Mon périple chinois débute dans la mégalopole de Shanghai. Coupée par le fleuve Huangpu, la ville offre une vue époustouflante sur le district financier de Pudong. Depuis la promenade piétonne hyper-fréquentée du Bund, habitants et touristes de passage admirent les tours futuristes qui s'éclairent dès la tombée de la nuit, en un improbable spectacle lumineux digne de Las Vegas et Times Square réunis. Le long du Bund, la garde militaire veille au grain. Tirés à quatre épingles, la tête droite, le regard figé vers l'horizon, les soldats sont plantés tous les dix mètres, dans un alignement parfait.

Ils ne sont pas les seuls à regarder la foule compacte qui déambule ce soir-là. Les caméras de surveillance aussi sont alignées avec une belle régularité. Dans les rue de Shanghai, à tous les coins de rue, se dressent des mats équipés de deux, trois, quatre, cinq objectifs mobiles. Impossible de les louper. Les autorités locales semblent mettre un point d'honneur à les rendre les plus visibles possibles. La moindre ruelle piétonne est équipée d'un arsenal complet.

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Shaming

En traversant un passage piéton menant au Bund, je constate que le feu de signalisation est équipé de caméras et d'écrans montrant les passants sur la voie publique. Une manière de rappeler que ces images peuvent être utilisées pour incriminer les contrevenants. En Chine, la pratique du shaming est monnaie courante. Pour "mettre la honte" ou embarrasser les auteurs d'infractions, certaines villes diffusent sur écran géant les visages et les noms des chauffards. J'ai pu constater cette pratique avec des numéros de plaques d'immatriculation diffusés sur un écran. A la gare de Shanghai, ce type de procédé a même été utilisé pour dénoncer des mauvais débiteurs.

A ce système de shaming public s'ajoutent des conséquences fâcheuses pour les Chinois qui ne rentrent pas dans les clous. Le système des "crédits sociaux" pénalise les citoyens indélicats, qui ne payent pas leur loyer à temps, qui n'acquittent pas leurs impôts ou qui diffusent des "fausses informations" sont susceptibles de se retrouver sur une liste noire, qui les prive de l'accès à certains services. D'après un rapport récent, 17,5 millions de Chinois se sont vu interdire l'achat de billets d'avions.

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Oppression

La Chine est un Etat policier assumé. Les forces de l'ordre patrouille en continu. Le moindre petit rassemblement est étroitement surveillé. Je l'ai constaté dans la ville de Hanghzhou, située à 200 kilomètres à l'ouest de Shanghai. Pour un petit spectacle de son et lumières aquatique au bord du lac principal de la ville, des policiers juchés sur des estrades sont postés au milieu de la foule. Dans les rues piétonnes de Shanghai, on remarque rapidement de petits véhicules de police qui semblent tout droit sortis d'une boite de Legos. Impossible de ne pas remarquer la caméra mobile fixée sur le toit du mini-combi.

Dans le métro de Shenzhen, la méga-ville jouxtant Hong Kong, les caméras sont innombrables. Je prends une simple photo du couloir d'une station, puis m'amuse à les compter sur le cliché : j'en dénombre au moins quatorze. Pas un centimètre carré ne semble échapper à cette techno-surveillance. De retour vers mon hôtel, quand je traverse un passage piéton, une caméra mobile suit mon déplacement. J'éprouve un vrai sentiment d'oppression, jamais ressenti auparavant.

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Une caméra pour six personnes

La Chine a un plan de déploiement massif des caméras de vidéo-surveillance. Selon certaines études, le pays serait déjà équipé de 170 millions de caméras. Rien qu'à Shanghai, on en dénombre 3 millions. Les villes chinoises sont, de loin, les plus surveillées au monde. A Shenzhen, on compte une caméra pour six personnes. Pas étonnant que je me sente observé.

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Et je ne dois pas être le seul. Un midi, alors que je prends mon déjeuner dans un restaurant d'Hangzhou, je suis surpris de constater que les cuisines sont filmées, et que les images sont retransmises à destination des clients. Une manière de mettre la pression sur le personnel de cuisine. A l'aéroport de Shenzhen, au retrait des bagages, des écrans diffusent les images des bagagistes qui s'occupent de nos valises.

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Huawei, vendeur de techno-surveillance

Les entreprises qui déploient ces vastes systèmes de surveillance ne sont pas des inconnues chez nous. A la foire high-tech de Shenzhen, qui se présente comme l'équivalent du CES, la grand-messe de la tech organisée chaque année à Las Vegas, le stand de Huawei est particulièrement déstabilisant. Au Mobile World Congress de Barcelone, j'ai l'habitude de voir Huawei présenter ses derniers modèles de smartphones. Ici, à Shenzhen, Huawei axe toute sa communication sur ses systèmes de surveillance pour les grandes villes.

Huawei présente ses caméras intelligentes, équipées de la reconnaissance faciale. Le logiciel maison est capable de reconnaître un individu suspect dans une foule, m'explique la représentante du stand. Huawei présente également ses robots-policiers autonomes. Il s'agit de robots de surveillance, capables de faire des rondes sur des sites sensibles. Ils sont équipés de caméras, qui détectent les personnes et les mouvements suspects, et qui sont capables d'intervenir en cas d'incendie avec leurs propres extincteurs.

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Alors que je fais le tour du stand, un photographe équipé d'un appareil reflex et d'un badge "organisateur" me prend en photo sans rien me demander. Je ne le retrouverai pas. Je hausse les épaules. De toute façon, ma photo a déjà été intégrée dans le système de la foire high-tech de Shenzhen. Pour entrer, il faut obligatoirement s'authentifier via un système de reconnaissance faciale.

Une technologie banalisée

En Chine, la reconnaissance faciale s'est largement banalisée. Si elle suscite encore des craintes légitimes en Europe et notamment en Belgique, en raison du traitement de données biométriques individuelles sensibles qu'elle implique, cette technologie fait totalement partie du quotidien des Chinois urbains.

Elle sert à la surveillance, via les caméras postées dans les rues, mais aussi sur les routes. Je l'ai constaté sur l'autoroute Hanghzhou-Shanghai : tous les cinq kilomètres environ, des radars-tronçons flashent les automobilistes. Qu'ils respectent ou non la limitation de vitesse, les flashs crépitent afin d'identifier de manière certaine le visage du conducteur.

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Payer avec son visage

La reconnaissance faciale sert également à réaliser des paiements. En Chine, l'utilisation des cartes bancaires a fortement diminué. Elles ont été remplacées par les paiements mobiles via des applications comme WeChat ou AliPay, la fonction de paiement du géant de l'e-commerce Alibaba. Ces paiements mobiles se font généralement en scannant un QR Code. Mais les utilisateurs peuvent choisir l'option du paiement par reconnaissance faciale. Vous pouvez payer avec votre visage chez Luckin Coffee, une sorte de Starbucks local. J'ai également vu cette fonctionnalité dans un cinéma de Shenzhen ou encore à un distributeur de boissons.

Autre usage très répandu : l'ouverture de la porte d'entrée. Les Chinois s'arrachent les serrures connectées, qui permettent d'entrer dans son appartement en scannant son visage. Certains systèmes sont connectés à l'application WeChat (sorte de combinaison entre WhatsApp et Facebook), pour autoriser à distance vos amis ou votre famille à entrer chez vous en votre absence.

A Shanghai, j'ai aussi testé un outil de reconnaissance faciale intégré dans une salle de classe. L'idée est d'identifier les élèves, afin de prendre automatiquement les présences. La caméra est équipée d'un logiciel de détection des émotions, qui surveille le degré d'attention des élèves pendant le cours. Il s'agit d'un prototype expérimental, me dit-on lors de la visite de ce centre d'expérimentation sur l'intelligence artificielle. Même chose pour un distributeur de billets qui délivre ses petites coupures sur simple présentation de son visage.

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Base de données complète

Tous ces usages banalisent la reconnaissance faciale dans la vie de tous les jours. Mais la crainte d'une surveillance massive des citoyens, via la reconnaissance faciale combinée à un maillage très dense de caméras intelligentes, existe bel et bien. La semaine dernière, le gouvernement chinois a établi une nouvelle réglementation. Pour obtenir un nouveau numéro de téléphone, tout citoyen chinois doit dorénavant s'authentifier avec son visage. L'objectif officiel de la mesure est de lutter contre la fraude à l'identité. La Chine, Etat autoritaire s'il en est, est occupé à se confectionner une base de données complète des visages des citoyens chinois.

Gilles Quoistiaux, à Shanghai, Shenzhen et Hangzhou.