Dans la rue Cockerill, du nom du Britannique venu fonder en 1817 sa première usine autour de laquelle s'est construite cette ville qui n'était même pas encore belge, les rideaux de fer rouillé des maisons ouvrières noiraudes côtoient les façades de béton lissé. Et dans les murs vitrés et dorés au relief en nid d'abeille de l'entreprise John Cockerill, ex-CMI (Cockerill Maintenance & Ingénierie), se reflète la halle noire et vide autour de laquelle a vécu Seraing.
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Dans la rue Cockerill, du nom du Britannique venu fonder en 1817 sa première usine autour de laquelle s'est construite cette ville qui n'était même pas encore belge, les rideaux de fer rouillé des maisons ouvrières noiraudes côtoient les façades de béton lissé. Et dans les murs vitrés et dorés au relief en nid d'abeille de l'entreprise John Cockerill, ex-CMI (Cockerill Maintenance & Ingénierie), se reflète la halle noire et vide autour de laquelle a vécu Seraing. Ici, on peut lire l'histoire de la ville. Et voir dans cet urbanisme en transition le passé de cette cité industrielle de 65.000 habitants. Car malgré la rue élargie, les imposants silos d'aluminium de la cité administrative ou sa place ravivée et conviviale, l'avenir radieux semble encore loin pour les Sérésiens. " La rue est bien, nous sommes contentes pour les gens et les magasins, acquiescent Maria et Manuella, assises sur un banc. Maintenant, il y a la banque, le nouveau restaurant et la poste qui était dans une autre rue. " Pour Véronique, attablée à la terrasse du café plus bas, " tout est parfait, même les bus ". Tandis que Jacques, ancien facteur de 70 ans, sirotant un thé glacé à ses côtés, est plus sceptique. " Il n'y a presque plus d'usines, dit celui qui a vu la rue se métamorphoser. Il va y avoir un marché couvert dans la halle, mais pour les cafetiers, c'est une perte d'argent. Ça ne va pas attirer de gens. Il y a un semi-piétonnier à Jemeppe et tout est à louer ou à vendre. " Et c'est vrai que si de petits groupes sont agglutinés aux terrasses de bistrots et que quelques passagers profitent des arrêts de bus de la zone réservée en bas de la rue, la vie semble suspendue à Seraing. C'est que la ville, qui a frôlé les 60.000 habitants en 2002, tente de se reconstruire après s'être longtemps accrochée à l'espoir de voir sa sidérurgie renaître et se redéployer malgré la crise. Lorsqu'ArcelorMittal a fermé son haut fourneau en novembre 2008, pour ne plus jamais l'ouvrir malgré certaines promesses, Seraing avait déjà entamé des réflexions sur son avenir et sa requalification. Que devenir après avoir été le " berceau de l'activité sidérurgique " et un symbole fort de " puissance industrielle au niveau mondial ", interroge Bénédicte Borckmans, chargée de communication au sein de la régie communale autonome Eriges (Eriger Seraing). Comment se positionner en tant que ville voisine de Liège, chef-lieu de la province de 197.000 habitants, deuxième ville plus peuplée de Wallonie derrière Charleroi (202.000 habitants) ? Ce sont les questions auxquelles a tenté de répondre, au début des années 2000, une étude socio-économique sur l'entièreté de ce territoire de 3.600 hectares, dont un tiers est boisé, un tiers urbanisé et un tiers industriel devenu économique. Etude qui a permis de déterminer une " zone d'intervention prioritaire ", particulièrement impactée par la fin de l'activité industrielle. Il s'agit de 800 hectares, comprenant les hauts fourneaux 6 et 8 ainsi que la cokerie, avec 15.500 habitants, un taux de chômage de 41% et 6.500 logements vétustes. Pour reconstruire ce périmètre s'étalant du Val Saint Lambert à Ougrée en passant par Jemeppe et le centre-ville, quelque 320 projets ont été définis suite au travail d'un bureau d'architectes et d'un groupe d'experts et à coups de visites à l'étranger et de rencontres avec les habitants. Ces projets ont été présentés en 2006 dans un master plan avec un calendrier à long terme, soit 30 ou 40 ans. C'est la concrétisation de plusieurs de ces projets qui sont déjà visibles rue Cockerill. De l'esplanade Kuborn et ses 15.000 m2 de piétonnier à la suppression de l'imposant mur industriel qui se dressait le long de la voie, en passant par la cité administrative rassemblant les cinq anciens bâtiments communaux. Avec pour aboutissement la redynamisation des halles toujours dressées et aujourd'hui occupées par des événements éphémères (théâtre, concerts, troc de vêtements, brassage de bière et autre démonstration de sabres laser) d'Use-in. D'ici 2023, cette majestueuse structure lumineuse deviendra Gastronomia, un marché couvert ou food hall à la mode méditerranéenne, avec différentes échoppes, épiceries et baraques, où la cuisine du monde et le circuit court seront valorisés. En plus de 9,1 millions d'euros de subsides Feder (Fonds européen de développement régional) pour la rénovation du site, le promoteur privé devra investir 20 millions pour l'aménagement intérieur. " Cet endroit sera attractif au-delà des Sérésiens, commente Bénédicte Borckmans. On aura en principe des Liégeois qui viendront ici faire leurs courses, flâner, manger un bout. " Cela aussi, ça a été étudié : quelles thématiques déployer pour devenir une ville attractive dans la région liégeoise ? La présence des centres commerciaux de Belle-Ile et de la Médiacité au coeur de la métropole apportait une offre commerciale déjà variée. D'où la création de pôles thématiques dans les différents quartiers de la ville. La gastronomie en centre-ville. La culture à Ougrée, à travers la rénovation de la salle Ougrée-Marihaye (OM), l'emblématique ancienne salle des fêtes de Cockerill, en une salle de concert de 1.500 places, la reconversion d'une halle de 10.000 m2 des Ateliers centraux en un lieu culturel et la transformation de l'ancien hôpital en une académie de musique et de danse. Les loisirs sur le site du Val Saint Lambert, grâce à l'implantation d'un village commercial thématique autour de la maison, des loisirs, du sport et de la décoration, avec une mise en valeur de la cristallerie grâce au musée du cristal déjà existant, mais aussi à des ateliers et des démonstrations de soufflage du verre, le tout complété par un hôtel, un parc aquatique, une cité des enfants et un parcours d'accrobranche. Ce qui est " complémentaire par rapport aux autres projets et à ceux des villes voisines ", analyse encore Bénédicte Borckmans. Tous ces projets devraient contribuer à redynamiser Seraing et à la rendre attractive pour les visiteurs d'un jour et les touristes mais aussi pour de nouveaux habitants. Et cela passe aussi par le logement et sa rénovation. Pour impulser un courant de fraîcheur sur le bâti sérésien et un cercle vertueux auprès des propriétaires, la commune a racheté plusieurs petits immeubles dans le cadre du projet Primo lancé en 2008. Des immeubles rénovés, à l'intérieur comme à l'extérieur, et mis aux normes énergétiques. Au total, 25 logements devenus publics ont ainsi été rafraîchis jusqu'à présent. " Les gens retrouvent un peu d'espoir parce que leur maison va prendre de la valeur ", souligne Bénédicte Borckmans. Mais ce n'est pas tout : Eriges souhaite dresser l'inventaire des biens immobiliers vacants et en contacter les propriétaires pour les aider à trouver des solutions pour les faire revivre, via de l'habitat groupé ou intergénérationnel, par exemple. Une initiative observée, dans le cadre du projet d'échanges entre villes européennes Urbact, à Kemnitz, dans le nord de l'Allemagne, où une agence du logement aide les propriétaires dans les démarches administratives et financières de rénovation. Parce que " les centres-villes vont être de plus en plus peuplés ", à cela s'ajoutent de nombreux projets de construction. On parle d'un potentiel de 1.000 logements neufs sur l'ancien site du HF6, après assainissement. De 200 appartements et d'une centaine de maisons unifamiliales au Val Saint Lambert. De kots étudiants dans le parc de Trasenster à Ougrée, avec un espace commun aménagé dans le château, ancienne propriété Cockerill. Des logements d'un certain standing qui viendront remplacer les tours de Jemeppe, anciens logements sociaux peu performants en énergie. Tout ça pour respecter le Schéma de développement territorial pour l'arrondissement liégeois (SDALg). Objectif : 45.000 nouveaux logements d'ici 2040 sur l'ensemble de l'agglomération, soit 15.000 pour la première couronne dont fait partie Seraing. L'ancienne cité industrielle doit donc créer 290 logements par an pour satisfaire à ces exigences. Mais avec 100 permis de construction et de rénovation par an pour le moment, la commune, qui a du mal à influer sur les investisseurs privés, est à la traîne. Pas de concurrence avec Liège, donc. Mais une complémentarité, encore une fois. Seraing veut offrir tous les services d'une ville : logements, commerces, infrastructures sportives et de loisirs, hôpitaux et crèches. Mais aussi transports, grâce à la réouverture aux trains passagers de la ligne 125A, autrefois empruntée par les ouvriers de la sidérurgie et des cristalleries, et à la mise en place d'un boulevard urbain serpentant autour de la commune. Du travail surtout, via l'extension du parc du Sart-Tilman liégeois sur le territoire sérésien, l'arrivée de John Cockerill et de la chocolaterie liégeoise Millésime dans le centre ou encore le développement du parc d'activité économique LD sur le site de l'ancienne aciérie, couplé à du logement. Avec la volonté de modifier cette " image industrielle et poussiéreuse qui nous collera à la peau encore très longtemps ", observe Bénédicte Borckmans. Tout en assumant pleinement ce passé et en le tournant à son avantage. " Seraing a fait le choix de se différencier, analyse Jacques Teller, ingénieur architecte spécialisé en urbanisme et aménagement du territoire de l'ULiège. Il y a eu des débats quant à l'orientation à donner à la ville : privilégie-t-on le résidentiel en valorisant un accès vers la Meuse ou garde-t-on un tissu industriel ? Il fallait garder un tissu économique suffisamment fort et réaménager des friches industrielles, pas uniquement avec de l'habitat mais avec de l'activité économique. Réaliser une copie en plus petit de Liège n'avait pas d'intérêt. Ce n'est pas une ville B. " Mais ces emplois seront sans doute occupés par des non-Sérésiens, ajoute-t-il. Dans l'opposition, " Ecolo souhaiterait appliquer l'expérience française 'Territoire zéro chômeur' qui vise à encourager des PME et des initiatives indépendantes à venir s'installer là où il y a de la main-d'oeuvre et un besoin ", propose Cécile Petit, membre de la locale Ecolo sérésienne et cofondatrice d'une association citoyenne, qui craint de voir émerger " une ville dortoir ". C'est pourquoi la ville, qui a décroché plus de 40 millions d'euros de subsides Feder 2014-2020, veut se doter de " parcs de vie ". En privilégiant l'émergence de quartiers mixtes. En réaménageant 16 de ses 40 espaces verts et en créant une marina dans la darse de Jemeppe. En convertissant et revalorisant certaines halles métalliques, maisons ouvrières et anciennes propriétés bourgeoises des patrons de l'industrie, malgré les freins que représentent les procédures de dépollution et de changement d'affectation des sites industriels. Pour ainsi revenir à ce qu'elle était autrefois : une ville où les ouvriers travaillaient et vivaient, avec des modes de transports doux et des services de proximité. " Seraing veut maintenir sa population et attirer de nouveaux habitants qui ont des revenus, affirme la chargée de communication d'Eriges. Avec le départ de l'industrie, il faut une compensation des recettes, en raison du taux de chômage énorme. " Un de ses atouts ? Le prix moyen d'une maison, chiffré à moins de 130.000 euros, contre 165.000 euros pour Liège. Un habitat abordable pour les jeunes ménages dans une ville à l'atmosphère urbaine, dotée d'un accès aux services et au centre-ville de Liège ainsi que d'emplois disponibles, commente Jacques Teller. Les observateurs sont toutefois encore dans l'expectative. Si la requalification en cours de Seraing est " exemplaire ", selon le spécialiste, les gros acteurs immobiliers ne se pressent pas encore au portillon pour y développer des projets résidentiels et ont encore besoin d'un appui des autorités locales, souligne-t-il. Et de nombreux commerces restent fermés, malgré la fin des travaux du centre-ville, juge Cécile Petit. Aussi, " reste à voir comment les usagers vont se le réapproprier ", soulève Jacques Teller. " Plus d'attention doit être portée à la vie dans les quartiers pour que les gens récupèrent une vie culturelle et sociale sans se déplacer ", avec des cinémas, des petits commerces, des initiatives pour plus de contacts entre citoyens, plaide Cécile Petit, en faveur d'" un peu plus de concentration sur le centre et pas de dispersion " dans le plan de requalification. " Seraing paraît parfois grand et pas très animé, confirme Jacques Teller. L'infrastructure est prête, le squelette est là et on attend de voir comment les promoteurs vont réagir. La question maintenant est la suivante : qui va vivre à Seraing ? C'est une localisation attractive, en fonds de vallée, avec une bonne connectivité vers la ville. Elle a donc toutes les cartes en main. "