Il faut imaginer Angela "Mutti" Merkel et Boris "Bojo" Johnson drapés dans leurs peignoirs blancs, les cheveux encore mouillés, papotant devant l'ascenseur. La première revient de son aquagym à la piscine, le second d'un bain de mer dans l'océan. Nous sommes à Biarritz, fin août 2019, à l'Hôtel du Palais, "réquisitionné" pour le sommet du G7. Attachée à la direction et responsable de la relation clientèle de l'établissement, Isabelle Gide évoquera aussi Boris buvant de la Heineken, Donald (Trump) venu avec ses bouteilles de Coca ou Justin (Trudeau) allongé dans un transat après un jogging sur la plage...
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Il faut imaginer Angela "Mutti" Merkel et Boris "Bojo" Johnson drapés dans leurs peignoirs blancs, les cheveux encore mouillés, papotant devant l'ascenseur. La première revient de son aquagym à la piscine, le second d'un bain de mer dans l'océan. Nous sommes à Biarritz, fin août 2019, à l'Hôtel du Palais, "réquisitionné" pour le sommet du G7. Attachée à la direction et responsable de la relation clientèle de l'établissement, Isabelle Gide évoquera aussi Boris buvant de la Heineken, Donald (Trump) venu avec ses bouteilles de Coca ou Justin (Trudeau) allongé dans un transat après un jogging sur la plage... Arrivée ici toute jeune, il y a 32 ans, elle connaît chaque recoin du palace et ses petites et grandes histoires. Il ne faut pas trop la pousser pour qu'elle raconte la niche dorée installée pour le chien de Barbra Streisand dans la suite impériale, les trois pas de danse et la chansonnette que poussait Harry Belafonte pour remercier le personnel, l'animateur Jacques Martin - il a vécu ici ses derniers jours - qui venait saluer tous les services, ou ce client anonyme qui dégustait chaque matin au bar une douzaine d'huîtres en gelée spécialement préparées par le chef. Pour cet hôtel mythique, accueillir les grands et les moins grands de ce monde est plus qu'une tradition, une culture. Voilà 166 ans, depuis la construction en 1855 de la Villa Eugénie, cadeau de Napoléon III à son épouse amoureuse de la côte basque depuis l'enfance, que l'édifice marque de son empreinte la ville et ses habitants. "Pour les gens de la région, le 'Palais' est à eux. A Biarritz, il y a le phare d'en haut et le phare d'en bas, l'hôtel", témoigne Isabelle Gide. A lui seul, il est le témoin assidu de l'Histoire et de la ville, jusqu'à en porter les stigmates. La Banque parisienne, qui le rachète en 1881, fait d'abord du palais d'été un hôtel-casino, le Palais Biarritz. Repris en 1893, il devient l'Hôtel du Palais avant qu'un violent incendie, parti des combles, ne le ravage en février 1903. Racheté par une compagnie de casinos, il est reconstruit en forme de E, en hommage à Eugénie. De la défaite de Sedan en 1870 au conflit mondial de 1914, princes, rois et autres grands-ducs y mèneront grand train. Momentanément transformé en centre hospitalier pour les blessés pendant la Grande Guerre, le bâtiment retrouve son faste lors des années folles, prétexte à multiplier les fêtes, mais cette fois au son du charleston, du tango, de la rumba ou du jazz. Le krach de Wall Street en 1929, la guerre civile espagnole en 1936 puis l'occupation allemande - les officiers y logent - inscrivent ensuite quelques pages plus sombres. "Il reste même encore, dans les caves, un bunker et un nid de mitrailleuse", s'amuse Alessandro Cresta, le directeur général de l'Hôtel du Palais. Dans les années 1950-1960, les bals et les feux d'artifice reprennent de plus belle, l'aristocratie européenne revient, les rois et les princes arabes s'en entichent, tout comme les artistes - écrivains, acteurs, chanteurs parmi les plus connus - qui font du Palais un lieu de villégiature obligé. Ecrin rêvé pour le cinéma, les tournages se multiplient, depuis Le Soleil se lève aussi en 1957 d'Anatole Litvak, avec Ava Gardner et Tyron Power, à Chéri de Stephen Frears, avec Michelle Pfeiffer et Rupert Friend, sorti en 2009. Tradition oblige, le palace à peine rouvert en mai dernier, le réalisateur Miguel Courtois y tournait avec Jean Reno quelques scènes d'une série pour Canal+, dans un hôtel censé être situé... à Berlin. Resté dans son jus, avec des trous dans la moquette et une déco un peu ringarde, l'hôtel a malgré tout perdu peu à peu de son aura. Une première rénovation, dès 1989, et l'arrivée en cuisine du chef et MOF (meilleur ouvrier de France) Jean-Marie Gautier ont contribué à lui redonner de son lustre. Promu palace en 2011 et Entreprise du patrimoine vivant en 2012, il se devait cependant de franchir un nouveau cap, plus en phase avec l'évolution de la clientèle et de la société. La reprise en gérance par le groupe hôtelier américain Hyatt en 2018 - la ville restant propriétaire - fait aujourd'hui souffler un vent nouveau. Le chantier de rénovation mené en plusieurs étapes, sous l'égide de l'Atelier COS (rénovateur du Ritz) et d'Isabelle Joly, architecte du patrimoine, impressionne par son ampleur: 5.000 tonnes de gravats, 70.000 ardoises remplacées, 15.638 litres de peinture sur les façades et 27.500 sur les murs intérieurs et les boiseries, refaites, 6.030 mètres carrés de moquette à l'abeille impériale, 250 heures de travail pour rénover le lustre de 410 kg du bar... A l'intérieur, les Ateliers Folin - l'hôtel a sa propre équipe d'artisans d'art - se sont occupés du mobilier, des tentures, des peintures en trompe-l'oeil, des rideaux, des coussins... En cuisine, un tandem de jeunes chefs - Aurélien Largeau, 29 ans, et le pâtissier Aleksandre Oliver, 32 ans - a remplacé Jean-Marie Gautier, parti après 30 ans de bons et loyaux services. Les étoiles Michelin sont un objectif clairement revendiqué pour La Rotonde, la table gastronomique. Mais avec une cuisine plus "engagée", proche des producteurs de la région, de la saisonnalité, plus adaptée à l'époque et à l'évolution de la clientèle... "Il était nécessaire de faire entrer le palace dans le 21e siècle. Plus qu'une rénovation, c'est une reconstruction, confie Alessandro Cresta. Malgré son histoire, riche et longue et qu'il faut respecter, on n'est pas ici dans un musée! Les habitudes de voyage ont changé et changeront encore, il nous faut être à l'écoute, réactifs, agiles, nous appuyer sur la technologie, les outils de Hyatt. Aujourd'hui, certains clients se font livrer ici par Uber Eats!" Troisième établissement français à intégrer la marque Unbound Collection du groupe, avec le Martinez (Cannes) et l'Hôtel du Louvre (Paris), l'Hôtel du Palais va profiter du savoir-faire et du réseau mondial de l'hôtelier américain. Mais tout en veillant à ne pas casser la chaîne qui relie les générations. "Bien sûr, la clientèle a évolué au cours du temps, épousant les époques. Mais ce qu'il ne faut pas perdre, c'est cette dimension familiale, qui a toujours existé. Des enfants se sont rencontrés ici, se sont ensuite mariés puis reviennent avec leurs enfants", rappelle Isabelle Gide. Et il faut savoir évoluer avec son temps, comme depuis un siècle et demi. Aujourd'hui, il n'est pas rare de voir de jeunes clients surfeurs décrocher leur planche du rack mis à disposition et partir chercher la vague avec quelques alter ego, membres du personnel...