Un lobby de 600 m2 quasi vide. Un espace d'accueil réduit au minimum. Seule animation? Le flux des employés et des visiteurs. "On aurait dit l'aéroport de Roissy un jour de grève", se souvient Hidekazu Moritani. Alors quand cet architecte japonais, associé de l'agence Studios à Paris, s'est vu confier la réhabilitation des locaux français de Microsoft - un immeuble de 28.000 m2 entre le périphérique et la Seine à Issy-les- Moulineaux -, il a commencé par passer plusieurs heures assis dans le hall. A observer. C'est comme ça qu'un matin, pris d'une furieuse envie d'expressos, l'idée lui est venue. Pour ramener de la convivialité dans cet atrium aseptisé, pourquoi ne pas transformer le traditionnel guichet d'accueil et ses hôtesses en comptoir de café et ses baristas? D'abord dubitatif, au vu des premiers plans, l'état-major de Microsoft s'est vite laissé séduire.
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Un lobby de 600 m2 quasi vide. Un espace d'accueil réduit au minimum. Seule animation? Le flux des employés et des visiteurs. "On aurait dit l'aéroport de Roissy un jour de grève", se souvient Hidekazu Moritani. Alors quand cet architecte japonais, associé de l'agence Studios à Paris, s'est vu confier la réhabilitation des locaux français de Microsoft - un immeuble de 28.000 m2 entre le périphérique et la Seine à Issy-les- Moulineaux -, il a commencé par passer plusieurs heures assis dans le hall. A observer. C'est comme ça qu'un matin, pris d'une furieuse envie d'expressos, l'idée lui est venue. Pour ramener de la convivialité dans cet atrium aseptisé, pourquoi ne pas transformer le traditionnel guichet d'accueil et ses hôtesses en comptoir de café et ses baristas? D'abord dubitatif, au vu des premiers plans, l'état-major de Microsoft s'est vite laissé séduire. Bien lui en a pris. Bruit de percolateurs, arôme de grains moulus, conversations animées autour de canapés, fond musical... Ce matin, l'endroit ressemble plus à un gigantesque Starbucks qu'au siège d'une société informatique. Une fois dans les étages, on n'est pas au bout de nos surprises. Bureaux ouverts - même ceux de la direction -, espaces mêlant restauration et travail, cellules zen, bois omniprésent...Une fois de plus, la méthode Studios aura donc fait mouche. Et l'urgence à repenser les bureaux après la crise sanitaire, la généralisation du télétravail et la guerre des talents lui fournissent une occasion inédite de se démarquer des autres grands noms de l'architecture tertiaire. D'autant qu'avec 65 architectes de 22 nationalités différentes, Studios Paris appartient à un collectif international regroupant sept agences, dont quatre aux Etats-Unis. Google, Coca-Cola, Time Inc., GE, Lyft, Sony, Nike, LinkedIn, Airbnb, Sanofi, EDF, JP Morgan..., la liste de leurs chantiers ne cesse de s'allonger. Jusqu'en Asie. Le géant automobile coréen Hyundai a ainsi confié à l'agence française la réhabilitation du lobby de son siège social - 40.000 m2 sur quatre étages! Avec comme brief, décliné par le big boss lors d'un déjeuner à Séoul: "on veut devenir le leader mondial de la mobilité, l'architecture de nos espaces d'accueil doit symboliser ce changement de culture". Livraison prévue en 2023. Difficile de croire que l'aventure a commencé dans un boui-boui du quartier de la Villette en 1992. "Après plusieurs années chez Bouygues Immobilier et aux côtés de Jean Nouvel, j'avais décidé de me mettre à mon compte quand un confrère m'a suggéré de rencontrer deux architectes américains, coqueluches des start-up californiennes de la tech, qui cherchaient un partenaire pour monter une antenne en France", raconte Pierre Pastellas, fondateur de Studios Paris. Hors de question de les faire venir dans son bureau, "une planche sur deux tréteaux au fond d'un garage". "J'ai préféré les emmener dans un petit bistrot du 19e arrondissement. Pour des Américains de la côte ouest, le dépaysement était garanti", explique-t-il. Bien vu. Au café, le deal était conclu. Le premier chantier - les bureaux d'B à Puteaux- fut mené tambour battant. D'autres ont vite suivi: Cisco, 3M, American Express, La Redoute, Louis Dreyfus, Airbnb, Adobe... Et l'équipe parisienne s'est rapidement étoffée. En 1994, ils étaient déjà 15 architectes, autour de Pierre Pastellas et l'une de ses premières collaboratrices, Alexandra Villegas, devenue associée depuis. Un profil plutôt atypique dans le milieu de l'architecture: diplômée de l'EPFL de Lausanne et d'un MBA à l'Insead, trilingue en anglais, espagnol et français, cette pionnière de l'aménagement de bureaux a passé quatre ans en conseil en management chez McKinsey. Autant dire qu'elle parle le même langage que ses clients. Et ça vaut mieux tant ces derniers sont exigeants. Aux Etats-Unis, l'agence Studios a grandi avec les pionniers de la tech pour qui elle a conçu les premiers campus tertiaires de la Silicon Valley. "Alors que ces entreprises ont bouleversé nos façons de vivre et de travailler, nous avons changé leur vision de l'espace pour en faire une ressource stratégique: attirer les talents et soutenir la créativité", explique James Cowey, arrivé dans l'entité parisienne en 1996. Diplômé en architecture aux Etats-Unis et détenteur d'un MBA à HEC, son mantra n'a pas changé. "Pour continuer à révolutionner les bureaux, plus hybrides, collectifs, ouverts sur la ville..., on doit être aussi innovants que nos clients."Cette ambition a tout pour plaire aux jeunes générations. "On est très loin de l'esprit Beaux-Arts", plaisante Hugo Jacques (35 ans), recruté en janvier, qui apprécie "de pouvoir puiser sans cesse de nouvelles compétences partout dans l'agence". Mais ne rentre pas chez Studios qui veut. Il faut cocher plusieurs cases. "Une compétence polyvalente architecture/aménagements intérieurs, la maîtrise des logiciels 3D, un bon niveau d'anglais et un solide sens du collectif", résume la Franco-Britannique Sophie Henley-Price, passée par l'Insead et directrice de l'agence depuis 2015.Car Studios, c'est l'anti star-system. Pas d'architecte vedette, chaque projet est challengé par l'ensemble des collaborateurs. "Moyennant quoi on se retrouve très vite à travailler en binôme avec les associés seniors", apprécie Hélène Deprez (30 ans), arrivée en 2015. En outre, tous les chantiers conduits dans le monde sont consultables sur une même plateforme. Et une fois par mois, les sept agences se retrouvent en ligne pour présenter leurs projets. "Ces retours d'expérience sont incroyablement stimulants", apprécie la Franco-Américano-Italienne Alessandra Teisseire (33 ans). Tout comme les ateliers de réflexion - baptisés 'Future thinking' - sur l'évolution des modes de vie, du travail, de la ville, etc. Celui auquel on a pu assister fin mars portait sur la nouvelle génération des "nomades digitaux" et leurs attentes en termes d'espaces de travail. A la différence d'autres grandes agences, Studios n'entend pas non plus imposer un style. "Conçu pour et avec chaque client, aucun projet ne se ressemble", assume le Franco-Américain Eric Gratacap, débarqué de Studios San Francisco il y a neuf ans, aujourd'hui associé de l'entité parisienne dont il pilote, entre autres, les infrastructures techniques. Du lourd! Le jour où l'on rencontre ce super geek dans les locaux de l'agence rue de Grenelle, vue imprenable sur le jardin du ministère de l'Agriculture, on se retrouve vite affublée d'un casque de réalité virtuelle. Et nous voilà embarqués dans la visite du futur siège d'un grand labo pharmaceutique, comme si on y était. Car chez Studios, tous les projets sont conçus avec le logiciel 3D Revit BIM, la Ferrari de la conception de bâtiments. "Ça nous permet de modéliser à chaque instant ce qui marche ou pas, tout en pilotant la data nécessaire à la construction", détaille Eric Gratacap. Quant aux maquettes, fini la colle et le carton. Elles sont toutes imprimées en 3D ou découpées au laser. Et en une nuit, quand avant il fallait une semaine. Voilà pour les méthodes internes à l'agence. Mais celles utilisées avec ses clients sont tout aussi iconoclastes. L'héritage d'une longue collaboration avec Google. D'abord outre-Atlantique quand, en 2006, la firme californienne a racheté un campus de 50.000 m2, au sud de San Francisco, que Studios avait construit pour Silicon Graphics.Puis en France lorsqu'en 2012, Google a confié à Studios l'aménagement de son siège européen rue de Londres, dans un hôtel particulier de 15.000 m2. Avec une consigne: "traiter leurs 350 salariés comme autant de clients", se souviennent Hidekazu Moritani et Alexandra Villegas, chefs du projet. Qu'à cela ne tienne. Les architectes ont passé des semaines à auditer chaque service pour comprendre leur façon de travailler et d'utiliser l'espace. A l'arrivée, beaucoup de solutions inédites. Comme, au rez-de-chaussée, une zone d'"outworking" qui, grâce à des parois de verre entièrement coulissantes, permet de travailler à l'air libre, avec la même qualité de wifi. Ou à la place d'un espace unique de restauration, des microcuisines disséminées dans le bâtiment offrant les meilleurs cafés, fruits, sandwichs... gratuits et à toute heure. Une salle "silence" aussi, façon bibliothèque avec boiseries et fauteuils clubDepuis, cette co-conception des projets est devenue la marque de fabrique de Studios. "Ça conduit les entreprises à nous confier des éléments stratégiques sur l'évolution de leur business, du profil de leurs collaborateurs (ingénieurs, créatifs, administratifs, etc.)", note l'architecte franco-britannique Abigail Tuttle. D'autant que depuis la pandémie, on lui demande de concevoir bien plus que des bâtiments. "Aidez-nous à changer nos façons de travailler, à nous forger une nouvelle identité", lui enjoignent ses clients. Car il y a un peu le feu au lac. Alors que le télétravail partiel et le flex office se généralisent, redonner du sens à la vie de bureau devient une priorité. Ça tombe bien, les équipes de Studios pensent avoir les solutions. Pour nous en convaincre, on a eu accès à leurs projets les plus innovants, certains encore confidentiels. Qu'il s'agisse, à Paris, du futur siège de Sanofi, avenue de la Grande Armée, des prochains bureaux d'Adobe rue Lauriston, du bâtiment Latitude qui abrite le siège de Sopra Steria à La Défense ou des locaux 3.0 de Ledger, leader mondial des portefeuilles de cryptomonnaies, rue du Temple, les tendances sont les mêmes. D'abord, le bien-être du salarié devenant la priorité, "tout doit être mieux qu'à la maison", résume l'Américaine Kristin Gratacap, associée de Studios Paris depuis 2018. Tout? La nourriture, l'eau, la lumière, l'air, le mobilier, la vue, les matériaux, l'acoustique... Quant à la déco, elle se fait plus cosy avec meubles dépareillés, papiers peints et plantes à gogo. Des pièces d'un genre nouveau font aussi leur apparition: un business lounge avec douche et lit de repos pour les collaborateurs en jet-lag après un long vol, une salle de sieste pour ceux travaillant sur un autre fuseau horaire, des zen rooms sans ouverture pour une concentration maximum... Envie de garder la forme tout en pianotant sur l'ordi? Direction la salle de work/fitness où les fauteuils sont remplacés par des tapis de marche ou des vélos. Et sus aux ascenseurs! Les escaliers, plus larges, sont remis au premier plan et à la lumière du jour. Avec des nez de marche recouverts de leitmotivs nous encourageant à monter à pied: "pour bien commencer la journée", "la voie du succès"... Rien d'altruiste dans tous ces aménagements, cela fait longtemps que les neurosciences ont établi un lien direct entre cadre de travail et productivité. Ensuite, la fonction même du bureau va changer. Fini les pièces individuelles ou les plateaux sans âme. Les espaces sont repensés pour innover, partager, socialiser. "Dans certains de nos projets, ces zones collaboratives passent à 60% des surfaces contre 40% aujourd'hui, un changement énorme", observe Kristin Gratacap. Avec des minigradins pour des présentations ou du brainstorming, des work cafés pour des rencontres informelles... Au passage, les signes extérieurs de hiérarchie s'estompent. Terminé la moquette épaisse et les terrasses réservées à la direction, les bureaux se veulent de moins en moins statutaires. Adieu aussi aux salles de réunion et leurs tables rectangulaires. Alors que les employeurs doivent gérer des plannings de présence à géométrie variable, les architectes de Studios ont conçu des petites agoras, en arc de cercle, qui intègrent les absents en télétravail via des écrans intercalés entre les places assises, à hauteur d'yeux. Comme s'ils étaient là. En attendant que dans des metaverse rooms, les télétravailleurs soient représentés par leurs hologrammes. Enfin, "le siège d'entreprise forteresse, c'est révolu, il va s'ouvrir à la vie du quartier", assure Alexandra Villegas. Un mouvement qui s'inscrit dans une nouvelle forme d'urbanisme, celui de "la ville du quart d'heure" où toutes les activités seront mélangées (logements, bureaux, commerces, lieux culturels, services publics, espaces verts, etc.). Au pied des immeubles tertiaires, on trouvera des restaurants d'entreprise ouverts aux habitants, des cafés avec wifi gratuit et places de coworking, des lieux d'exposition ouverts au public, des auditoriums pour les écoles, des jardins partagés. "Pour les employés, le potager sera la nouvelle machine à café", prédit notre architecte. Et la sécurité d'accès au bâtiment? "Elle sera toujours là bien sûr mais se fera plus discrète, voire remontée au premier étage, là où commencent les bureaux", détaille Kristin Gratacap. A San Francisco, favorisé par la municipalité et plébiscité par les jeunes, ce concept de "campus urbain" a déjà été adopté par plusieurs poids lourds de la tech dont Twitter, LinkedIn, Uber ou Airbnb. A Paris, le plus emblématique devrait être celui d'un des Gafam. Mais on n'en saura pas plus...