Sur le pignon du numéro 1 de la rue Vanden Branden, s'affiche fièrement le logo d'UberEATS, l'entité de livraison de repas de la bête noire mondiale des taxis. En ce jour gris du mois d'octobre, il y a de l'animation devant le bâtiment : pas mal de jeunes sortent avec leur gros sac noir et un T-shirt UberEATS. Ils viennent d'être recrutés par le nouvel entrant du secteur de la livraison. Un homme d'une quarantaine d'années assis sur son scooter vient lui aussi de s'inscrire pour assurer des livraisons de repas à Bruxelles.
...

Sur le pignon du numéro 1 de la rue Vanden Branden, s'affiche fièrement le logo d'UberEATS, l'entité de livraison de repas de la bête noire mondiale des taxis. En ce jour gris du mois d'octobre, il y a de l'animation devant le bâtiment : pas mal de jeunes sortent avec leur gros sac noir et un T-shirt UberEATS. Ils viennent d'être recrutés par le nouvel entrant du secteur de la livraison. Un homme d'une quarantaine d'années assis sur son scooter vient lui aussi de s'inscrire pour assurer des livraisons de repas à Bruxelles. "Cela va très vite et il n'y a presque aucune formalité, me glisse-t-il. Il faut simplement s'assurer d'avoir préalablement téléchargé l'application dédiée aux coursiers." Je n'avais pas forcément l'intention de m'inscrire comme livreur ce jour-là. Mais sur un coup de tête, je me lance. A l'intérieur du bâtiment pas encore aménagé, deux employés d'UberEATS se chargent d'inscrire les candidats, agglutinés autour d'un comptoir. Tour à tour, la quinzaine de jeunes types qui me devancent, tous la vingtaine environ, s'enregistrent comme livreur et reçoivent leur matériel (sac de livraison et T-shirt). "Hé Madame, si on fait un accident, c'est bien l'assurance de Uber qui rembourse, hein ?", lance un candidat fraîchement inscrit. "Ah non, vous êtes indépendant, c'est à vous de faire le nécessaire", lâche sans plus de détails la responsable des inscriptions. Dans ce joyeux brouhaha, je patiente une quinzaine de minutes avant de me retrouver face au "recruteur" qui, sans vraiment me regarder, me tend la main pour que je lui donne ma carte d'identité. Il la prend en photo, encode quelques informations sur son GSM. Il me demande de me connecter à l'application via mon smartphone. Je rencontre quelques soucis pratiques, du coup l'employé propose de s'en charger. Il accepte lui-même ce qui ressemble aux conditions générales (que je n'ai donc pas l'occasion de lire ! ). Au même moment, un coursier tout juste inscrit demande : "Est-ce que mes parents vont perdre les allocations ?". Le responsable n'a pas vraiment de réponse à lui fournir. Sept minutes exactement après m'être approché du comptoir, je suis à l'extérieur avec mon matériel et mon nouveau statut de livreur. Sans contrat papier, sans même savoir combien je serai payé ni même les horaires exacts auxquels je dois me connecter à l'application. Voilà qui pose plusieurs questions. Chez UberEATS (qui a préféré nous répondre par mail plutôt que de vive voix), on insiste sur la mise en place d'une séance d'information : " Nous invitons les coursiers intéressés à une séance d'information. Lors de cette session, nous expliquons le fonctionnement de l'application UberEATS et nous leur suggérons quelques règles de bonne conduite pour bien se comporter avec les restaurateurs et les clients ." Une séance à laquelle j'ai involontairement échappé, sans que cela ne m'empêche de m'inscrire. Pour Benoît (nom d'emprunt) qui gagne sa vie uniquement comme livreur de repas, "Uber s'est dépêché de recruter en masse pour avoir un maximum de livreurs rapidement. Cela s'est fait à la va-vite. Nous avons reçu quelques infos sur la rémunération et le statut, mais dans les grandes lignes seulement." D'ailleurs, le jeune homme ne s'est rendu compte qu'après une semaine qu'il avait besoin de prendre sa propre assurance. "Ce n'est que lorsque j'ai posé la question qu'ils me l'ont dit", insiste-t-il en précisant que face à tant de flou, il préférait pour l'instant rester coursier chez Deliveroo, le concurrent principal d'UberEATS à Bruxelles. Un recrutement et un manque d'informations qui ont de quoi surprendre quand on sait que le géant américain met sur les routes des tas de (très) jeunes coursiers, avec pour seul équipement une application mobile et un sac à dos... noir ! Certains d'entre eux, dans l'ignorance, ne souscrivent pas à une assurance dédiée. "Nous demandons à tous nos partenaires d'être correctement assurés avant de prendre la route", insistent néanmoins les responsables de l'activité en Belgique. Sans toutefois le contrôler... On le sait, la question demeure épineuse. Dans la livraison de repas, plusieurs systèmes coexistent : les coursiers indépendants (voire complémentaires) et les coursiers étudiants. Dans ce dernier cas, ils peuvent passer par l'organisation SMart qui leur assure une certaine stabilité puisqu'elle devient "l'employeur" le temps des prestations et met à leur disposition une assurance adéquate. D'ailleurs, au moment de l'arrêt des activités de la start-up Take Eat Easy, les coursiers affiliés chez SMart ont pu bénéficier de leurs revenus (payés par la coopérative) tandis que les indépendants ont perdu leurs revenus de juillet 2016. Chez Deliveroo, plus de 90 % des coursiers actifs passent par la SMart. Cela leur assure une rémunération à l'heure (9,31 euros pour les étudiants et 11 euros + 2 euros par course pour les indépendants) et non à la course. Cela implique toutefois pour la start-up le paiement de cotisations patronales et d'une commission (6,5 %) à SMart. Des contraintes qui ne semblent pour l'instant pas convenir à UberEATS qui n'a pas encore formellement noué de partenariat avec la coopérative. "Nous avons discuté avec eux, admet Maxime Dechesne, directeur opérationnel chez SMart, mais n'avons pas encore signé d'accord sur notre convention qui contient des principes non négociables pour encadrer correctement cette activité. Mais cela peut encore se faire. Ce qu'on constate, c'est qu'en général, le concept de rémunération à l'heure n'est pas prévu à la base dans le modèle de ces entreprises." Au niveau de la rémunération, le système n'affiche pas beaucoup plus de transparence. Combien gagne réellement un coursier sur UberEATS ? La firme répond : "Cela dépend de quand et où le coursier décide de se connecter à UberEATS. Il a en effet la liberté de choisir entre le fait d'être "très actif" ou "très peu actif" sur la plateforme. Les coursiers sont payés par commande et en partie au kilomètre. A Amsterdam, les coursiers gagnent environ 10 à 12 euros par heure. C'est comparable à ceux qui opèrent à Bruxelles, mais cela dépend bien sûr du moment pendant lequel ils sont actifs." Au moment de son lancement en octobre, UberEATS proposait à ses livreurs un "revenu garanti" qu'ils aient ou non des commandes. Histoire de les fidéliser. Et par moments, c'est encore le cas, admettent les responsables de Uber. "Mais quand on n'est pas sous le régime du revenu garanti et si on n'obtient pas de course, les revenus peuvent se révéler hyper faibles voire nuls, souligne Benoît, le coursier. Pour le moment, c'est encore assez précaire." Mais ce sont les débuts et UberEATS fait le pari qu'il parviendra à générer assez de commandes pour multiplier le nombre de courses et donc les revenus. Au moment de m'inscrire, j'ai entendu que mes premiers euros, jusqu'au plafond de 5.000 euros, seraient taxés 10 % à la source, conformément à la loi De Croo sur les activités de peer-to-peer. Mais attention ! A l'heure actuelle, même si la loi est entrée en vigueur le 1er juillet, les deux arrêtés royaux d'exécution ne sont pas encore passés ! "Ils sont à l'étude au Conseil d'Etat, glisse-t-on au cabinet du ministre des Finances Johan Van Overtveldt. Ils passeront au plus tard en décembre." Certains s'inquiètent quand même : qu'adviendra-t-il des revenus des coursiers perçus entre octobre et décembre ? "Les arrêtés royaux appliqueront la même date que la loi programme concernant l'économie collaborative, indique-t-on au cabinet du ministre des Finances. Ils seront donc rétroactifs." Reste que UberEATS doit bénéficier d'un agrément pour que la loi s'applique à ses prestataires. Elle ne le détient pas encore. Chez Deliveroo, on reste dans l'attente sur le sujet : "Aujourd'hui, nous ne savons pas encore avec certitude quelles sont les plateformes qui seront éligibles pour bénéficier de la loi De Croo, précise Mathieu de Lophem, country manager de Deliveroo. Les critères ne sont pas encore totalement définis et nous ne souhaitons donc pas prendre de risque à ce niveau." UberEATS se montre, visiblement moins prudent sur cette question.