Tsss, tsss, tsss, tsss, tsss... A Saint-Paul-de Vence, le chant entêtant des cigales fait tellement partie du paysage sonore qu'on ne serait pas étonné qu'il rejoigne un jour la liste du patrimoine immatériel de l'humanité. A condition d'abord de classer La Colombe d'Or, cette auberge adoubée par le couple Montand-Signoret qui y séjournait en espadrilles et chapeau de paille. Cette institution plébiscitée par les célébrités continue de faire les beaux jours du village méridional avec ses platanes, ses parties de pétanque et ses venelles pittoresques. La Fondation Maeght, retranchée dans une pinède à l'écart de l'agitation, constitue l'autre attraction majeure de l'arrière-pays. Achevée en 1964, elle attire en temps ordinaire 100.000 visiteurs par an. Il faut désormais ajouter à ce joyau d'architecture, le CAB, la fondation d'art de l'homme d'affaires et collectionneur belge Hubert Bonnet.
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Tsss, tsss, tsss, tsss, tsss... A Saint-Paul-de Vence, le chant entêtant des cigales fait tellement partie du paysage sonore qu'on ne serait pas étonné qu'il rejoigne un jour la liste du patrimoine immatériel de l'humanité. A condition d'abord de classer La Colombe d'Or, cette auberge adoubée par le couple Montand-Signoret qui y séjournait en espadrilles et chapeau de paille. Cette institution plébiscitée par les célébrités continue de faire les beaux jours du village méridional avec ses platanes, ses parties de pétanque et ses venelles pittoresques. La Fondation Maeght, retranchée dans une pinède à l'écart de l'agitation, constitue l'autre attraction majeure de l'arrière-pays. Achevée en 1964, elle attire en temps ordinaire 100.000 visiteurs par an. Il faut désormais ajouter à ce joyau d'architecture, le CAB, la fondation d'art de l'homme d'affaires et collectionneur belge Hubert Bonnet. Sur le chemin escarpé qui mène à la Fondation Maeght, impossible de passer à côté de l'imposant paquebot blanc qui surgit au milieu de la végétation. Avec ses verrières industrielles, le bâtiment moderniste construit dans les années 1950 fait davantage penser au Kanal-Centre Pompidou de la place Sainctelette à Bruxelles qu'à une bastide provençale. Restauré à grands frais en 2013 puis investi par la galerie Guy Pieters pendant deux courtes années avant sa fermeture inopinée, l'édifice retrouve une nouvelle affectation qui n'a pas grand-chose à voir avec le passé. Si le duo de marchands d'art flamands Linda et Guy Pieters, férus d'art contemporain, affichait un goût très hétéroclite, Hubert Bonnet, qui n'a rien à vendre, ne jure que par l'art conceptuel et minimaliste. "C'est ma passion mais c'est un courant difficile à défendre", reconnaît entre les murs l'élégant quinquagénaire, chemise en lin au vent et mocassins Riviera aux pieds. Au rez-de-chaussée, une tablette d'acier fixée au mur comme une triviale étagère rappelle le parti pris radical de Donald Judd (1928-1994), philosophe de formation, qui a consacré 30 ans de sa vie à concevoir des volumes géométriques qui ne font référence à rien d'autre qu'à eux-mêmes. "Ses oeuvres s'apparentent à une forme de méditation", se réjouit le collectionneur qui ressemble furieusement avec ses yeux en amande et sa large carrure à l'acteur Mads Mikkelsen. Il a découvert avec bonheur le travail de Judd il y a 20 ans à New York, le poussant au fil des années à se séparer d'une partie de sa collection pour acquérir des pièces épurées de Carl André, Richard Serra ou Robert Mangold. "L'art contemporain veut trop souvent être captivant au premier regard", regrette le collectionneur, actionnaire et administrateur de la société de capital-investissement Josi et descendant de la famille d'industriels qui fut à la tête des forges de Clabecq. "L'art minimal et conceptuel, c'est le contraire de la précipitation. Il faut prendre le temps de comprendre, de rêver, d'interpréter", recommande-t-il. La Fondation CAB de Saint-Paul-de-Vence, qui est la petite soeur de la Fondation CAB bruxelloise créée par l'entrepreneur en 2012, propose jusqu'au 7 novembre deux expositions conjointes. La première, intitulée Lightness of Being, co-organisée par Joost Declercq et Hubert Bonnet lui-même, est une relecture de la collection permanente de la fondation. Les deux curateurs ont retenu une vingtaine d'artistes "maison" parmi lesquels Jenny Holzer, Michelangelo Pistoletto ou Dan Flavin dont l'oeuvre Untitled 1964-1974, formée d'un assemblage de deux tubes fluorescents colorés superposés, est accrochée aux cimaises de la mezzanine. Quant à la réjouissante anamorphose Four interlocking circular crowns de Felice Varini, l'une des acquisitions les plus récentes du CAB, elle a accueille les visiteurs dans le hall d'entrée. L'intervention est caractéristique du plasticien suisse passé maître dans l'illusion d'optique. Les segments de courbes qu'il a tracés à la peinture rouge sur les murs sont en apparence sans lien. C'est seulement en se déplaçant dans l'espace que le spectateur trouve le bon point de vue et recompose les quatre cercles dans leur totalité. La seconde exposition appelée Structures of radical will convoque dans la salle principale des oeuvres de Marion Baruch, François Morellet ou Béatrice Balcou. A la Fondation CAB, l'art s'immisce aussi en extérieur, avec des sculptures cernées à l'arrière du bâtiment par les racines et les feuillages d'un sous-bois. En contrebas du jardin taillé au cordeau, la maison démontable en bois et métal est l'un des points d'orgue de la visite. Le Belge s'est offert il y a une dizaine d'années ce pavillon préfabriqué de 6 x 6 mètres. Il a été conçu en 1944 par l'architecte autodidacte Jean Prouvé afin d'héberger dans l'est de la France les sinistrés de la Seconde Guerre mondiale. Ces logements expérimentaux dont il ne subsiste que quelques exemplaires dans le monde valent désormais plusieurs centaines de milliers d'euros. C'est dire si l'habitat de fortune est monté de standing... La version proposée par Hubert Bonnet et son équipe n'est pas qu'une enveloppe vide. La maison démontable a été aménagée comme un lieu de vie cosy, accueillant en guest stars, les tables et les chaises "compas" de Jean Prouvé qui battent, elles aussi, des records dans les ventes aux enchères. Moyennant 750 euros par nuit, il est possible de séjourner dans ce cabanon chic, avec climatisation et king size bed inclus mais salle de bains attenante dans le jardin.Ce n'est pas la seule option de villégiature envisagée par la fondation. Quatre chambres d'hôtes (entre 200 et 250 euros la nuit), signées Charles Zana viennent compléter l'offre. L'architecte d'intérieur s'est vu confier l'aménagement de tous les espaces. Son travail s'inscrit dans la lignée des grands ensembliers des années 1930, où la rigueur ne se départit jamais d'une touche de fantaisie. Au CAB, le décorateur a intégré à sa mise en scène millimétrée des fauteuils et des luminaires de collection exceptionnels de Pierre Jeanneret ou Gino Sarfatti. "Cela fait plusieurs années que j'étais tenté par l'hôtellerie, explique Hubert Bonnet. A la base, je voulais 'brander' un hôtel CAB mais l'initiative de Saint-Paul m'a fait changer d'avis. Cela me convient parfaitement. C'est l'occasion de commencer par un projet à taille humaine qui m'a permis d'affiner mon sujet. Ce qui m'intéresse, c'est de proposer une expérience globale. Il faut que les gens se sentent comme à la maison." La Fondation CAB dispose d'une bibliothèque et d'un restaurant nommé SOL ; un clin d'oeil à l'artiste Sol LeWitt, l'un des artistes favoris du collectionneur qui mène de front plusieurs activités dans le domaine de l'immobilier. Depuis la fin des années 1990, Hubert Bonnet est à la tête du groupe H qui développe des projets résidentiels de prestige en collaboration avec des architectes de renom comme Marc Corbiau ou India Mahdavi qui a repensé de A à Z sa villa de Genève construite dans les années 1930 par un élève de Le Corbusier. Bien qu'il partage l'année entre son chalet de Verbier et sa maison de Knokke, l'homme qui vit à 300 à l'heure possède des résidences secondaires à Londres, en Italie ou en République dominicaine. Des pied-à-terre dignes des plus belles revues de déco. Mais à 52 ans, cet ultra-actif commence à lever le pied. "La boulimie du voyage m'est passée. Je parcours moins le monde qu'auparavant", concède-t-il. Il n'a pas appris pour autant à se prélasser. Grand sportif, il se lève tous les matins à 6 h pour enfourcher son vélo de course, direction le col de Vence - deux heures aller et retour - ou le mont Ventoux. S'il lui reste du temps, il passe en mode triathlon. Le désamour des longs-courriers est justifié par un souci écologique autant que par ses to-do lists. "La fondation me prend beaucoup de temps et il faut trouver les fonds même si je sais que l'affaire ne sera jamais rentable, ce qui m'importe peu", dit-il. Avec un budget global de fonctionnement de 250.000 euros par an et de 500.000 euros en dépenses d'acquisition, le CAB dédoublé coûte cher à son instigateur. "J'aimerais avoir le soutien d'un main sponsor bien que ce soit très difficile à décrocher", ajoute le collectionneur. Mais la fondation "est un projet solide, mûrement réfléchi et une aventure familiale", tient-il à préciser. Sa femme est très impliquée dans le fonctionnement de la structure. Sa belle-soeur, Eléonore de Sadeleer, dirige de son côté la fondation bruxelloise. Hubert Bonnet avait pensé un temps implanter sa succursale en Italie avant de se raviser. Le sud-est de la France n'a jamais été aussi actif en initiatives privées sur le plan de l'art contemporain. En quelques années, la région a vu éclore la Fondation Carmignac sur l'île de Porquerolles, la Venet Foundation au Muy et le parc de sculptures du domaine du Muy dirigé aujourd'hui par Edward Mitterrand. Ce galeriste parisien installé en Suisse est un ami et un conseiller d'Hubert Bonnet. "Sans lui, je n'aurais jamais franchi le pas à Saint-Paul", reconnaît le nouveau venu, ravi d'avoir été adoubé par ses pairs. Ils se sont tous retrouvés cet été autour d'une même table dans la propriété de Bernar Venet à l'occasion des 80 ans du sculpteur. "C'est un réseau qui vous donne une énergie incroyable", s'enthousiasme le collectionneur qui évoque sa rencontre récente avec Nicolas Gitton, directeur financier et administratif de la Fondation Maeght, afin d'étudier "leurs complémentarités éventuelles". Avec la crise sanitaire, le businessman a, comme tout le monde, passé beaucoup de temps sur Zoom et Teams. Consolation pour cet esthète débordant d'énergie: sa dernière réunion en distanciel depuis Saint-Paul-de-Vence avait lieu depuis son bureau, avec vue imprenable sur une installation de Richard Long posée dans le jardin. Un alignement circulaire de pierres typique de l'artiste. "Durant la conference call, je suis resté les yeux rivés sur son oeuvre. Au bout d'un certain temps, j'ai remarqué que l'herbe avait poussé entre les pierres. Je n'y avais jamais prêté attention. Et je me suis demandé si Long approuverait. Je dois absolument appeler son studio pour avoir son avis. C'est le genre de réflexion que j'adore. L'art minimaliste et conceptuel vous amène toujours à vous poser des questions, c'est très stimulant."