes américaines pour les start-up technologiques." La ville n'y est pas encore - elle figure, selon les divers classements, entre la sixième et la quinzième place. Mais tous ses acteurs voient dans la diversité et la black tech un moyen de se forger une identité. Ville d'origine de Martin Luther King, marquée par la lutte pour les droits civiques et par une tradition de maires noirs et démocrates, Atlanta est bien plus diverse que les autres tech hubs du pays: selon une étude de Brookings de 2016, les Noirs y sont quatre fois plus représentés qu'à San Francisco. "Je n'ai jamais vu autant de diversité dans les candidatures, confirme Christine de Wendel, cofondatrice de Sunday, une start-up franco-américaine de paiement par QR Code, qui a choisi Atlanta pour diriger ses opérations aux Etats-Unis. Dans mon équipe, la majorité des gens sont blacks ou de couleur... C'est aussi pour cela que Google, Microsoft ou AirBnB viennent ici: ils trouvent des profils que l'on ne voit pas ailleurs." Mais l'arrivée de ces géants suscite aussi des inquiétudes dans une ville qui reste marquée par les inégalités. Selon un rapport de l'ONG Atlanta Wealth Building Initiative, le revenu médian d'une famille noire était de 28.105 dollars en 2020, contre 83.722 dollars pour une famille blanche. "Je suis préoccupé, reconnaît Rodney Sampson, figure de l'innovation locale et chargé de mission pour le Metropolitan Policy Program de Brookings. C'est un schéma que l'on a vu à San Francisco, Seattle ou Austin. Si nos dirigeants, notre communauté et les entreprises ne mettent pas en place des politiques très volontaires, les inégalités vont continuer de se creuser, et les gens de couleur risquent de ne pas pouvoir rester. Les entreprises de la tech ont une responsabilité vis-à-vis des communautés qu'elles 'disruptent'." En annonçant des embauches locales, des programmes de formation ou des investissements pour les entrepreneurs noirs, Microsoft, Apple ou Google semblent en avoir pris conscience... Lors d'un colloque sur l'entrepreneuriat inclusif organisé fin mai à Georgia Tech, les intervenants - investisseurs, universitaires, entrepreneurs et politiciens - se montraient optimistes. Une formule revenait dans les discussions: "Nous ne voulons pas qu'Atlanta devienne la Silicon Valley".