Lisez le livre de Tomas Chamorro- Premuzic dans les transports en commun et vous êtes sûr d'attirer l'attention. Principalement féminine. Il faut dire que son titre ( Pourquoi tant d'hommes incompétents deviennent des leaders ? ) et sa couverture attirent l'oeil. Son ramage est à l'aune de son plumage. En 176 pages, ce docteur en psychologie de l'University College de Londres s'attèle, moult études et chiffres à l'appui, à démontrer qu'un certain nombre de traits de la personnalité qui plaisent aux entreprises favorisent les hommes aux dépens des femmes. N'allez surtout pas prendre ce livre pour ce qu'il n'est pas vraiment, soit un plaidoyer pour la cause des femmes dans les entreprises d'aujourd'hui.

" Le livre est controversé sur le continent américain, explique Tomas Chamorro-Premuzic, chief talent officer du groupe Manpower. Par sa couverture et son titre évidemment. Mais aussi parce qu'il laisse entendre, comme vous le dites, que c'est un livre qui défend les femmes. A mes yeux, la vraie controverse est ailleurs : le livre démontre qu'il n'y a pas de place pour la méritocratie aujourd'hui dans nos entreprises. Elles promeuvent sur base de traits de personnalité qui, en fin de compte, se révèlent très néfastes pour le business mais aussi pour les collaborateurs de ces individus. Les sociétés s'accrochent encore à des stéréotypes qui n'ont plus de raison d'être aujourd'hui si tant est qu'ils ne l'aient jamais eue. Une entreprise annonce qu'elle fait entrer des femmes dans son conseil d'administration et, systématiquement, son cours de Bourse descend. C'est incroyable, non ? "

Narcissiques et psychopathes

De fait, au tout début du livre, Tomas Chamorro-Premuzic précise que si les carrières des femmes sont semées d'embûches dont un plafond de verre très épais, le plus grand problème est l'absence de véritables barrières à l'avènement d'hommes incompétents. Le monde de l'entreprise associe le leadership ou le potentiel pour devenir un patron à des traits de caractère, plus développés chez l'homme que la femme, et qui, pourtant, sont la source de mauvais leadership. Ces traits trouvent leur source dans le narcissisme, la psychopathie, le charisme et la sur-confiance en soi. Les deux premiers sont particulièrement remarquables. Ils sont plus présents chez des leaders que dans le reste de la population (entre 4 et 20 fois plus ! ) et montrent une jolie ambivalence : leurs effets pervers, dont un manque total d'empathie, sont masqués par des atours séduisants comme l'éloquence, la séduction et une formidable capacité à se vendre.

Le livre démontre qu'il n'y a pas de place pour la méritocratie aujourd'hui dans nos entreprises.

" Comme le racontait Robert Hare, un psychologue canadien pionnier dans le domaine de la psychopathie criminelle dans son livre Snakes in suit ( "Des Serpents en costume", Ndlr), tous les psychopathes ne sont pas en prison, certains hantent les conseils d'administration, sourit Tomas Chamorro- Premuzic. Rassurons les lecteurs, il y a divers degrés dans la psychopathie et tous les managers ne deviennent pas des tueurs en série. Mais le côté agressif, transgressif et antisocial qu'ils cachent derrière leur pouvoir de séduction est une très mauvaise nouvelle pour une entreprise. Un leader psychopathe se montre, en général, incapable d'inspirer ou de motiver ses collaborateurs et n'assume que peu ses responsabilités. Notre société est habituée à avoir des leaders forts, agressifs et masculins. Bien sûr, il y a des exceptions. Les hommes ne sont pas prédestinés à diriger. Ce qui est triste, en fin de compte, c'est d'entendre des féministes dire qu'une femme peut être exactement comme un homme. Dans le livre, je démontre toute la fausseté de cet argument. Il ne faut pas que les femmes soient comme les hommes mais qu'on leur laisse exprimer leurs qualités qui sont différentes. "

L'importance de l'EQ

En 2005, Janet Shilbey Hyde, psychologue de renom de l'université de Madison-Wisconsin, a réanalysé les données de 46 enquêtes sur les différences de genre vis-à-vis des compétences. Que remarque-t-on ? Que dans 78% des cas, il n'y a strictement aucune différence entre un homme et une femme. On retrouve un peu de tout dans les 22% restants. Mais au niveau des qualités nécessaires au leadership, les femmes se montrent généralement plus compétentes que les hommes, même si ces derniers s'estiment de meilleurs patrons.

Cet avantage trouve notamment sa source dans l'une des plus grandes différences psychologiques liées au genre : les femmes préfèrent travailler avec des humains, les hommes avec des choses. Or, diriger une entreprise a plus à voir avec les premiers qu'avec les secondes.Ce constat amène tout naturellement au rôle joué par l'EQ, l'intelligence émotionnelle. Les femmes y dépassent les hommes en moyenne de 15%. L'EQ détermine notre capacité à comprendre et gérer nos propres émotions et celles des autres. Comme l'indique Tomas Chamorro-Premuzic dans son livre, " l'EQ est une mesure importante de l'employabilité, de la résilience et de la résistance au stress. L'EQ mesure l'efficience personnelle, la capacité à naviguer dans les challenges interpersonnels quotidiens. C'est un bon antidote aux comportements toxiques ".

Le livre démontre ainsi que les personnes dotées d'une forte intelligence émotionnelle sont plus douées en gestion de la transformation ou pour motiver et inspirer leurs collaborateurs. Simplement parce qu'elles les engagent à un niveau émotionnel plus élevé. Enfin, elles comprennent mieux comment leurs actions affectent les autres ou sont perçues par les autres.

Comment faire mieux ?

Le livre s'attarde aussi à faire la différence entre potentiel et talent, et analyse les trois éléments essentiels que doit posséder un vrai leader. D'abord, le capital intellectuel, soit son expertise et son expérience, souvent surexposé par rapport à l'EQ. Ensuite, son capital social, résumé dans le livre, par une phrase tirée de la série Mad Men : " des contacts signifient des contrats ". Enfin, le capital psychologique dont on vient de parler. Le livre, en guise de conclusion, donne aussi des conseils pour recruter intelligemment. Et recommande notamment d'éviter de se fier à son instinct... " C'est un vrai problème, conclut Tomas Chamorro-Premuzic. Il n'existe pas d'indicateurs définitifs des performances de leadership. Tout est donc une question de perception. Et à ce petit jeu, l'instinct, la réputation ou l'impression laissée ou partagée par d'autres, le fameux bouche à oreille, jouent un rôle important. Il est crucial que les entreprises cessent de voir les manifestations liées à la sur-confiance en soi ou au narcissisme comme des marques d'un potentiel à devenir leader. Et il est capital de prendre l'EQ en compte. Les évaluations psychométriques de haut niveau sont faites pour cela. Encore faut-il savoir ce que l'on cherche et disposer de l'expertise pour analyser ce genre de tests. Promouvoir les femmes dans des rôles de management est louable en soi, mais il serait plus intelligent de se choisir de meilleurs leaders sur base de ce que j'explique. Cela résoudrait en même temps le déséquilibre des genres dans les entreprises. En clair : placer plus de femmes dans des rôles majeurs ne va pas nécessairement améliorer la qualité du leadership alors que promouvoir des leaders de talent augmentera naturellement la représentation des femmes. C'est un travail de longue haleine car, évidemment, personne ne va se retirer de la course. Et sûrement pas les hommes néfastes... "

Bref, un livre, riche et touffu, qui se lit lentement mais qui devrait trouver sa place dans tous les départements RH du pays.

Tomas Chamorro-Premuzic, "Why Do So Many Incompetent Men Become Leaders? (and how to fix it)", Havard Business Review Press, 176 pages, 19,35 euros, en anglais.