Abdelmalek Alaoui est un intellectuel marocain de haut vol, réputé, fort écouté en France. Il est CEO de Guepard Group, une société de consultance. "Nos clients sont majoritairement issus du secteur privé, à 80%, singulièrement des entreprises européennes qui veulent venir au Maroc, explique-t-il. Nous agissons comme conseil en stratégie pour ceux qui veulent investir dans ce pays, on les guide dans la compréhension des environnements culturels, sociaux, économiques."

Proche des cercles de pouvoir, Abdelmalek Alaoui dirige également un think tank libéral, l'Institut marocain d'intelligence stratégique. "Je suis un acteur du secteur privé qui pense que l'on a un rôle à jouer pour irriguer la pensée publique, on ne doit pas toujours rester au balcon, justifie-t-il. Il y a un courage intermédiaire qui consiste à produire des idées et à faire la pédagogique de ce qui fonctionne et la critique de ce qui ne va pas assez vite dans l'évolution de mon pays."

A la fin de l'année 2021, cet homme, convaincu du rôle important que peut jouer son pays, a publié un livre, Le temps du Maroc. 2020-2021 Résilience et émergence du Royaume Chérifien (éd. La Croisée des Chemins), à travers lequel il émet des réflexions sur sa destinée potentielle ou ses relations avec le monde, au fil des deux années exceptionnelles marquées par la pandémie de covid. Abdelmalek Alaoui évoque longuement, pour Trends-Tendances, l'importance que devraient revêtir les relations entre l'Europe et le Maroc et le manque de vision de nos dirigeants.

Si notre classe moyenne n'émerge pas plus rapidement, bientôt l'Europe ne pourra plus vendre ses produits en Afrique, car nous nous tournerons vers le Sud-Est asiatique.

TRENDS-TENDANCES. Votre livre trace un récit plus large, celui d'un Maroc qui s'est réformé depuis 20 ans. Jusqu'à avoir le potentiel de devenir une puissante émergente?

ABDELMALEK ALAOUI. Oui, bien qu'il reste évidemment du chemin à parcourir. Le Maroc a les attributs de la puissance sur le plan diplomatique et de l'influence régionale, c'est vrai. Mais au niveau économique, cela reste un acteur de taille moyenne aux revenus intermédiaires. C'est un pays disposant de 120 milliards de dollars de PIB mais dont le rayonnement, l'influence et peut-être même le positionnement ont fait qu'il a réussi à se démarquer ces dernières années tout en maintenant une croissance économique soutenue.

La stabilité politique est-elle cruciale, au coeur d'une région où elle est loin d'être la norme?

Je n'aime pas beaucoup le terme de "stabilité politique" parce que cela induit qu'au centre de l'échiquier se trouvent les politiciens. Au Maroc, il y a une stabilité institutionnelle, oui, incarnée par le roi du Maroc: c'est la plus ancienne monarchie régnante exécutive au monde. Cette stabilité a été indubitablement un facteur essentiel. Le passage d'un "printemps arabe négocié" a joué un rôle majeur, avec une transition constitutionnelle dans laquelle le roi a abandonné les pouvoirs législatifs et redistribué une part importante de son pouvoir exécutif: aujourd'hui, près d'un millier de très hauts fonctionnaires sont nommés par l'exécutif, le roi conservant 42 établissements stratégiques sur lesquels il a le pouvoir de nomination. Dans ce contexte, il ne faut pas oublier que les Marocains sont extrêmement attachés au trône parce que le pays est une agrégation de tribus, de régionalismes et de particularismes: la figure du roi est un ciment incontournable de la nation.

Economiquement, le Maroc a-t-il connu un essor significatif?

Le Maroc est une économie libérale depuis les années 1960. Il s'est industrialisé petit à petit à partir des années 1970. Mais l'accélération est venue avec le nouveau siècle et les investissements dans les infrastructures, matérielles mais aussi immatérielles et technologiques. Quand Mohammed VI est arrivé au pouvoir en 1999, il y avait 100 kilomètres d'autoroute entre Rabat et Casablanca ; il y en a aujourd'hui autour de 2.000. Ces investissements dans les grands travaux ont notamment été rendus possibles par l'argent des grandes privatisations totales ou partielles, dont l'opérateur télécom national et la première raffinerie du Maroc. Fait notable, le produit de ces privatisations a été "sanctuarisé" par le roi dans un fonds ad hoc afin de les consacrer exclusivement à l'investissement et ne pas laisser cette manne à la merci des aléas politiques.

A partir de 2006-2007, on a assisté à une internationalisation du tissu industriel. Le signal de cette entrée dans la mondialisation, c'est l'arrivée de Renault qui a choisi de s'installer au Maroc plutôt qu'en Turquie, avec la construction presque concomitante du port Tanger Méditerranée, devenu le plus important d'Afrique. Puis en 2008, il y a le gros accident de parcours mondial avec la crise financière: le Maroc se tourne davantage vers l'Afrique. Car la géo-économie nous rattrape toujours. Au même moment, beaucoup de pays européens - dont la France - se désengagent de l'Afrique de l'Ouest francophone. Des entreprises françaises, ou même belges, sont rachetées par des entreprises marocaines. Par la suite, le Maroc est devenu le premier investisseur privé en Afrique de l'Ouest et le deuxième dans toute l'Afrique. Cela a généré une dizaine d'entreprises qui font chacune plus d'un milliard d'euros de chiffre d'affaires sur le continent, principalement dans les services. De plus, le roi du Maroc a mené une soixantaine de visites d'Etat dans toute l'Afrique avec des délégations économiques, en restant parfois sur place plusieurs semaines: c'est décisif pour créer une communauté de destins avec les partenaires africains du Maroc.

Le mode de gouvernance marocain sur le temps long permet de donner "du futur au présent".

C'est la conscience que le Maroc a le destin d'une puissance africaine?

Le Maroc a pris conscience de ce potentiel un peu avant le vénérable hebdomadaire The Economist. En 2000, il parlait d'un "continent damné" avant de titrer, en 2010, Africa on the rise... Cette capacité à pouvoir capter les opportunités plus tôt que les autres est vitale, de même que la capacité à être résilient lorsqu'il y a des crises. Nous sommes, par exemple, confrontés cette année à un énorme défi avec la plus grande sécheresse depuis 40 ans et le roi s'est mis en première ligne avec un plan d'urgence d'un milliard de dollars pour préserver le monde rural.

LE ROI MOHAMMED VI lors de la pose de la première pierre d'une usine de vaccins, créée en partenariat avec la société suédoise Recipharm, en janvier dernier., MAP
LE ROI MOHAMMED VI lors de la pose de la première pierre d'une usine de vaccins, créée en partenariat avec la société suédoise Recipharm, en janvier dernier. © MAP

Vous exprimez souvent le fait que l'Afrique est le marché de demain pour l'Europe. Les Européens n'en sont-ils pas assez conscients?

C'est une évidence. Je le dis souvent comme un raccourci mais en vérité, le raisonnement est limpide: peut-on continuer à vendre des produits de consommation chers fabriqués par un continent de 450 millions de personnes qui ont niveau de vie 20 fois supérieur à celui des Africains? Si le revenu des Africains n'augmente pas, leur pouvoir d'achat n'augmentera pas. La discussion de civilisation qui se pose et qui est difficile à mener en cette ère d'émotion, c'est de savoir ce que vaut la fermeture d'une société industrielle dans le nord de la France, certes douloureuse, par rapport au déplacement de millions de Soudanais en six semaines. Les méthodes utilisées auparavant pour exporter du matériel européen parfois inutile (dont les rétro- commissions) n'ont plus lieu d'être. Si on ne crée pas d'emploi chez nous, vous aurez beaucoup plus d'immigration, notamment clandestine. Or, un ingénieur qui reste au Maroc va créer des emplois dans les services à la personne, faire vivre les commerces et générer de la richesse. Si notre classe moyenne n'émerge pas plus rapidement, bientôt l'Europe ne pourra plus vendre ses produits en Afrique car nous nous tournerons vers le Sud-Est asiatique.

C'est donc un marché pour demain et c'est une réponse à cette question parfois obsessionnelle sur l'immigration?

En réalité, entre le Maroc et l'Europe, c'est la confrontation de deux temporalités asymétriques. Le Maroc travaille sur des temps longs grâce au mandat "biologique" du souverain. L'Europe est confrontée à la pression des opinions publiques et à cette montée des extrêmes qui n'est pas liée à une montée ex nihilo du racisme, mais qui est issu d'un sentiment de déclassement face à un monde qui a changé trop vite. Les opinions les plus xénophobes en France ou en Belgique, on les retrouve dans les zones rurales, là où il y a zéro immigré.

Est-ce lié au fait que les pays européens ont tout à perdre et vous tout à gagner?

Non! S'il n'y a pas une clé de répartition des fruits de la croissance pour nous permettre d'être le marché de demain, ce sera la "machine à perdre" pour les deux rives. Si les investissements ne se poursuivent pas dans nos zones pour des industries qui n'ont pas vocation à être en Europe où le coût du travail ou de l'énergie est trop cher, si l'on poursuit les barrières à l'entrée ou la taxe carbone dont nous sommes aujourd'hui les victimes alors qu'il s'agit d'un règlement de comptes avec la Chine ou les Etats-Unis, cela empêchera 400 ou 500 millions d'Africains d'accéder à la classe moyenne et d'acheter des produits européens demain.

Il s'agit donc de comprendre l'importance d'un intérêt stratégique et économique commun?

Oui. Sauf qu'il vous faut des dirigeants de la dimension de l'ancienne chancelière allemande Angela Merkel qui peuvent faire des paris sur le long terme. Ils doivent être prêts à entamer une partie de leur capital politique sur le court terme. Le courage étant une vertu inégalement distribuée, je pense que c'est quelque chose de difficile. Personnellement, je suis attaché au mode de gouvernance marocain sur le temps long, il est peut-être moins agile sur d'autres aspects mais il permet de donner "du futur au présent".

Un autre acteur, la Chine en particulier, pourrait-il profiter de cette opportunité?

La diplomatie économique chinoise a pendant très longtemps laissé le Maroc insensible. Tout d'abord, les Chinois se rendaient vers des pays disposant d'industries extractives (du pétrole, du fer, du zinc, etc.) pour nourrir leur croissance. Ils sont arrivés au Maroc sur l'économie de service en se disant que c'était un pays important. Huawei a installé son siège africain à Casablanca alors que l'Egypte ou l'Afrique du Sud sont des marchés plus importants. Cette stabilité macroéconomique est importante, c'est une obsession pour les Chinois qui envoient beaucoup d'expatriés. L'avantage qu'a la Chine dans sa relation avec le Maroc, c'est que les agendas concordent: ils sont tous les deux dans le long terme, l'un pour des raisons démographiques, l'autre pour des raisons dynastiques.

Il faudrait inventer un statut du codeur euro-maghrébin, avec une carte de travail sur plusieurs années qui permettrait une flexibilité sur les deux rives.

L'Europe devrait aussi avoir un agenda à long terme, avec le vieillissement de sa population...

Moi, je comprends la pression à laquelle sont soumis les dirigeants politiques européens: c'est extrêmement difficile de faire face à la pression de la rue. C'est hallucinant de voir l'Arc de Triomphe pris d'assaut par les gilets jaunes: ce sont des images de guerre urbaine que l'on n'aurait jamais imaginées dans des pays occidentaux, riches, avec une protection sociale qui fonctionne. Les raisons de cela doivent être ailleurs.

Et les réponses aussi?

Le Maroc n'a certainement pas de leçons à donner. Mais la pédagogie exprimée par le Roi consiste à dire que nous sommes potentiellement un atout. Et il en est convaincu depuis longtemps: il a fait sa thèse de doctorat de droit sur les relations entre le Maroc et l'Union européenne.

C'est une conviction déçue?

En tout cas, il y a une volonté de rééquilibrer les relations qui est affichée, exprimée clairement, avec le souhait de se faire le porte-parole d'un certain nombre de pays africains. Le président de Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara, a fait récemment une sortie dans la même veine et ce n'est pas un hasard.

Quels sont les secteurs porteurs pour le Maroc dans les années à venir?

Continuer à creuser le sillon de l'automobile, et notamment de l'automobile électrique. Devenir l'un des producteurs d'énergie propre pour l'Europe et il y a une fenêtre d'opportunité parce que l'Europe a du mal à mobiliser du foncier, que ce soit pour le solaire ou l'éolien, et que le Maroc a une côte atlantique très importante. Je pense que réduire la dépendance au gaz russe ou algérien serait de bon sens pour une Europe qui dépend d'acteurs parfois imprévisibles. Le secteur des services, et notamment celui du coding, est un autre secteur d'avenir pour le Maroc qui produit énormément d'ingénieurs de très bonne qualité tous les ans alors que l'Europe en manque. Il faudrait inventer un statut du codeur euro-maghrébin, avec une carte de travail sur plusieurs années qui permettrait une flexibilité sur les deux rives. Il y a vraiment des choses à inventer, de façon plus large, sous la forme d'un pacte social euro-maghrébin avec une protection sociale unifiée. Tout le domaine de services aux personnes peut être traité depuis le Maroc et évidemment tout ce qui concerne le digital et la quatrième révolution industrielle.

Les transitions écologiques et numériques sont précisément deux domaines d'avenir pour l'Europe, précisément...

Oui mais il faut que l'on sorte de l'ambivalence et que l'on cesse de nous prendre les codeurs. Il y a parfois des grands groupes technologiques européens dont les départements des ressources humaines situés au Maroc sont en compétition avec ceux situés à Paris. C'est aberrant. Il faut un dialogue. Et c'est possible: nous, Marocains, pouvons comprendre que les Européens se sentent parfois gênés par certains aspects messianiques de l'islam et le Maroc est très vigilant dans ce domaine-là. La doctrine n'a pas changé depuis le roi Hassan II: quand on est accueilli dans un pays étranger, eh bien, à Rome, fais comme les Romains...

Abdelmalek Alaoui est un intellectuel marocain de haut vol, réputé, fort écouté en France. Il est CEO de Guepard Group, une société de consultance. "Nos clients sont majoritairement issus du secteur privé, à 80%, singulièrement des entreprises européennes qui veulent venir au Maroc, explique-t-il. Nous agissons comme conseil en stratégie pour ceux qui veulent investir dans ce pays, on les guide dans la compréhension des environnements culturels, sociaux, économiques." Proche des cercles de pouvoir, Abdelmalek Alaoui dirige également un think tank libéral, l'Institut marocain d'intelligence stratégique. "Je suis un acteur du secteur privé qui pense que l'on a un rôle à jouer pour irriguer la pensée publique, on ne doit pas toujours rester au balcon, justifie-t-il. Il y a un courage intermédiaire qui consiste à produire des idées et à faire la pédagogique de ce qui fonctionne et la critique de ce qui ne va pas assez vite dans l'évolution de mon pays." A la fin de l'année 2021, cet homme, convaincu du rôle important que peut jouer son pays, a publié un livre, Le temps du Maroc. 2020-2021 Résilience et émergence du Royaume Chérifien (éd. La Croisée des Chemins), à travers lequel il émet des réflexions sur sa destinée potentielle ou ses relations avec le monde, au fil des deux années exceptionnelles marquées par la pandémie de covid. Abdelmalek Alaoui évoque longuement, pour Trends-Tendances, l'importance que devraient revêtir les relations entre l'Europe et le Maroc et le manque de vision de nos dirigeants. TRENDS-TENDANCES. Votre livre trace un récit plus large, celui d'un Maroc qui s'est réformé depuis 20 ans. Jusqu'à avoir le potentiel de devenir une puissante émergente? ABDELMALEK ALAOUI. Oui, bien qu'il reste évidemment du chemin à parcourir. Le Maroc a les attributs de la puissance sur le plan diplomatique et de l'influence régionale, c'est vrai. Mais au niveau économique, cela reste un acteur de taille moyenne aux revenus intermédiaires. C'est un pays disposant de 120 milliards de dollars de PIB mais dont le rayonnement, l'influence et peut-être même le positionnement ont fait qu'il a réussi à se démarquer ces dernières années tout en maintenant une croissance économique soutenue. La stabilité politique est-elle cruciale, au coeur d'une région où elle est loin d'être la norme? Je n'aime pas beaucoup le terme de "stabilité politique" parce que cela induit qu'au centre de l'échiquier se trouvent les politiciens. Au Maroc, il y a une stabilité institutionnelle, oui, incarnée par le roi du Maroc: c'est la plus ancienne monarchie régnante exécutive au monde. Cette stabilité a été indubitablement un facteur essentiel. Le passage d'un "printemps arabe négocié" a joué un rôle majeur, avec une transition constitutionnelle dans laquelle le roi a abandonné les pouvoirs législatifs et redistribué une part importante de son pouvoir exécutif: aujourd'hui, près d'un millier de très hauts fonctionnaires sont nommés par l'exécutif, le roi conservant 42 établissements stratégiques sur lesquels il a le pouvoir de nomination. Dans ce contexte, il ne faut pas oublier que les Marocains sont extrêmement attachés au trône parce que le pays est une agrégation de tribus, de régionalismes et de particularismes: la figure du roi est un ciment incontournable de la nation. Economiquement, le Maroc a-t-il connu un essor significatif? Le Maroc est une économie libérale depuis les années 1960. Il s'est industrialisé petit à petit à partir des années 1970. Mais l'accélération est venue avec le nouveau siècle et les investissements dans les infrastructures, matérielles mais aussi immatérielles et technologiques. Quand Mohammed VI est arrivé au pouvoir en 1999, il y avait 100 kilomètres d'autoroute entre Rabat et Casablanca ; il y en a aujourd'hui autour de 2.000. Ces investissements dans les grands travaux ont notamment été rendus possibles par l'argent des grandes privatisations totales ou partielles, dont l'opérateur télécom national et la première raffinerie du Maroc. Fait notable, le produit de ces privatisations a été "sanctuarisé" par le roi dans un fonds ad hoc afin de les consacrer exclusivement à l'investissement et ne pas laisser cette manne à la merci des aléas politiques. A partir de 2006-2007, on a assisté à une internationalisation du tissu industriel. Le signal de cette entrée dans la mondialisation, c'est l'arrivée de Renault qui a choisi de s'installer au Maroc plutôt qu'en Turquie, avec la construction presque concomitante du port Tanger Méditerranée, devenu le plus important d'Afrique. Puis en 2008, il y a le gros accident de parcours mondial avec la crise financière: le Maroc se tourne davantage vers l'Afrique. Car la géo-économie nous rattrape toujours. Au même moment, beaucoup de pays européens - dont la France - se désengagent de l'Afrique de l'Ouest francophone. Des entreprises françaises, ou même belges, sont rachetées par des entreprises marocaines. Par la suite, le Maroc est devenu le premier investisseur privé en Afrique de l'Ouest et le deuxième dans toute l'Afrique. Cela a généré une dizaine d'entreprises qui font chacune plus d'un milliard d'euros de chiffre d'affaires sur le continent, principalement dans les services. De plus, le roi du Maroc a mené une soixantaine de visites d'Etat dans toute l'Afrique avec des délégations économiques, en restant parfois sur place plusieurs semaines: c'est décisif pour créer une communauté de destins avec les partenaires africains du Maroc. C'est la conscience que le Maroc a le destin d'une puissance africaine? Le Maroc a pris conscience de ce potentiel un peu avant le vénérable hebdomadaire The Economist. En 2000, il parlait d'un "continent damné" avant de titrer, en 2010, Africa on the rise... Cette capacité à pouvoir capter les opportunités plus tôt que les autres est vitale, de même que la capacité à être résilient lorsqu'il y a des crises. Nous sommes, par exemple, confrontés cette année à un énorme défi avec la plus grande sécheresse depuis 40 ans et le roi s'est mis en première ligne avec un plan d'urgence d'un milliard de dollars pour préserver le monde rural. Vous exprimez souvent le fait que l'Afrique est le marché de demain pour l'Europe. Les Européens n'en sont-ils pas assez conscients? C'est une évidence. Je le dis souvent comme un raccourci mais en vérité, le raisonnement est limpide: peut-on continuer à vendre des produits de consommation chers fabriqués par un continent de 450 millions de personnes qui ont niveau de vie 20 fois supérieur à celui des Africains? Si le revenu des Africains n'augmente pas, leur pouvoir d'achat n'augmentera pas. La discussion de civilisation qui se pose et qui est difficile à mener en cette ère d'émotion, c'est de savoir ce que vaut la fermeture d'une société industrielle dans le nord de la France, certes douloureuse, par rapport au déplacement de millions de Soudanais en six semaines. Les méthodes utilisées auparavant pour exporter du matériel européen parfois inutile (dont les rétro- commissions) n'ont plus lieu d'être. Si on ne crée pas d'emploi chez nous, vous aurez beaucoup plus d'immigration, notamment clandestine. Or, un ingénieur qui reste au Maroc va créer des emplois dans les services à la personne, faire vivre les commerces et générer de la richesse. Si notre classe moyenne n'émerge pas plus rapidement, bientôt l'Europe ne pourra plus vendre ses produits en Afrique car nous nous tournerons vers le Sud-Est asiatique. C'est donc un marché pour demain et c'est une réponse à cette question parfois obsessionnelle sur l'immigration? En réalité, entre le Maroc et l'Europe, c'est la confrontation de deux temporalités asymétriques. Le Maroc travaille sur des temps longs grâce au mandat "biologique" du souverain. L'Europe est confrontée à la pression des opinions publiques et à cette montée des extrêmes qui n'est pas liée à une montée ex nihilo du racisme, mais qui est issu d'un sentiment de déclassement face à un monde qui a changé trop vite. Les opinions les plus xénophobes en France ou en Belgique, on les retrouve dans les zones rurales, là où il y a zéro immigré. Est-ce lié au fait que les pays européens ont tout à perdre et vous tout à gagner? Non! S'il n'y a pas une clé de répartition des fruits de la croissance pour nous permettre d'être le marché de demain, ce sera la "machine à perdre" pour les deux rives. Si les investissements ne se poursuivent pas dans nos zones pour des industries qui n'ont pas vocation à être en Europe où le coût du travail ou de l'énergie est trop cher, si l'on poursuit les barrières à l'entrée ou la taxe carbone dont nous sommes aujourd'hui les victimes alors qu'il s'agit d'un règlement de comptes avec la Chine ou les Etats-Unis, cela empêchera 400 ou 500 millions d'Africains d'accéder à la classe moyenne et d'acheter des produits européens demain. Il s'agit donc de comprendre l'importance d'un intérêt stratégique et économique commun? Oui. Sauf qu'il vous faut des dirigeants de la dimension de l'ancienne chancelière allemande Angela Merkel qui peuvent faire des paris sur le long terme. Ils doivent être prêts à entamer une partie de leur capital politique sur le court terme. Le courage étant une vertu inégalement distribuée, je pense que c'est quelque chose de difficile. Personnellement, je suis attaché au mode de gouvernance marocain sur le temps long, il est peut-être moins agile sur d'autres aspects mais il permet de donner "du futur au présent". Un autre acteur, la Chine en particulier, pourrait-il profiter de cette opportunité? La diplomatie économique chinoise a pendant très longtemps laissé le Maroc insensible. Tout d'abord, les Chinois se rendaient vers des pays disposant d'industries extractives (du pétrole, du fer, du zinc, etc.) pour nourrir leur croissance. Ils sont arrivés au Maroc sur l'économie de service en se disant que c'était un pays important. Huawei a installé son siège africain à Casablanca alors que l'Egypte ou l'Afrique du Sud sont des marchés plus importants. Cette stabilité macroéconomique est importante, c'est une obsession pour les Chinois qui envoient beaucoup d'expatriés. L'avantage qu'a la Chine dans sa relation avec le Maroc, c'est que les agendas concordent: ils sont tous les deux dans le long terme, l'un pour des raisons démographiques, l'autre pour des raisons dynastiques. L'Europe devrait aussi avoir un agenda à long terme, avec le vieillissement de sa population... Moi, je comprends la pression à laquelle sont soumis les dirigeants politiques européens: c'est extrêmement difficile de faire face à la pression de la rue. C'est hallucinant de voir l'Arc de Triomphe pris d'assaut par les gilets jaunes: ce sont des images de guerre urbaine que l'on n'aurait jamais imaginées dans des pays occidentaux, riches, avec une protection sociale qui fonctionne. Les raisons de cela doivent être ailleurs. Et les réponses aussi? Le Maroc n'a certainement pas de leçons à donner. Mais la pédagogie exprimée par le Roi consiste à dire que nous sommes potentiellement un atout. Et il en est convaincu depuis longtemps: il a fait sa thèse de doctorat de droit sur les relations entre le Maroc et l'Union européenne. C'est une conviction déçue? En tout cas, il y a une volonté de rééquilibrer les relations qui est affichée, exprimée clairement, avec le souhait de se faire le porte-parole d'un certain nombre de pays africains. Le président de Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara, a fait récemment une sortie dans la même veine et ce n'est pas un hasard. Quels sont les secteurs porteurs pour le Maroc dans les années à venir? Continuer à creuser le sillon de l'automobile, et notamment de l'automobile électrique. Devenir l'un des producteurs d'énergie propre pour l'Europe et il y a une fenêtre d'opportunité parce que l'Europe a du mal à mobiliser du foncier, que ce soit pour le solaire ou l'éolien, et que le Maroc a une côte atlantique très importante. Je pense que réduire la dépendance au gaz russe ou algérien serait de bon sens pour une Europe qui dépend d'acteurs parfois imprévisibles. Le secteur des services, et notamment celui du coding, est un autre secteur d'avenir pour le Maroc qui produit énormément d'ingénieurs de très bonne qualité tous les ans alors que l'Europe en manque. Il faudrait inventer un statut du codeur euro-maghrébin, avec une carte de travail sur plusieurs années qui permettrait une flexibilité sur les deux rives. Il y a vraiment des choses à inventer, de façon plus large, sous la forme d'un pacte social euro-maghrébin avec une protection sociale unifiée. Tout le domaine de services aux personnes peut être traité depuis le Maroc et évidemment tout ce qui concerne le digital et la quatrième révolution industrielle. Les transitions écologiques et numériques sont précisément deux domaines d'avenir pour l'Europe, précisément... Oui mais il faut que l'on sorte de l'ambivalence et que l'on cesse de nous prendre les codeurs. Il y a parfois des grands groupes technologiques européens dont les départements des ressources humaines situés au Maroc sont en compétition avec ceux situés à Paris. C'est aberrant. Il faut un dialogue. Et c'est possible: nous, Marocains, pouvons comprendre que les Européens se sentent parfois gênés par certains aspects messianiques de l'islam et le Maroc est très vigilant dans ce domaine-là. La doctrine n'a pas changé depuis le roi Hassan II: quand on est accueilli dans un pays étranger, eh bien, à Rome, fais comme les Romains...