"Rien n'a changé à l'école depuis la période de Jules Ferry... sauf peut-être la couleur du tableau qui est passée du noir au blanc. " Marie-Christine Levet, pionnière de l'Internet français et partenaire du fonds d'investissement Educapital, n'est pas tendre avec l'école alors que " 65 % des élèves feront demain un métier qui n'existe pas encore ". Elle constate, par ailleurs qu'il s'agit de " l'un des derniers secteurs à ne pas être passé au numérique ". " Au fil des ans, on a vu tous les secteurs se faire disrupter par les technologies numériques, commente-t-elle. De la presse à la finance en passant par le transport. L'un des derniers domaines à y passer, c'est bien l'éducation. " L'impact des nouvelles technologies sur les industries traditionnelles, Marie-Christine Levet le maîtrise plutôt bien puisqu'elle est active dans l'Internet depuis les premiers jours du Web en France. Elle a notamment dirigé un moteur de recherche Internet (Lycos), un fournisseur d'accès (Club-Internet) et un groupe de presse spécialisé en pleine période de transformation numérique de la presse ( lire l'encadré "Pionnière du Web français").
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"Rien n'a changé à l'école depuis la période de Jules Ferry... sauf peut-être la couleur du tableau qui est passée du noir au blanc. " Marie-Christine Levet, pionnière de l'Internet français et partenaire du fonds d'investissement Educapital, n'est pas tendre avec l'école alors que " 65 % des élèves feront demain un métier qui n'existe pas encore ". Elle constate, par ailleurs qu'il s'agit de " l'un des derniers secteurs à ne pas être passé au numérique ". " Au fil des ans, on a vu tous les secteurs se faire disrupter par les technologies numériques, commente-t-elle. De la presse à la finance en passant par le transport. L'un des derniers domaines à y passer, c'est bien l'éducation. " L'impact des nouvelles technologies sur les industries traditionnelles, Marie-Christine Levet le maîtrise plutôt bien puisqu'elle est active dans l'Internet depuis les premiers jours du Web en France. Elle a notamment dirigé un moteur de recherche Internet (Lycos), un fournisseur d'accès (Club-Internet) et un groupe de presse spécialisé en pleine période de transformation numérique de la presse ( lire l'encadré "Pionnière du Web français"). Depuis octobre 2017, Marie- Christine Levet a officiellement lancé, en compagnie de Litzie Maarek, le fonds Educapital. Inauguré par le ministre français de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, et le secrétaire d'Etat au Numérique Mounir Mahjoubi, Educapital fait office de premier fonds européen entièrement consacré au monde de l'éducation. Marie-Christine Levet et Litzie Maarek ont réuni pas moins de 45 millions d'euros à investir dans les jeunes pousses du secteur. Cet argent, elles l'ont obtenu auprès de prestigieux investisseurs, privés et publics. On y trouve ainsi BPI France, la banque publique d'investissements, mais aussi quelques grandes entreprises : Hachette Livres, Econocom ou Bayard qui se joignent à quelques privés, comme le célèbre Xavier Niel ou la famille Leclercq, actionnaire de référence de Decathlon. Fort de cet actionnariat de prestige et de ses 45 millions d'euros, Educapital entend investir dans une vingtaine de start-up dans les cinq années à venir et se fixe pour objectif de " faire émerger les champions européens dans le domaine des edtechs, insiste la fondatrice d'Educapital. Les Etats-Unis qui disposent déjà de deux fonds spécialisés ont pris de l'avance, de même que la Chine : sur un peu plus de 3,5 milliards de dollars investis en 2017 dans le domaine du digital dans l'éducation dans le monde, 90 % le sont dans ces pays qui commencent à disposer de leurs champions ". A titre de comparaison, les start-up edtechs françaises n'avaient levé, au premier trimestre de 2017, que 11 millions d'euros... Educapital, de son côté, vient d'entrer dans plusieurs start-up hexagonales, parmi lesquelles AppScho, spécialisée dans les solutions mobiles pour l'enseignement supérieur et comptant plus de 50 établissements clients, dont l'ESCP Europe, HEC Paris, l'Edhec ou l'Essec Business School. D'ici septembre, le fonds de Marie-Christine Levet devrait disposer de quatre jeunes pousses en portefeuille. Et même si certains commentateurs pensent qu'Educapital vise à " ubériser l'école ", la cible du fonds européen n'est pas seulement le marché de l'enseignement, un marché encore difficile à pénétrer et à monétiser. " Bien sûr, ce sera le plus gros marché puisqu'en termes de budget, au niveau européen, l'éducation représente 6 % du PIB ", précise Marie-Christine Levet. Mais l'école ne constitue qu'un des piliers visés par le nouveau fonds. Il entend aussi entrer au capital de jeunes pousses positionnées sur le marché de la formation professionnelle (le créneau le plus mature et au retour sur investissement mesurable, avec pour cible les entreprises), celui de la formation continue (avec pour cible l'individu), le marché du parascolaire et de l'orientation qui cible plutôt les parents avec les activités éducatives ou de soutien scolaire et de remédiation. Educapital n'exclut pas non plus de s'immiscer dans les ressources humaines dans le cadre de la gestion des talents. Bien sûr, la France occupera le haut de la liste des investissements puisque Marie-Christine Levet prévoit d'y réaliser environ 50 % de ses opérations. Reste 50 % qui pourraient être répartis dans les autres pays européens et en Israël. D'ailleurs, le duo féminin à la tête d'Educapital a déjà pris la route pour découvrir les écosystèmes de start-up liées à l'éducation dans les pays nordiques, en Israël et tout récemment en Belgique. Selon nos informations, les premiers rendez-vous sont d'ailleurs pris avec des jeunes pousses belges. " Les edtechs sont un assez petit marché en Europe, analyse Marie-Christine Levet. On y dénombre environ 3.000 start-up mais le marché est potentiellement très gros puisque l'éducation constitue l'un des gros budgets d'Etat et qu'il s'agit d'un marché résilient : on aura toujours besoin de se former. " Et même de plus en plus, à en croire l'investisseuse qui cite, comme un slogan, la formulation américaine selon laquelle edtech are the new fintech." L'accélération des technologies fait que les compétences deviennent aujourd'hui bien plus vite obsolètes et que tout un chacun va devoir davantage se former tout au long de sa vie. " C'est bien pour accompagner cette évolution que Marie-Christine Levet s'est lancée dans les edtechs, avec le sentiment de " faire du capitalisme responsable ", glisse-t-elle. " Nous allons pleinement intégrer la dimension de responsabilité sociétale dans les choix d'investissements que l'on fera ", assure-t-elle. Mais Educapital n'a toutefois rien du mécène ou du sponsor : il s'agit bien d'un fonds d'investissement, comme tous les autres, qui attend un retour financier. " Le fait de partir à la recherche de start-up dans l'univers de l'éducation n'a donc pas vraiment d'impact sur les critères de sélection et d'investissements des jeunes pousses ", admet Marie-Christine Levet. La scalabilité, c'est-à-dire la possibilité pour la start-up d'enregistrer une croissance rapide, de jouer sur les effets d'échelle et de se développer à bonne allure à l'international, constituera un critère de choix important. Educapital entend investir des montants compris entre 300.000 euros et 2 millions. Ce qui correspond à des investissements en post-seed ou de petites " séries B " comme on les appelle dans le jargon. Cela implique également que les start-up intéressées n'en soient pas au stade de la simple idée : elles doivent déjà avoir développé leur concept et même compter leurs premiers clients et générer leurs premiers revenus. Le fonds Educapital s'intéresse à un spectre très large d'activités dans le domaine de l'éducation. Parmi elles, Marie-Christine Levet s'intéresse particulièrement au jeu comme méthode d'apprentissage. Qu'il s'agisse d'applications mobiles pour apprendre les maths ou de jouets connectés, l'investisseuse croit dans les vertus de l'univers gamifié pour motiver les enfants à s'instruire. Qu'il s'agisse de matières traditionnelles comme les mathématiques ou de la technologie elle-même, le jeu constitue, selon Marie-Christine Levet, une porte d'entrée efficace vers l'apprentissage. La responsable d'Educapital pointe également les technologies de l'intelligence artificielle comme une opportunité colossale pour l'éducation. " On arrive dans une nouvelle révolution technologique de l'éducation, précise-t-elle. Dans un premier temps, le numérique promettait essentiellement de démocratiser la formation. Désormais, la révolution vient de l'ère des datas et de l'intelligence artificielle qui vont permettre d'offrir un enseignement plus individualisé qui s'adapte mieux à la manière dont chacun apprend et qui permet donc d'arriver à de meilleurs résultats. En France, on dénombre chaque année 100.000 élèves qui décrochent du système scolaire, ce qui a aussi un coût énorme pour la société. " Remplacer le prof par un algorithme ? " Non, bien sûr que non, répond Marie-Christine Levet. Il s'agit surtout de développer des outils et des plateformes mais qui resteront au service du professeur pour améliorer la manière d'apprendre. Le numérique ne remplace pas le professeur. Peut-être pour des adultes très motivés qui peuvent apprendre seuls, mais le numérique ne remplace pas un professeur qui d'ailleurs doit accompagner l'enfant dans le numérique plutôt que de le laisser seul. Il s'agit d'apporter ce que le numérique a de mieux pour arriver à une éducation plus innovante, ce qui passe par l'apprentissage du code et la formation aux compétences du 21e siècle, en ce compris le travail collaboratif, l'esprit critiques, etc. " Cela devrait quand même mener à un monde de l'enseignement assez différent, selon Marie-Christine Levet. " Pour les plus grands, on devrait voir le concept de la classe inversée se développer, entrevoit-elle. C'est-à-dire qu'ils feront à la maison ce qui est facile, notamment les cours magistraux qui auront de moins en moins d'intérêt : ils pourront regarder un prof en vidéo à la maison et, donc, avoir accès aux meilleurs profs de la planète. Par contre, en classe, ils seront amenés à échanger, partager et travailler en groupe. Ils y apprendront à manipuler ou à présenter un projet. " Selon la fondatrice d'Educapital, cette évolution nécessaire doit avoir lieu aussi vite que possible afin de préparer la nouvelle génération aux défis de demain. Elle se dit d'ailleurs convaincue que son fond pourra aider certaines start-up à développer le marché, encore balbutiant en Belgique.