Personne n'est à l'abri de la surveillance technologique. C'est ce que vient de démontrer avec fracas le Projet Pegasus. Cette enquête internationale, menée par 80 journalistes de 17 médias et coordonnée par l'ONG française Forbidden Stories, a mis au jour l'incroyable toile tissée par la société israélienne NSO Group, qui vend son logiciel espion Pegasus aux quatre coins du monde. Avec l'aide technique du Security Lab d'Amnesty International, les journalistes se sont penchés sur une fuite massive de données, comprenant 50.000 numéros de téléphone désignés comme cibles potentielles de Pegasus. Ce logiciel de surveillance hyper perfectionné et quasiment indétectable "a été utilisé pour favoriser des atteintes aux droits humains à grande échelle partout dans le monde", révèle le rapport d'Amnesty International. Parmi les personnes potentiellement surveillées figurent des dirigeants politiques comme Emmanuel Macron, des militants et des journalistes ou leurs proches, comme la famille de Jamal Khashoggi, torturé et assassiné en 2018 au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul.
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Personne n'est à l'abri de la surveillance technologique. C'est ce que vient de démontrer avec fracas le Projet Pegasus. Cette enquête internationale, menée par 80 journalistes de 17 médias et coordonnée par l'ONG française Forbidden Stories, a mis au jour l'incroyable toile tissée par la société israélienne NSO Group, qui vend son logiciel espion Pegasus aux quatre coins du monde. Avec l'aide technique du Security Lab d'Amnesty International, les journalistes se sont penchés sur une fuite massive de données, comprenant 50.000 numéros de téléphone désignés comme cibles potentielles de Pegasus. Ce logiciel de surveillance hyper perfectionné et quasiment indétectable "a été utilisé pour favoriser des atteintes aux droits humains à grande échelle partout dans le monde", révèle le rapport d'Amnesty International. Parmi les personnes potentiellement surveillées figurent des dirigeants politiques comme Emmanuel Macron, des militants et des journalistes ou leurs proches, comme la famille de Jamal Khashoggi, torturé et assassiné en 2018 au consulat d'Arabie saoudite à Istanbul. "Ces révélations montrent l'ampleur de l'utilisation des outils de surveillance développés par NSO Group. Le problème ne se limite d'ailleurs pas à cette entreprise, même si c'est une des plus importantes du secteur. L'industrie de la surveillance est extrêmement secrète. Aujourd'hui, elle est totalement hors de contrôle", estime Etienne Maynier, expert au Security Lab d'Amnesty International. L'organisation de défense des droits humains demande un moratoire sur les technologies de surveillance. "Vu la gravité des abus constatés, il faut suspendre l'utilisation de ces armes numériques, le temps que des réglementations soient adoptées pour les encadrer", soutient Etienne Maynier. Le représentant d'Amnesty International plaide pour un contrôle sur l'exportation de ces technologies, comme c'est le cas pour les armes "traditionnelles". Ce scandale lève un coin du voile posé sur ces nouvelles technologies de surveillance, aux performances de plus en plus impressionnantes et... inquiétantes. L'économiste et investisseur français Robin Rivaton s'est penché sur les développements récents des caméras de surveillance, de la reconnaissance faciale, des lunettes connectées, etc. Sa conclusion est limpide: bientôt, nous ne pourrons plus échapper à une surveillance électronique permanente et ubiquitaire. Un constat glaçant? Pas pour l'auteur du livre Souriez, vous êtes filmés! (*). Volontiers provocateur, Robin Rivaton développe un argumentaire fouillé et documenté en faveur de ces dispositifs technologiques tant décriés. Selon l'essayiste, ces outils intrusifs, s'ils sont utilisés de manière performante par l'Etat, nous rendront bien des services: insécurité et incivilités en baisse, villes plus propres, et même amélioration de la qualité du système judiciaire! Rien que ça... Dans son livre, l'auteur effectue une analyse approfondie des nouveaux appareils de surveillance, devenus omniprésents dans nos sociétés modernes. Il y a dans le monde plus de 40 milliards de caméras en activité. Un habitant de Londres est enregistré plus de 300 fois par jour. Progressivement, nos services de police, y compris en Belgique, s'équipent de drones de surveillance et de caméras-piéton (accrochées sur l'équipement du policier). Et ce n'est rien à côté du développement de la surveillance via les images des 800 satellites d'observation qui scannent le monde en continu. La précision du logiciel Google Earth est déjà impressionnante. Mais certaines technologies utilisées par l'espionnage militaire américain permettent d'obtenir des images chirurgicales avec une résolution de l'ordre de 10 centimètres par pixel. Parallèlement, les logiciels de reconnaissance faciale et de reconnaissance d'objets, créés notamment par des géants du Net comme Amazon, se perfectionnent. "Ces logiciels de surveillance dite 'algorithmique' sont capables de repérer un individu dans une foule, de le suivre, de remarquer des menaces et des comportements anormaux (chute, attroupement), d'identifier un stationnement illégal, de détecter des objets abandonnés, etc.", écrit Robin Rivaton. Petit à petit, se dessine la possibilité de créer ce que l'on appelle un "jumeau numérique" de la planète et de ses habitants, c'est-à-dire un double, une copie digitale de tout ce qui se passe en permanence dans les moindres recoins du globe: "Nous vivons l'aboutissement d'un processus long d'enregistrement du monde", assène l'auteur de Souriez, vous êtes filmés! . Cette surveillance, pilotée tantôt par les pouvoir publics, tantôt par des organismes privés (commerces, entreprises, etc.), s'accompagne désormais d'un nouveau phénomène, celui de la surveillance exercée par les individus eux-mêmes. C'est ce que Robin Rivaton appelle la "sous-veillance". Nos maisons s'équipent de caméras, de systèmes d'alarmes, d'enceintes connectées... Nos voitures et nos casques de vélo accueillent des dispositifs de type Go-Pro. Nos smartphones filment notre environnement. Et malgré l'échec des Google Glass, les firmes technologiques n'ont pas abandonné l'idée de nous affubler de lunettes connectées. "L'homme est devenu une caméra pour l'homme, écrit l'économiste. [...] Je fais la prédiction que bientôt des millions de gens filmeront et stockeront la totalité de leur vie, et notamment leurs interactions sociales." Le piège se referme, nous serons bientôt épiés électroniquement en flux continu. Selon l'auteur, ce processus est inéluctable: "Idéalisme et réalisme s'affrontent. Parce que la masse d'informations augmente constamment, il y a fort à parier qu'il n'y aura jamais plus de confidentialité. On peut déterminer par des lois ce qui est légal, mais on ne peut pas interdire la technologie. Dans ces conditions, la position idéaliste risque d'être rapidement débordée par des citoyens mieux équipés en appareils de captation d'images et en logiciels de traitement". Selon l'économiste, fervent défenseur d'un Etat fort, cette situation doit être utilisée à l'avantage des autorités publiques. Si le développement de ces applications de surveillance ne peut être endiguée, autant que l'Etat en tire certains avantages. Le premier, le plus évident, concerne les questions de sécurité publique. Robin Rivaton est ainsi partisan des expérimentations en matière de reconnaissance faciale. Dans le sud de la France, certaines municipalités ont voulu utiliser ce type de logiciel pour interdire aux personnes non autorisées d'entrer dans les lycées. L'essayiste regrette que l'expérience ait été abandonnée en raison de l'opposition de la CNIL, l'autorité française de protection de la vie privée. Une attitude qu'il qualifie "d'excès de zèle" et de "posture passéiste". En Belgique aussi, une expérimentation de reconnaissance faciale projetée à l'aéroport de Zaventem a été abandonnée, faute de base légale pour la pratiquer. Pour l'instant, la Belgique semble faire une croix sur cette technologie. Doit-elle être purement et simplement interdite? Du côté de l'Autorité de protection des données (APD), on ne porte pas de jugement définitif sur la question. "Une technologie n'est jamais condamnable en soi, expose Alexandra Jaspar, directrice à l'Autorité de protection des données. Il ne faut pas en avoir peur. La reconnaissance faciale pour déverrouiller mon téléphone ou pour ouvrir la porte d'une maison, je trouve ça génial. Par contre, si mes données biométriques sont stockées dans une base de données et utilisées à d'autres fins, cela devient condamnable. Il ne faut pas s'attaquer à la technologie mais aux usages de cette technologie. A l'APD, nous avons une approche neutre technologiquement parlant." L'APD joue son rôle de chien de garde, ce qui ne signifie pas qu'un dispositif de surveillance fera forcément l'objet d'un avis négatif. "La surveillance ponctuelle d'un groupe restreint d'individus, qui seraient par exemple suspectés de préparer un attentat terroriste, peut se justifier, explique Alexandra Jaspar. Par contre, une surveillance généralisée d'une grande partie de la population serait constitutive d'une atteinte aux droits et libertés fondamentaux. Sachant que 99,99% des gens seraient surveillés sans raison, ce serait forcément disproportionné." Mais ces grands principes ne risquent-ils pas de se fracasser sur un mouvement inarrêtable, celui des évolutions technologiques qui nous mènent vers une surveillance électronique ubiquitaire, comme le suggère Robin Rivaton? Selon Alexandra Jaspar, ce scénario n'est pas gravé dans le marbre. "Dans l'état actuel du droit, ce n'est pas inéluctable. Les différentes réglementations internationales - notamment le RGPD - fixent une série de droits inaliénables, qui constituent un socle dans nos sociétés", soutient la représentante de l'APD. "Certains estiment que tout est autorisé tant qu'on n'a pas pris de législation spécifique sur de nouveaux dispositifs technologiques. Mais c'est faux, ce n'est pas le far west, nous avons des textes de base, comme la Convention européenne des droits de l'homme, qui placent des balises strictes en matière de respect de la vie privée", appuie Fanny Coton, avocate associée chez Lexing. Quand on parle d'évolutions technologiques et de nouvelles capacités de surveillance numérique, les regards se tournent inévitablement vers les géants du net. Facebook et Google sont souvent présentés comme les Big Brother modernes, d'immenses entonnoirs à données qui récoltent nos traces numériques et connaissent notre vie privée dans les moindres détails. Selon Robin Rivaton, c'est un faux procès: "La confusion est totale. Pour beaucoup, la surveillance englobe non seulement l'action de l'Etat mais aussi celle d'entreprises privées, notamment du numérique, qui monétisent nos informations personnelles." Or, ces entreprises nous classifient dans une catégorie d'acheteurs pour nous proposer de la publicité ciblée, pas pour surveiller nos faits et gestes, poursuit l'auteur: "Une fois que vous êtes rangé dans une catégorie, le vendeur d'espaces publicitaires se moque de savoir quelle est votre identité. Vous n'êtes qu'un numéro auquel sont associées des caractéristiques, comme pour d'autres millions de consommateurs". Directrice à l'APD, Alexandra Jaspar abonde: "La surveillance des plateformes doit être distinguée de la surveillance d'Etat. Tout d'abord, on peut y échapper, soit en ne les utilisant pas, soit en désactivant les cookies. Ensuite, ces plateformes n'ont pas le pouvoir de rendre notre vie misérable. Tout ce qu'elles peuvent faire, c'est exploiter nos données à des fins de ciblage publicitaire. Quand je vais dans un club de padel et que je reçois ensuite des pubs pour un équipement de padel, ça m'ennuie mais ça ne m'expose pas à des risques majeurs au niveau de ma vie privée." Alexandra Jaspar rappelle que les géants du Net sont régulièrement sanctionnés et mis à l'amende lorsqu'ils sortent des clous. C'est moins souvent le cas des Etats alors qu'ils traitent des données très sensibles. "Vous êtes obligés de leur confier certaines données et ils s'arrogent parfois le pouvoir de les croiser, de les soumettre à des algorithmes, de prendre des décisions importantes à votre sujet, notamment de vous priver de certains droits, services et avantages", souligne Alexandra Jaspar.Un projet de base de données "transversale" visant à croiser toute une série d'informations venant de différents services publics a justement été éventé par le quotidien Le Soir en mars dernier. Le secrétaire d'Etat à la Digitalisation Mathieu Michel (MR) a recalé le projet, estimant qu'il n'appartient pas aux pouvoirs publics d'organiser le "profilage" des citoyens. Selon Robin Rivaton, c'est pourtant vers ce genre de dispositif que l'Etat doit se tourner, tout simplement pour se mettre à niveau des géants du Net: "L'Etat, qui a pourtant passé son histoire à connaître les individus composant la nation, ne sait plus grand-chose de nous [...] Les bases de données sont mal renseignées et faiblement exploitables. Un cercle vicieux se crée. Parce que les citoyens ne considèrent plus l'Etat comme légitime, ils ne veulent plus lui confier leurs données, ce qui le rend moins efficace et légitime. Voici aujourd'hui les vieux Etats occidentaux paradoxalement moins armés que les géants de la publicité comme Google ou Facebook, à qui le consentement est donné d'un simple clic." Alors que la surveillance technologique semble restreindre progressivement le champ de protection de notre vie privée, Robin Rivaton y voit une manière d'accéder à... plus de liberté! Et ce, grâce à un Etat technologiquement plus efficace qui utiliserait les technologies de surveillance sans tabous avec pour objectif premier de faire baisser la criminalité. La reconnaissance de plaques minéralogiques est déjà rentrée dans l'arsenal de contrôle afin de faire respecter le code de la route. Pourquoi, dès lors, ne pas utiliser la reconnaissance faciale pour poursuivre les terroristes et les criminels mais aussi pour faire baisser les "incivilités" (dépôts clandestins, tags, etc.), ces délits mineurs difficiles à poursuivre mais qui contribuent chez certains au développement d'un sentiment d'insécurité? Au terme d'un raisonnement tortueux, l'auteur en vient même à justifier l'utilisation de la reconnaissance faciale en temps réel de l'ensemble de la population, ce qui sonnerait la fin des discriminations lors des contrôles d'identité. En clair: pour éviter le délit de faciès, contrôlons tout le monde en permanence... Et ce n'est pas tout. Les technologies de surveillance pourraient aussi nous conduire à mieux gérer nos villes, estime Robin Rivaton. C'est ce qu'on appelle la smart city. Grâce à la mise en commun de capteurs intelligents et de données comportementales individuelles, la ville connectée sera moins congestionnée, plus propre, mieux éclairée, plus verte, plus sécurisée. Et si nous sommes surveillés et filmés en permanence, la justice elle-même s'avérera plus juste, évoque l'auteur: finis les témoignages contradictoires, place à la réalité crue des images. Un exemple? La récente condamnation du policier responsable de la mort de George Floyd aux Etats-Unis, qui doit beaucoup à la vidéo filmée par le smartphone d'un témoin du meurtre. "La vidéo s'imposera à nous, elle grignote le monde inéluctablement. On ne peut espérer passer au travers, conclut Robin Rivaton. Elle va toucher à notre souveraineté, et donc à nos libertés. Mais dans une conséquence plus indirecte, elle va être de plus en plus un facteur d'efficacité de l'Etat et donc augmenter sa capacité à assurer une protection des libertés fondamentales dans la fourniture des services publics." L'éternelle tension entre l'efficacité de l'action de l'Etat et la protection de nos libertés fondamentales est au coeur de ce débat passionnant autour de ces nouvelles technologies de surveillance, aussi prometteuses qu'inquiétantes.