Nouvel or noir des publicitaires mais aussi des ingénieurs, des entrepreneurs ou des start-up, la donnée constitue, depuis l'explosion du numérique, l'une des ressources sur lesquelles se construisent de nouveaux modèles et de nouveaux business, souvent très florissants. Mais en ces temps de crise sanitaire aussi, cette donnée est appelée à la rescousse. Une série d'initiatives ont en effet été prises pour faire parler les data (de mobilité essentiellement) dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. Très rapidement après que la Belgique n'eut été, elle aussi, touchée par le virus, plusieurs entrepreneurs belges de la tech ont mis en lumière la nécessité d'utiliser les données des opérateurs téléphoniques pour analyser les flux de personnes et donc, apporter un nouvel éclairage sur la progression de la pandémie.
...

Nouvel or noir des publicitaires mais aussi des ingénieurs, des entrepreneurs ou des start-up, la donnée constitue, depuis l'explosion du numérique, l'une des ressources sur lesquelles se construisent de nouveaux modèles et de nouveaux business, souvent très florissants. Mais en ces temps de crise sanitaire aussi, cette donnée est appelée à la rescousse. Une série d'initiatives ont en effet été prises pour faire parler les data (de mobilité essentiellement) dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. Très rapidement après que la Belgique n'eut été, elle aussi, touchée par le virus, plusieurs entrepreneurs belges de la tech ont mis en lumière la nécessité d'utiliser les données des opérateurs téléphoniques pour analyser les flux de personnes et donc, apporter un nouvel éclairage sur la progression de la pandémie. Parmi eux, Sébastien Deletaille, fondateur et ex-CEO de Riaktr (anciennement Real Impact Analytics), scale-up orientée justement sur les données des " telcos ", et Frédéric Pivetta, patron de Dalberg Data Insights, une spin-off de Real Impact Analytics spécialisée en analyse des données pour un impact social. Les deux ont été rejoints par Laurent Hublet, patron de BeCentral et ancien conseiller du minstre Alexander De Croo. Leur idée ? Inspirée de celles déjà appliquées dans le cas de maladies comme Ebola dans certaines régions du monde : " Les maladies infectieuses comme le coronavirus se transmettent de personne à personne et se répandent par les déplacements et contacts physiques. D'où l'intérêt de la donnée télécom : avec suffisamment d'historique, les registres d'appels (qui contiennent une empreinte de géolocalisation) permettent de calculer les cartes des mouvements réels. En superposant les cartographies ainsi obtenues avec les données épidémiologiques (par exemple les cas connus et les foyers d'infection), vous identifiez les lieux et personnes où vous devez lancer vos actions préventives". Dès que l'épidémie se répand sur notre territoire, ces spécialistes parviennent à convaincre les ministres Maggie De Block et Philippe De Backer, l'ensemble des opérateurs télécoms belges (Proximus, Telenet, Orange) ainsi qu'une série d'experts et un comité d'éthique. Ensemble, ils forment la task force Data Against Corona. Leur plan est ambitieux : utiliser les données " telcos " des trois derniers mois, identifier les lieux posant le plus grand risque d'amplification de la maladie (de par le grand afflux de mobilité des personnes), contacter toute personne entrant dans ces " zones à risque " par SMS et leurs fournir des conseils de prévention. Mais l'annonce du confinement avant la mise en place de leur plan change la donne. " Nos premières réflexions consistaient à contenir la maladie de manière ciblée et d'arriver à éviter le confinement, admet Sébastien Deletaille. Une fois le lockdown décidé, nous avons dès lors changé notre fusil d'épaule et avons eu une approche pragmatique consistant à voir, à chaque étape de la pandémie, comment les données mobiles des opérateurs pouvaient venir en support des décisions des autorités. " Première étape donc : objectiver, grâce aux données télécoms, les effets du confinement sur la population belge. Les données partagées par Proximus, Telenet et Orange prennent la forme de " matrices de mobilité " basées sur les informations de connexions récoltées automatiquement pour permettre aux utilisateurs de téléphoner. " Aucune donnée personnelle, aucun nom, aucune info GPS... mais des données anonymisées et qui sont effacées dès qu'elles concernent moins de 30 personnes en une fois ", insiste-t-on au sein de la task force. Ces données sont croisées avec des données démographiques (provenant de Statbel) et épidémiologiques. Les chiffres et analyses sont alors communiqués au Conseil national de sécurité et concernent, pour l'instant, essentiellement le niveau de mobilité en fonction des codes postaux. Il est notamment possible, sur ces données, de voir le temps que les (groupes de) gens passent hors de leur domicile, quelle distance ils parcourent, etc. Cela a permis de déterminer, par exemple, que le confinement a fait baisser de 54% les déplacements des citoyens en dehors de leur commune. Et que les déplacements de plus de 40 kilomètres ont été réduits de 95%. Bien sûr, ces résultats n'ont à première vue rien de très surprenant. Reste qu'ils permettent d'objectiver avec bien plus de précision qu'un ressenti le respect des mesures de confinement et qu'ils constituent une base réelle de décision. D'ailleurs, selon John Porter, le patron de Telenet, ce sont bien les informations de la task force qui ont permis d'éviter, en Belgique, un confinement plus draconien " à la française ". Mais pour l'instant, ces données n'ont pas encore donné lieu à des mesures plus ciblées ou plus précises. La situation du confinement ne s'y prête, évidemment, pas vraiment. Par contre, les données issues des opérateurs télécoms pourraient jouer un rôle plus déterminant dans le cadre du déconfinement à venir. " Ce sera en effet un gros enjeu, prédit Sébastien Deletaille. Surtout tant que l'immunité collective n'est pas atteinte. Dans le cadre de ce déconfinement en plusieurs phases, ces données de mobilité permettront de prendre certaines décisions. " De quel ordre et avec quel niveau de ciblage ? Il est un peu tôt pour le dire, bien sûr. Mais sur papier, ces informations pourraient permettre d'identifier, voire de prédire, les zones les plus touchées et les plus à risque et, pourquoi pas, de prévenir les citoyens concernés par un " deuxième pic " de contamination. Par exemple, lorsqu'ils rentrent dans un " polygone à risque ", ils pourraient recevoir une alerte automatique. La task force Data Against Corona n'est pas la seule à se profiler sur l'analyse de données de mobilité pour percevoir les effets du confinement. Les géants du Net font aussi démonstration de leurs capacités en matière de data. Google dispose, lui aussi, d'innombrables informations sur la mobilité des gens. Au travers de Google Maps, notamment, il est capable d'analyser l'ensemble des déplacements individuels avec une grande fiabilité. Grâce à sa connaissance de la localisation de " points d'intérêt ", il est capable de déterminer si les utilisateurs se rendent vers un magasin, un parc, un lieu culturel ou leur lieu de travail. Ce que ne permettent pas les infos des opérateurs belges. Toutes ces infos, Google les possède pour les utilisateurs de dizaines de pays. Du coup, la firme américaine a développé son Community Mobility Report, un rapport de cinq pages reprenant la mobilité en Belgique et par régions vers certains types de lieux comme les magasins d'alimentation. Assez général. Mais si le géant du Web dispose de nombreuses informations bien plus précises, elles ne sont pas communiquées aux gouvernements, reconnaît-il. La firme ne fait d'ailleurs pas partie de la task force belge qui aide le Conseil national de sécurité. Et même si ses représentants belges expliquent " se tenir à la disposition " des autorités, rient ne dit que la société, très protecteur de " ses " datas, irait plus loin dans le partage. " Le gouvernement n'a rien demandé de plus ", nous glisse-t-on chez Google. La semaine passée, Apple lui a par ailleurs emboîté le pas en partageant le même type de données, même si la firme de Cupertino s'appuie essentiellement sur les données de son appli Plans, beaucoup moins répandue que celle de Google... Dans le même temps, les deux rivaux américains ont également annoncé un partenariat inédit dans le cadre de solutions de contact tracing en période de déconfinement. De plus en plus d'experts planchent, en effet, sur des applis mobiles permettant d'informer le citoyen qui est entré en contact avec une personne infectée. Aujourd'hui, lorsqu'un malade est confirmé, il retrace, de mémoire, son parcours et ses rencontres, qui sont contactées personnellement. Rien de très exhaustif ou de particulièrement rigoureux : quid des personnes croisées d'un peu trop près dans une boutique ou un transport ? Or, les pros de la tech se montrent convaincus qu'une approche technologique permettrait de mieux identifier les " relations infectées " et donc d'enrayer une trop forte propagation du virus. Cette approche a déjà été développée à Singapour via une application mobile sur smartphone. L'appli gouvernementale TraceTogheter y détecte la proximité des citoyens et permet donc de savoir, grâce à la technologie Bluetooth, si vous vous êtes approché d'un malade contagieux. Reste que l'appli doit être volontairement téléchargée. Début avril, à peine un million de personnes à Singapour (soit une personne sur six) s'y était astreints. Or, pour être véritablement efficace, il faudrait que la majorité de la population (si pas toute) l'adopte. On le voit, ces applications à l'étude dans plusieurs pays, dont la France et la Belgique, constituent à la fois un défi technologique (les questions d'interopératibilité entre les modèles de téléphones et des systèmes d'exploitation) et un défi d'adoption. C'est là que Google et Apple comptent intervenir. Leur association inédite leur permettra, à courte échéance, de proposer des solutions d'interopérabilité entre leurs systèmes d'exploitation et, à un peu plus long terme (quelques mois ? ), de lancer une plateforme de suivi des contacts sur la base du Bluetooth. Une proposition conjointe d'Apple et Google qui pourrait venir concurrencer, d'une certaine manière, les applications développées par les gouvernements. Car on le sait, d'ici peu, les autorités belges pourraient annoncer - comme ce sera le cas en France avec l'appli StopCovid en préparation - les détails d'une application mobile de ce type. Reste qu'elle nécessitera, nous revient-il, un téléchargement de la part des citoyens. Ce qui, au vu l'expérience de Singapour, n'a rien de simple. S'ils précisent qu'un consentement sera nécessaire, Apple et Google pourraient, eux, intégrer leur solution au téléphone ou à leur système d'exploitation... Ce qui ne nécessiterait qu'une approbation par leurs utilisateurs, et pas un téléchargement. Un avantage. D'autant qu'ils disposent par ailleurs de l'atout de leur position internationale : même si les détails de leur plateforme ne sont pas encore communiqués, on peut imaginer que leur solution fonctionnera partout dans le monde de la même manière. Reste que le sujet se révèle utrasensible : le recours aux informations privées des utilisateurs allume de nombreux feux orange, voire rouges. Les craintes sont nombreuses et les différents systèmes devront montrer patte blanche en matière d'efficacité, d'accès aux datas, d'anonymat et de respect de la vie privée. Il faudra convaincre l'utilisateur, bien sûr, mais aussi les autorités de protection des données et les responsables parlementaires. Les décisions du gouvernement devront être inscrites légalement et nécessiteront donc un vote de l'Assemblée. Ecolo/Groen a d'ores et déjà demandé que le sujet soit débattu officiellement. Le casse-tête pour arriver à exploiter efficacement ces données de mobilité et de mise en contact des citoyens se révélera donc très compliqué. Le graal des données a un prix. Et risque de ne pas être facilement atteignable...