Le 24 avril passé, l'écosystème français des start-up, la French Tech, était en émoi. L'une de ses pépites prometteuses passait sous pavillon américain. Drivy, la plateforme spécialisée dans la location de voitures entre particuliers, était rachetée par son équivalent américain Getaround. Montant de la transaction : 300 millions de dollars, en partie en cash, l'autre en actions. Une belle opération pour les actionnaires de la jeune pousse française qui avait levé un peu plus de 43 millions de dollars en plusieurs tours. Son fondateur, Paulin Dementhon, nous détaille ce deal, l'avenir du nouveau groupe, et évoque son parcours d'entrepreneur.

TRENDS-TENDANCES. Avec la reprise de la start-up par Getaround, est-ce qu'on peut dire que c'est la fête pour Drivy ?

PAULIN DEMENTHON. Ce n'est pas vraiment la fête car on a deux fois plus de boulot qu'avant... (sourire) C'est une phase d'accélération et, personnellement, j'ai toujours du mal à faire la fête car je me projette vers la nouvelle étape. Mais c'est une très bonne nouvelle. Pour les actionnaires, bien sûr, mais pas seulement. Pour notre start-up aussi puisque nous avons les mêmes missions, les mêmes ambitions, à savoir : mettre des voitures partagées dans toutes les rues à distance de marche et offrir un bénéfice pour les citoyens en termes de mobilité. Nous étions deux boîtes, parallèles, de tailles comparables, sur deux continents différents. Le fait de fusionner les deux sociétés signifie qu'on reste une start-up agile avec énormément d'ambition. Tout reste à écrire. Nous devenons mondiaux et nous disposons de moyens beaucoup plus importants.

Nous ne connaissions rien au départ mais nous étions réalistes. Nous avons compris très tôt qu'inspirer confiance était le coeur de métier.

Vous parlez de fusion. Techniquement, c'est quand même plutôt un rachat...

Oui, c'est une acquisition, on est d'accord. Il y a d'abord l'acquisition d'une société par l'autre. Mais ensuite, nous fusionnons nos activités : une part importante de la valeur ajoutée continuera d'être créée en Europe. Ce n'est pas comme si nous étions rachetés par un géant dont on deviendrait la petite entité " Europe ". En gros, la moitié du produit, de l'appli, va toujours être réalisée à Paris. C'est en ce sens que je parle de fusion.

Malgré tout, Drivy prendra le nom de Getaround. Comment pouvez-vous dire qu'ils n'achètent pas " juste " des parts de marché en Europe ?

C'est vrai qu'ils achètent des parts de marché et une présence en Europe. Mais cela ne vaut pas 300 millions de dollars. Ce qu'ils reprennent, c'est une des plateformes les plus efficaces au monde en matière de car sharing. Ils cherchaient la possibilité de créer avec nous quelque chose de beaucoup plus gros, d'aller plus vite et de disposer de plus de cerveaux, ce qui représente beaucoup de valeur. Ils auraient pu débarquer en Europe et dépenser la même somme pour acquérir des propriétaires de voiture et des clients. Or, ensemble, nous sommes clairement leader mondial de l'auto partagée et nous allons pouvoir aller plus vite que les autres.

Pourquoi l'opération s'est-elle concrétisée maintenant ? Etait-ce nécessaire dans la vie de Drivy ?

Toutes les options étaient sur la table. On pouvait lever plus d'argent, racheter des sociétés, s'allier ou se faire racheter par une boîte plus grosse. Et on a choisi cette dernière option. Mais nous n'étions pas arrivés à un palier. Le monde de la mobilité est probablement le plus gros marché en cours de disruption. On passe de gens qui achetaient des voitures, les entretenaient, puis les revendaient... à des personnes qui ont trois ou quatre applis sur leur smartphone et ont donc, dans tous les cas, la possibilité de se déplacer. En d'autres mots, c'est un marché colossal, donc une opportunité colossale. Nous nous sommes dit qu'en nous alliant, nous aurions plus de chances de créer quelque chose avec beaucoup de valeur plutôt qu'en suivant des routes séparées. L'avantage, pour les actionnaires, c'est qu'ils détiennent un ensemble plus gros, qui a plus de chances de réussir... mais que leur part est un peu plus petite qu'avant.

© PG

Pourquoi en ce moment précis ?

Ce qui a changé la donne, c'est que le marché de la mobilité se structure. Uber et Lyft sont entrés en Bourse. Les constructeurs automobiles annoncent que la mobilité devient une de leur priorité. C'est important d'atteindre une certaine taille, de pouvoir dire que sur notre " verticale " de l'auto-partage, nous sommes leader mondial, qu'il n'y a pas d'alternative et qu'il faut jouer avec nous. Ce qui a changé le tempo, c'est que Getaround a levé 300 millions de dollars en septembre 2018 avec Softbank, le premier fonds technologique au monde, positionné sur la mobilité. Cela leur a donné les moyens d'envisager un deal comme celui-ci.

Concrètement, qu'est-ce que cela va changer ?

On va quadrupler les budgets par rapport à l'an passé. Cela montre le niveau de croissance : on ne parle pas de 15 %, mais de 300 % ! On va pouvoir investir beaucoup plus pour faire croître l'activité. Evidemment, le marketing représente la plus grosse partie des coûts, avec l'augmentation de notre flotte de véhicules partagés et, surtout, connectés. Au niveau technologique, les applis vont fusionner en une seule, qui va s'appeler Getaround. Donc, deux fois plus de personnes vont travailler sur la même appli. On va pouvoir aller plus vite, viser plus haut. Et à nouveau cibler d'autres pays européens.

Vous vous concentrez sur la voiture connectée. En quoi cela consiste-t-il ?

Eh bien, nous équipons la voiture de certains utilisateurs d'un boîtier, le Drivy Open (qui va bientôt être rebaptisé Getaround Connect), qui permet à n'importe qui de trouver une voiture et de s'y mettre au volant en deux minutes. Tout se fait depuis l'appli, y compris l'ouverture des portes, la prise de photos, etc.

Pourquoi cette évolution est-elle importante ?

Cela permet à tout particulier ou professionnel qui loue via Drivy de ne pas avoir à gérer un rendez-vous, à attendre que le propriétaire de la voiture arrive, etc. En automatisant cet aspect-là, on propose une expérience beaucoup plus pratique. Nous sommes passés d'une location de voiture à l'ancienne, où il fallait planifier un rendez-vous et patienter, à une location complètement libre. Comme alternative à la possession d'une voiture, le système se montre plus efficace. Si vous louez une voiture une ou deux fois par an pour partir une semaine en vacances, une attente d'une heure avant de réceptionner votre véhicule est encore acceptable. Si vous partez tous les week-ends, vous ne voulez plus perdre du temps à chaque fois.

Cela change-t-il l'approche technologique de Drivy ?

Le boîtier lui-même, qui contient de l'électronique, est assez standard sur le marché. On se le procure chez un fournisseur. Aux Etats-Unis, Getaround a développé son propre boîtier. Par contre, Drivy a développé tout le logiciel autour qui permet de gérer l'état des lieux, l'ouverture et la fermeture de la voiture. Le boîtier lui-même ne présente pas de valeur ajoutée. Toute la logique du métier est logée dans l'application et le logiciel Drivy.

Un gros défi pour une plateforme de mise en relation, c'est de rassurer ses utilisateurs. Surtout quand on parle de location de voiture. Est-ce compliqué ?

Tout ce qui a trait à la sécurité et à la confiance est un énorme challenge. A peu près la moitié des sociétés de notre secteur sont mortes parce qu'elles ne maîtrisaient pas ça. On doit vraiment fonctionner avec deux cerveaux. D'un côté, nous sommes une start-up qui développe une appli avec un bon marketing, mais de l'autre, nous devons être un loueur de voitures qui comprend le risque, écarte la fraude, inspire confiance, sait assurer les voitures et gérer des sinistres. Ce sont deux aspects du métier très différents. Nous avons réussi à construire un partenariat très fort avec notre assureur Allianz parce que nous enregistrons des bons résultats. Pour satisfaire un assureur, il n'y a pas 36 solutions : il faut qu'il arrive à gagner de l'argent. Ce qui n'est pas du tout évident. Nous avons toujours été bons sur les différents aspects : en tant que start-up technologique, et pour bien maîtriser le risque et gagner la confiance de nos propriétaires.

En Belgique, même sans beaucoup de marketing, on enregistre des taux de croissance supérieurs à d'autres pays.

Comment y êtes-vous parvenus ?

Nous avons mis en place un département " trust and safety " (confiance et sécurité, Ndlr) dont le but est de comprendre le risque. Il a plusieurs rôles : d'abord s'assurer du bon état des véhicules afin qu'il n'y ait pas de véhicule dangereux sur Drivy ; ensuite, veiller à la sécurité des utilisateurs, c'est-à-dire éviter qu'une personne négligente ou qui voudrait voler une voiture puisse louer de véhicule sur notre plateforme. On a, par exemple, tout un système en ligne de vérification de l'identité et du permis de conduire. En Angleterre, le système est même relié aux bases de données sur les permis. Enfin, les contrats d'assurance sont ajustés, au bon prix. C'est tout l'univers de la confiance.

Vous vous doutiez de tout cela en lançant Drivy en 2010 ?

Pour être honnête, au début, quand j'ai lancé la plateforme, il n'y avait pas de règles. J'ai démêlé des cas, sur mon téléphone mobile, de jeunes de 19 ans qui avaient loué une Porsche à des gens complètement inconscients. J'essayais de négocier en leur disant que ça serait sympa de ramener la Porsche (rires). Je me suis lancé en n'ayant aucune connaissance du terrain et je pense que beaucoup de loueurs se sont dit au début que nous n'avions aucune chance de survivre. Nous ne connaissions rien au départ mais nous étions réalistes. Nous avons compris très tôt qu'inspirer confiance était le coeur de métier. Nous avons beaucoup investi là-dedans. Nous avons pris cela très au sérieux dès le début, sans nous dire que nous nous en occuperions plus tard.

Tesla annonce un service de partage de ses véhicules. Cela vous inquiète ?

Je suis très admiratif de Tesla. Mais leur part de marché reste petite dans le secteur automobile. Or, comme l'enjeu de l'auto-partage, c'est de disposer des voitures partout à distance de marche, je n'imagine pas qu'un service avec uniquement des Tesla puisse être compétitif par rapport à un service où 98% des autres véhicules sont potentiellement disponibles. Je ne crois pas que la logique Apple, avec un seul hardware et une seule plateforme, soit transposable à Tesla.

Et la voiture autonome, à terme, est-ce une menace pour Drivy/Getaround ?

Avant la voiture autonome, parlons de la voiture connectée. C'est une autre révolution très importante dans le secteur. Aujourd'hui, nous installons nous-mêmes les boîtiers dans les voitures. Demain, toutes les voitures sortiront d'usine avec la connectivité, des cartes SIM et le moyen de se connecter. Donc, il sera pour nous bien plus simple d'attirer des voitures sur notre plateforme. Cela va fortement doper notre croissance. Ensuite, pour nous, une voiture autonome signifie moins d'accidents, plus de confiance, des voitures plus chères qu'on a moins envie d'acheter mais davantage envie de louer... C'est extrêmement intéressant.

Que représente la Belgique pour Drivy ?

On y compte 55.000 utilisateurs et 1.500 voitures et nous allons mettre un sacré coup d'accélérateur : on espère tripler toute l'activité d'ici la fin de l'année. En Belgique, nous allons surtout nous concentrer sur la partie " voiture connectée ". L'an passé, avec l'ouverture de Drivy Londres, nous étions assez occupés et nous comptions davantage sur une croissance organique pour la Belgique. Cela dit, en Belgique, même sans beaucoup de marketing, on enregistre des taux de croissance supérieurs à d'autres pays. Cela s'explique par le fait que le principe de l'auto partagée est déjà bien connu : pas mal d'acteurs ont déjà évangélisé le marché.