Une initiative pertinente mais qui, en 2019, ne devrait pas faire l'objet d'une information dans la presse : ce type d'initiative devrait relever du quotidien scolaire et de nos bambins pour lesquels le smartphone, la tablette et le Web sont souvent des outils déjà familiers à la maison.

L'usage d'un ordinateur (ou d'une tablette) en classe ne devrait constituer que le "Moyen Age digital" de nos écoles car le numérique a déjà deux trains d'avance. C'est peu de le dire : les innovations numériques et le futur qu'elles permettent d'envisager sont vertigineux et bouleversent déjà notre société. Sous le spectre de l'automatisation et de l'intelligence artificielle, les jobs de demain auront totalement changé, nécessitant de nouvelles compétences pour les travailleurs de 2030. Les outils du numérique destinés à améliorer le monde de l'apprentissage chez les petits sont à nos portes et pleins de promesses.

Pourtant, la réalité de l'école en Belgique francophone est tout autre. Elle est restée calée à la préhistoire du digital. Lire dans la déclaration de politique régionale wallonne en 2019 que le gouvernement à l'intention de "déployer l'Internet dans toutes les écoles" et qu'il veut favoriser l'apprentissage du numérique au sein des établissements scolaires avec quelques événements ponctuels ou des cours lors des jours blancs, pourrait prêter à rire si le sujet n'était pas si urgent.

L'usage d'un ordinateur en classe ne devrait constituer que le "Moyen Age digital" de nos écoles.

La Région a, jusqu'ici, consacré annuellement quelque 8 millions d'euros pour équiper les établissements. Ce qui représenterait, sur deux ans, l'équipement de 800 écoles. Pour équiper toutes les écoles wallonnes du matériel adéquat, il faudrait toutefois allonger 100 millions d'euros ! Sans compter les besoins de personnel qualifié pour gérer l'infrastructure IT, les réseaux des écoles, etc. Et l'on ne parle pas du chantier énorme de l'adaptation du cursus scolaire aux nouvelles évolutions en matière d'aptitudes générales (les soft skills) et en compétences numériques. Seulement voilà, il faut oser le reconnaître : "on est à la ramasse", comme disent les jeunes.

On ne peut pas dire que rien ne se fait. Mais on ne va pas assez vite et l'on ne frappe pas assez fort. Presque tout le monde est d'accord sur ce point. Mais le sujet est sensible. Et politisé. Les compétences sont fragmentées : la Région wallonne équipe. Mais la Fédération Wallonie-Bruxelles détermine les programmes. Et parfois - ou souvent - on ne se parle pas. Alors, pendant que tout le monde se regarde et se critique, nos bambins grandissent, maîtrisant mieux Fortnite et Instagram que le codage... ou l'orthographe. Fin 2017, dans nos colonnes, le ministre wallon Pierre-Yves Jeholet regrettait le manque d'ambition de la Fédération en matière de numérique à l'école. Maintenant qu'il est à la tête de celle-ci, espérons que les choses changent...

En attendant, c'est vers des initiatives privées (parfois soutenues par de gros acteurs de la tech) que se tournent les directions d'écoles les plus conscientes de l'urgence et des enjeux. Et elles sont nombreuses : il suffit pour s'en rendre compte de passer, par exemple, une journée à BeCentral, le campus digital situé gare Centrale à Bruxelles et soutenu par le public. Cela grouille d'initiatives (apprentissage au codage, solutions d'équipement, etc.) pour remédier aux manques largement identifiés dans nos écoles. Des tas de start-up edtechs proposent des solutions innovantes et adaptées pour aider l'école à se moderniser et pour conscientiser parents et professeurs (ou former les élèves) sur les questions du digital et les nouvelles formes d'apprentissage. Une "ubérisation" peut-être partiellement commerciale mais à des fins positives dont on ne peut que se réjouir, que nos autorités devraient soutenir et à laquelle nos écoles devraient ouvrir leurs portes.

Christophe Charlot