En début d'année, K. pensa qu'il était temps de consulter un médecin. Le cabinet était au coin de la rue et plus d'une fois, il faillit entrer à l'improviste. Mais on ne débarque pas comme ça dans la salle d'attente, sans savoir qui a occupé cette chaise ou feuilleté ce magazine ; c'est une décision qui mérite délibération. K. voyait pourtant qu'il fallait faire quelque chose car il avait beau avoir une vie confortable et aisée, il ne se sentait pas bien.
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En début d'année, K. pensa qu'il était temps de consulter un médecin. Le cabinet était au coin de la rue et plus d'une fois, il faillit entrer à l'improviste. Mais on ne débarque pas comme ça dans la salle d'attente, sans savoir qui a occupé cette chaise ou feuilleté ce magazine ; c'est une décision qui mérite délibération. K. voyait pourtant qu'il fallait faire quelque chose car il avait beau avoir une vie confortable et aisée, il ne se sentait pas bien. Jadis, il était parfaitement insouciant. Il sautait du lit presque tous les matins, ouvrait grand le store et la fenêtre, et prenait une grande bouffée d'air frais. Il était maintenant plus prudent et veillait à ne pas se faire une entorse au saut du lit. Il remontait le store en douceur, craignant de ne pas trouver de réparateur en cas de besoin. Et s'il entendait le voisin du dessous tousser dans sa cuisine, il s'abstenait d'aérer sa chambre. Avant, il prenait souvent son petit déjeuner sur le pouce: un commerçant aux mains dépourvues de gants lui tendait ce qui lui plaisait, puis il fonçait dehors, démêlait ses écouteurs en traversant la rue tout en faisant signe au bus de l'attendre. Il grignotait parfois un fruit acheté à l'entrée du métro. Il engloutissait sur le champ une pomme - ou quoi que ce soit, un beignet indien aux oignons ou des fruits de mer dans une station balnéaire - sans la moindre arrière-pensée! Mais maintenant, selon les mots de J. Alfred Prufrock (dans un poème de T. S. Eliot), oserait-il manger une pêche? Ou tout autre produit vendu sans emballage?Cette vie d'avant lui paraissait complètement écervelée! Irréfléchie, imprudente! Il quittait discrètement le bureau quand ça lui chantait. Il essayait des vestes pour s'amuser ou passait une heure en librairie à feuilleter Zola, Plath. Pourquoi se priver? Maintenant, si tant est qu'il soit tenté par ce genre de shopping primitif, il faisait son choix en amont puis allait retirer le produit sans plus de cérémonie, sans flâner. Un modèle de citoyen sérieux, dont les pensées sont bien ordonnées. Ses pensées étaient toujours ordonnées, désormais. Autrefois, au pub, lui et ses collègues laissaient fuser leurs idées les plus délirantes - un bain de minuit dans la rivière, une nouvelle pyramide de Ponzi. Ce n'était pas malin, bien sûr. Il y avait peut-être au fond de l'eau des rochers et des chariots de supermarché. Qu'étaient devenus les projets les plus fous? Ils semblaient aussi bêtes que les bonnes vieilles accolades et poignées de main. Quant à ces retrouvailles productives autour de l'écran, l'occasion d'imaginer de nouveaux projets, pourquoi prendre le risque? Pourquoi s'embêter à entrevoir la lueur de l'idée brillante? A l'époque (si récente) où il déambulait dans les rues, il croisait aussi le regard de jeunes femmes qui parfois lui rendaient son sourire, amorçaient une conversation et, avec un peu de chance, couchaient avec lui. Le mouvement #MeToo avait déjà bouleversé cette habitude qui paraissait maintenant complètement malvenue. Il ne voulait plus prendre le risque d'aller chez elle, ni elle chez lui. Un baiser, une cabriole, quelques caresses au dernier rang d'une salle obscure, c'était impensable. Même le bureau semblait mélancolique. Tenter d'entamer une liaison en allant piquer des biscuits dans le placard semblait aussi irresponsable qu'accumuler des miles en passant le week-end à Venise, ce qui se faisait autrefois. Il rêvait encore - sa libido n'ayant rien perdu de son insouciance - d'enlacer Corinne de la compta, de plonger son visage dans ses boucles rousses et de filer à l'autre bout du monde avec elle. Une fois réveillé, il savait pourtant qu'il ne pouvait l'envisager sans une stricte évaluation des risques. Et dans un grand frisson, il redouta soudain d'être vraiment malade. Sa téléconsultation avec le Dr M. fut brève. Le praticien formula son diagnostic en un rien de temps. La spontanéité de K. était morte. Et cette mort, lui assura le Dr M., était universelle.