Enthousiaste, énergique et visionnaire pour les uns. Clivant, brouillon et idéaliste pour les autres. Une chose est certaine, Pascal Smet ne laisse pas indifférent. Secrétaire d'Etat bruxellois en charge de l'Urbanisme et du Patrimoine depuis l'été dernier, il entend clairement laisser une trace dans le paysage immobilier bruxellois. Quitte à bousculer quelque peu le secteur pour parvenir à ses fins.

TRENDS-TENDANCES. Vos dernières sorties médiatiques ont fait parler d'elles dans le milieu immobilier. Vous y évoquiez notamment votre souhait de voir davantage de tours émerger dans le ciel bruxellois. Cette manière de densifier la ville est-elle votre réponse aux enjeux démographiques, environnementaux et sociaux de la Région ?

PASCAL SMET. Clairement non. La question qui était posée était de savoir s'il fallait s'attendre à voir de nouvelles tours dans le paysage bruxellois. La réponse est positive. C'était d'ailleurs prévu par les gouvernements précédents. Le nouvel accord gouvernemental ne fait que le confirmer. Les tours peuvent être une réponse, parmi d'autres, à l'expansion démographique. Mais leur construction est liée à certaines conditions. L'idée est en tout cas de ne plus voir de tours monolithiques de bureau, comme celles du quartier Nord. Elles ne représentent pas l'avenir. Il suffit de regarder derrière vous ( le long du boulevard Albert II, Ndlr) pour se rendre compte de la manière dont une ville ne doit pas se développer... Il faut privilégier la mixité des fonctions.

Comme le projet Zin de Befimmo par exemple...

Oui, c'est un développement très intéressant. Il rassemble un hôtel, du logement, du bureau, des commerces, des espaces de sport, etc. Des espaces publics de qualité sont aménagés au socle des deux tours. Il faut tendre vers ce type de projet. Je n'ai pas la volonté de planter des tours dans tout Bruxelles mais de déterminer les conditions urbanistiques pour les voir apparaître. Comme le fait de bien intégrer le tout dans l'environnement et de valoriser les toits en permettant au public d'en profiter. Que ce soit pour un restaurant, un solarium, un terrain de basket ou autre. Penser à la densification via des tours ne peut se départir de penser aussi aux espaces publics. Les tours ne peuvent plus être refermées sur elles-mêmes. Elles sont déjà prévues dans certains quartiers, comme à la Porte de Ninove, à la gare du Midi ou dans le quartier européen.

Penser à la densification via des tours ne peut se départir de penser aussi aux espaces publics.

Les Bruxellois ont-ils vraiment envie de vivre dans des tours ?

Il est nécessaire de faire évoluer certaines mentalités, c'est évident. Une ville est composée d'habitants, d'espaces publics et de bâtiments. Et ce sont les interactions entre ces trois éléments qui permettent de déterminer son identité. Pour ma part, je souhaite qu'on relève le niveau architectural des futurs bâtiments pour améliorer cette identité.

Une nouvelle dynamique architecturale est quand même apparue depuis cinq ans avec le " bouwmeester " Kristiaan Borret. Il a donné un coup de pied dans la fourmilière...

Je n'ai pas dit le contraire. Mais nous devons accélérer ce changement. Lors de la précédente législature ( Pascal Smet était alors en charge de la Mobilité et des Travaux publics, Ndlr), je suis déjà intervenu discrètement dans certains dossiers pour améliorer les ambitions architecturales. Il faut aujourd'hui oser davantage. Il est temps de bousculer les habitudes.

Ce ne sont pas les architectes qui vont aller à contre-courant de cette position. Qui a alors freiné cette évolution ces dernières années ?

C'est une question culturelle. Une certaine autocensure architecturale est en vigueur à Bruxelles. Il faut changer les mentalités. L'architecture doit être audacieuse et intrigante. Elle doit contribuer à la fierté bruxelloise.

On parle depuis des années d'une volonté de déployer des gestes architecturaux dans la capitale. Mais en matière de bureau par exemple, les promoteurs affirment que les prix des loyers actuellement en vigueur sont trop bas pour y parvenir. Est-ce une fausse excuse selon vous ?

Oui, clairement. Si les autorités publiques disposent d'un discours cohérent, estimant qu'il faut désormais tendre vers une architecture de qualité, comme je le souhaite, ils s'adapteront. Et l'argument du prix sera secondaire. Les promoteurs me l'ont confirmé. Car il ne faut pas oublier qu'un promoteur a un rôle sociétal qui dépasse le volet financier. Les promoteurs doivent arrêter de ne voir que le côté financier. A terme, ils bénéficieront des retombées de ces projets

de qualité.

Les communes ont leurs souhaits, le " bouwmeester " apprécie disserter sur ses ambitions et donner son avis, le ministre-président Rudi Vervoort également et vous-même avez votre position. Les discours semblent donc multiples, au détriment d'une certaine cohérence. Quelle ligne de conduite faut-il suivre au final ?

Je m'entends très bien avec Rudi Vervoort. Il est en charge de la planification territoriale via différents outils (PAD, PPAS, PRAS, PRDD), je m'occupe de mon côté de la concrétisation. Mais je serai également impliqué dans la planification. Quant au bouwmeester, on peut affirmer qu'il a bien travaillé ces cinq dernières années. Il a bousculé les codes. Il y a bien sûr certaines remarques à faire sur la méthode. Par contre, il ne faut jamais oublier que ce sont les politiques qui sont responsables de la politique urbaine de la ville. Le rôle du maître architecte est de veiller à la qualité d'un projet et d'être indépendant. Mais la décision finale doit rester dans le domaine politique.

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Si on vous comprend bien, Kristiaan Borret a été trop loin ces derniers mois ?

Non, je ne le vise pas du tout. J'ai très bien travaillé avec lui.

Quelles sont vos ambitions urbanistiques pour Bruxelles ?

J'en ai beaucoup ( sourire). L'objectif n'est en tout cas pas de faire une copie conforme de New York. Ni, a contrario, que Bruxelles devienne Aix-en-Provence. Elle doit se créer son identité.

Et comment voyez-vous cette identité ?

Bruxelles a la particularité d'être composée d'une multitude de minorités. L'architecture est également très diverse. Cela peut être vu comme un défaut mais également comme un atout. Je rêve d'une ville qui possède beaucoup moins de voitures et davantage d'espaces publics qui deviennent des lieux de rencontre. Je souhaite également populariser les toits. Ils ne doivent pas être réservés qu'à ceux qui ont de l'argent.

Pour les toits, les règles urbanistiques ne permettent toutefois pas actuellement de les ouvrir au public pour des activités. Prévoyez-vous de changer les règlements ?

Oui, il y a effectivement un souci. Mais c'est pour cela que je suis également en charge des pompiers ( sourire). Mes services sont en train d'examiner cet aspect, de manière à analyser sur quelles bases historiques ces règles ont étés déterminées. Je veux également me renseigner sur les législations à l'étranger. Et après, nous trancherons. Nous ne sommes plus à la période post-incendie de l'Innovation. Les techniques et les matériaux ont changé. Il est donc peut-être temps de passer à autre chose.

Vous rencontrez actuellement les plus grands promoteurs bruxellois. Quels messages leur faites-vous passer ?

Augmentez la qualité architecturale de vos projets, verticalisez la verdurisation des immeubles, valorisez les toits de vos immeubles, densifiez vers le haut, travaillez en partenariat avec le public. J'évoque également le volet sustainability, qui est incontournable. La démolition d'un bâtiment ne doit jamais être la première option. Il faut d'abord se demander si on peut garder le bâtiment, ou du moins le socle. Et pour les nouveaux immeubles, ils devront être reconvertibles. En échange de tout cela, je garantis aux promoteurs une accélération et une cohérence en matière de délivrance de permis de même qu'une digitalisation des permis. Car nous sommes en retard en la matière ( on parle de 2022, Ndlr).

L'architecture bruxelloise est très diverse. Cela peut être vu comme un défaut mais également comme un atout.

Cette volonté d'accélérer la délivrance des permis passera-t-elle par un renforcement des effectifs du service régional de l'urbanisme (urban.brussels) ?

Une trentaine de personnes vont être engagées à cette fin dans les prochains mois.

Cela s'accompagnera-t-il d'une révision du mode de gouvernance d'urban.brussels ?

Oui. Mais beaucoup de choses ont déjà été faites ces derniers temps. Il faut maintenant davantage de cohérence. Il est aussi nécessaire d'avoir un contrôle de qualité interne. Il est important d'avoir des règles, mais j'estime que nous pouvons y déroger. Et ce, à une condition : que le projet s'en voit amélioré et bonifie la qualité de vie des Bruxellois. Il faut donc objectiver ces dérogations. Car elles ne peuvent pas dépendre des caprices d'un ministre. Cela ira vite car je veux laisser une trace de mon passage.

Comment ont réagi les promoteurs à votre discours ?

D'une manière très positive.

Ces grands principes feront-ils partie de la " charte de la promotion immobilière " que vous allez rédiger ?

Oui. Ce sera une sorte de code de bonne conduite pour les promoteurs qui détaillera notamment la méthode, le niveau de qualité architecturale, la nécessité de participation, etc. Elle sera non contraignante mais incitative. Je ne veux pas m'enfermer dans un agenda. Mais l'idée est d'aller le plus vite possible. Les promoteurs qui sont de bonne volonté et qui veulent améliorer la qualité de vie des Bruxellois seront nos partenaires

Vous allez donc concrétiser un de leurs grands souhaits qui est de pouvoir s'imbriquer dans un modèle clair pour parvenir à développer un projet à Bruxelles...

Ils ont raison. Je vais leur donner un cadre et des garanties. A l'avenir, nous serons cohérents dans nos discours. Et les pouvoirs publics doivent être considérés comme des facilitateurs de projet. Pour les grands dossiers, je souhaite par exemple que tous les acteurs soient réunis en amont autour de la table. Politiques communaux et régionaux, administrations communales et régionales, bouwmeester, Commission royale des monuments et sites et, surtout, riverains. Réunir tous les acteurs permet d'avoir davantage de cohérence dans les discours et davantage de transparence. Le fait que les enquêtes publiques arrivent à la fin de l'élaboration d'un projet ne permet pas non plus de le co-construire. Il faut réaliser ce travail dès le début. Nous devons impliquer le citoyen mais également bien expliquer la démarche. Mais attention : écouter les gens ne signifie pas automatiquement leur donner raison.

Vous disposez également du portefeuille du patrimoine. Comment allier aujourd'hui préservation du patrimoine et densification ?

Nous avons un beau patrimoine à Bruxelles mais nous pouvons davantage le mettre en valeur. Il faut prendre conscience que la fonction d'un bâtiment évolue. On ne peut pas toucher à certains bâtiments comme la Villa Empain ou la Maison Horta. Par contre, pour la Bourse par exemple, j'estime que nous pouvons y toucher et lui donner une autre fonction. La préservation du patrimoine ne doit pas empêcher une intervention architecturale moderne qui respecte le caractère du bâtiment et son passé. Il faut ouvrir le débat sur ce que nous pouvons garder ou non. Donner une nouvelle vie urbaine à un bâtiment est une chance. Nous ne pouvons pas faire de Bruxelles une deuxième Bruges, qui est devenue un musée à ciel ouvert. Une ville sans grue est une ville morte.

Et qui va déterminer la qualité historique de ce patrimoine ?

Nous avons plein d'architectes, urbanistes et amoureux du patrimoine. Il faut les impliquer davantage dans la détermination de notre politique. Cela passera par des Etats généraux du patrimoine ou une autre formule.