Maarten Hajer, professeur d'urban futures à l'Université d'Utrecht, est un peu échaudé par le battage autour des smart cities (villes dites intelligentes). "Je vois bien que les édiles sont fascinés par ce nouveau concept. Il est indéniable que la technologie prend de plus en plus de place dans nos villes. Et je ne suis absolument pas anti-technologie. Par contre, l'idéalisation de la ville intelligente me pose problème. Nous devons oser réfléchir de façon critique à la manière dont nous voulons appliquer cette technologie intelligente et dans quels domaines."
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Maarten Hajer, professeur d'urban futures à l'Université d'Utrecht, est un peu échaudé par le battage autour des smart cities (villes dites intelligentes). "Je vois bien que les édiles sont fascinés par ce nouveau concept. Il est indéniable que la technologie prend de plus en plus de place dans nos villes. Et je ne suis absolument pas anti-technologie. Par contre, l'idéalisation de la ville intelligente me pose problème. Nous devons oser réfléchir de façon critique à la manière dont nous voulons appliquer cette technologie intelligente et dans quels domaines." Maarten Hajer est aussi commissaire en chef, cette année, de la septième édition de la Biennale internationale d'architecture de Rotterdam (IABR). Le thème principal de l'édition 2016 ? "La nouvelle économie dans nos villes". Le professeur plaide, face aux smart cities, pour plus de smart urbanism. "Nos villes sont confrontées aujourd'hui à des missions importantes qui vont nécessiter beaucoup de créativité. L'exposition que nous préparons montre que planificateurs et urbanistes, avec leur imagination, peuvent aider à inventer des futurs alternatifs pour nos cités." TRENDS-TENDANCES. Quels sont les principaux défis pour nos villes ? MAARTEN HAJER. On assiste à un gigantesque exode rural. Il va falloir offrir du travail à tous ces gens qui viennent chercher un avenir meilleur en ville. C'est un chantier énorme, surtout dans ce qu'on appelait autrefois le tiers-monde. En Afrique, on estime que 800 millions de personnes migreront vers les villes dans la décennie à venir. Qu'est-ce que ces gens vont y faire ? Nous devons donc de toute urgence réfléchir à la question de la ville productive. Un deuxième grand défi est l'introduction de l'écologie dans l'économie. Mais celle-ci représente aussi une formidable occasion de construire des villes plus agréables, où les gens seraient moins dépendants du transport routier. La Biennale de Rotterdam montrera beaucoup de projets combinant habitat et travail. Par le passé, on s'est efforcé de les dissocier l'un de l'autre, avec pour résultat que des centaines de millions de personnes se retrouvent aujourd'hui, bon gré mal gré, dans des embouteillages. Chaque jour à Pékin, les gens passent deux heures et demie le matin et autant le soir bloqués dans les transports. Personne ne fait cela pour le plaisir ; si les gens sont dans les bouchons, c'est parce que les villes sont mal planifiées. La nécessité de rapprocher à nouveau logement et travail est impérieuse. On voit apparaître des changements de comportements extrêmement intéressants autour de cette question. A Toronto, Apple et Google ont transféré leurs bureaux des suburbs - près du périphérique - vers le centre-ville. C'était une demande de leurs employés, parce que ces gens qui habitent en ville voulaient pouvoir aller au travail à vélo. Le fait que l'habitat gouverne le travail est un grand changement, qui ouvre énormément de perspectives aux villes. Le troisième défi est d'une actualité brûlante : la ville solidaire. Comment faire pour que la ville ne devienne pas un endroit où divers groupes de population vivent en se tournant le dos ? Il y a aussi des écarts en matière de santé : à Utrecht, la différence d'espérance de vie selon que l'on vit dans un quartier pauvre ou dans un quartier riche est de 13 ans. C'est proprement hallucinant ! Et Utrecht n'est pas un cas isolé ; je pense que c'est exactement la même chose à Bruxelles. Cela montre qu'il faut être plus attentif à toutes les dimensions de la ségrégation. Ce programme d'action s'impose d'autant plus que nos villes vieillissent rapidement, et d'une autre manière qu'autrefois. Les soins à domicile se multiplient, et les gens dépendront beaucoup plus les uns des autres. Il faudra que la ville soit en mesure de protéger ses habitants contre l'isolement. Vous êtes plein d'espoir pour l'Europe. Vous dites que les villes européennes sont bien placées pour rester des lieux de vie agréables. Mais, à vous entendre, on pourrait en douter... La particularité de beaucoup de villes européennes est d'avoir des origines médiévales. Nos villes étaient cernées de remparts et le tissu urbain était très compact. Ce n'est qu'à la fin du 19e siècle que ces murailles ont disparu de la plupart des villes. Vu ce contexte historique, la percée automobile y est généralement restée relativement faible, quoi qu'on en dise. Si on compare Barcelone et Atlanta, par exemple, les deux villes ont à peu près le même nombre d'habitants, mais Atlanta est 10 fois plus grande que Barcelone. Et l'empreinte carbone d'Atlanta est dramatique. Barcelone est en bien meilleure position - comme beaucoup d'autres villes d'Europe - pour connaître un futur écologique positif. La compacité et la petite échelle des villes européennes sont des atouts à cet égard et des garanties de qualité. Les villes chinoises se sont développées à une vitesse démentielle, ce qui fait qu'elles se sont étalées. A Pékin, on gaspille énormément d'espace. Les villes chinoises auraient intérêt à devenir un peu plus européennes et à penser davantage en termes de rues que d'autoroutes. Dans un de vos récents papiers, vous vous montrez très enthousiasmé par l'approche et la vision de Barcelone. Quelle est la recette de cette ville ? Ce qui est chouette à Barcelone, c'est qu'elle s'est développée strate par strate. Chaque fois, la ville se fonde à nouveau sur la force du quartier. C'est l'urbaniste Idefons Cerdà qui en a jeté les bases au 19e siècle. Il a dessiné, pour l'extension de Barcelone, un plan constitué de blocs fermés dont les immeubles d'angle étaient chanfreinés. De cette façon, chaque carrefour devenait une petite place. Ces plans ont été réalisés au début du 20e siècle ; et dans les années 1990, ces places ont été renforcées ici et là sur base de la grille originelle. Un des points de départ de cette idée de quartiers est que les gens doivent pouvoir aller acheter des aliments frais à pied. Avec l'introduction de la technologie intelligente, Barcelone ajoute une nouvelle strate. La ville lance aujourd'hui des smart labs, des endroits où écoliers et jeunes ont la possibilité de travailler sur les nouvelles technologies. Et, à nouveau, Barcelone a choisi d'organiser cela à l'échelle des quartiers. Je trouve que c'est une stratégie très intelligente. Beaucoup de villes opteraient pour la centralisation. Cela offre peut-être l'avantage d'une plus grande efficience, mais au détriment de l'emploi de proximité, des petits commerces locaux, etc. Au siècle dernier, on a chassé les manufactures de nos villes. Sommes-nous allés trop loin dans la chasse aux nuisances ? Oui, mais on ne doit pas oublier qu'à l'époque où ce zonage a été pensé, le travail et la production étaient très différents. Les usines étaient bruyantes, malodorantes, malsaines, etc. Notre économie urbaine est devenue tertiaire (services), le travail n'est donc plus associé à des effets négatifs, si l'on excepte le trafic automobile et les problèmes de parking. Les environnements logement-travail qu'on voit émerger aujourd'hui dans les villes d'Europe et d'Amérique du Nord découlent de ce constat. Car, de fait, la nécessité de scinder habitat et travail n'a plus de raison d'être aujourd'hui. Ce plaidoyer pour un retour de la production dans la ville est aussi, selon moi, un phénomène sociologique. Nous en arrivons à un point où la production a presque totalement disparu de notre champ de vision. Si ça se trouve, les enfants ne savent même plus ce qu'est une usine. Quand quelque chose est sur le point de disparaître, cela déclenche souvent une sorte de nostalgie. On voit tout à coup réapparaître une kyrielle de réparateurs de vélos dans les villes. Et on trouve que cela a du charme, ces gens qui s'affairent avec des boulons et des écrous et qui ont du cambouis sur les mains. On peut considérer cela comme une sorte de contre-balancier à la smart city. Nous valorisons ce côté artisanal et tolérons aussi que certaines choses fassent du boucan. Après avoir été obsédés par le refoulement du vacarme industriel, nous ne trouvons plus si terrible aujourd'hui - moyennant des normes environnementales plus strictes, quand même - qu'il y ait un garage au coin de la rue. L'idée de l'agriculture urbaine s'inscrit-elle aussi dans cette mouvance ? Je trouve l'agriculture urbaine très importante, surtout du point de vue symbolique. Parce qu'elle est manifestement une critique d'une approche industrielle de la production alimentaire et de la nourriture. Elle traduit clairement le désir de mieux comprendre à nouveau d'où vient la nourriture. Mais ce n'est évidemment pas une stratégie alimentaire ; l'agriculture urbaine n'est pas un mode de production réaliste pour nourrir toute une ville. Sur fond des idées de l'économiste américain Richard Florida, les villes aiment se positionner comme pôles d'attraction pour esprits créatifs. Mais est-ce que cela convient à toutes les villes ?Vous avez raison, évidemment : on ne va pas tout résoudre avec des emplois attrayants et créatifs. Il y a d'ailleurs quelque chose de naïf dans l'argumentation de Richard Florida : il suffirait de prévoir un nombre suffisant de cafés dans une ville pour que son économie s'envole d'elle-même. Ce n'est évidemment pas comme ça que cela marche. En Afrique, surtout, l'avenir des villes sera aussi dans l'industrie manufacturière, dans l'assemblage, etc. Soit dit en passant, nous avons un nombre ahurissant de cafés dans nos villes. Cette optique d'une classe supérieure créative est réservée à de grandes métropoles comme - dans nos contrées - Bruxelles ou Anvers. Du reste, vu sous un angle statistique, cet argument de la créativité ne tient guère. De nombreux emplois dans nos grandes villes, des banques aux soins en passant par les assurances, relèvent en fait de l'industrie des services. C'est nettement moins excitant que ce que Richard Florida nous fait miroiter... "IABR-2016-The Next Economy" du 23 avril au 10 juillet aux Fenixloods II, Rotterdam. www.iabr.nlPROPOS RECUEILLIS PAR LAURENZ VERLEDENS