Les baffles ne déversent pas encore leurs décibels sur la plaine des Ardentes. Mais une certaine agitation règne déjà à Liège en cette veille de concerts. Les premiers festivaliers font le pied de grue devant l'entrée du camping, à l'affût du meilleur emplacement pour planter leur tente. Les camions défilent et débarquent l'équipement nécessaire pour accueillir dignement les fêtards amateurs de bon son. Du côté de l'espace couvert des Halles, l'ambiance est décontractée, mais un peu plus studieuse.
...

Les baffles ne déversent pas encore leurs décibels sur la plaine des Ardentes. Mais une certaine agitation règne déjà à Liège en cette veille de concerts. Les premiers festivaliers font le pied de grue devant l'entrée du camping, à l'affût du meilleur emplacement pour planter leur tente. Les camions défilent et débarquent l'équipement nécessaire pour accueillir dignement les fêtards amateurs de bon son. Du côté de l'espace couvert des Halles, l'ambiance est décontractée, mais un peu plus studieuse. Sur une poignée de tables reliées par un savant enchevêtrement de câbles s'affairent une quarantaine de geeks, passionnés de technologie. Pendant 24h, répartis en équipes improvisées, ils vont s'employer à créer une application ou un logiciel original dans le domaine de la musique numérique. Ce hackathon s'inscrit dans le cadre du programme Wallifornia MusicTech. Initiée par le KIKK Festival, l'ASBL Gotoro, le Théâtre de Liège et Les Ardentes, cette initiative vise à fédérer les acteurs d'un marché de niche, celui de la technologie musicale. Plusieurs projets sont développés dans cette optique, notamment un programme d'accélération de start-up piloté par l'incubateur Leansquare. Les organisateurs de Wallifornia MusicTech profitent de l'élan des Ardentes, qui réunissait le week-end dernier 80.000 fans de musique, pour donner un coup de projecteur à leurs initiatives. Les participants au hackathon ont ainsi pu tester en direct leurs prototypes auprès des festivaliers... du moins ceux qui n'avaient pas la tête ailleurs. Le vainqueur de cette première édition a pu présenter son Beat Motor, une drôle de machine permettant de jouer de la musique électronique grâce à une interface développée par la start-up Playground et mise librement à disposition des participants du hackathon. Cette idée de mixer manifestation musicale et hackathon a été importée des Etats-Unis, du Texas plus précisément. L'Américain Travis Laurendine a été le premier à organiser un tel événement lors du festival South by Southwest à Austin, qui combine conférences et concerts. Il était en bord de Meuse pour animer son pendant wallon : " Le but d'un hackathon est de rassembler les gens autour d'une thématique, en l'occurrence la musique numérique. On a ici des développeurs, des coachs, des représentants de l'industrie musicale, des fans... Notre objectif est de les aider à se rencontrer, à se comprendre et à travailler ensemble. La composante sociale est très importante ", explique ce serial entrepreneur au look librement inspiré des Jackson Five et des ZZ Top. A l'instar de cet événement estampillé MusicTech, les hackathons bénéficient d'un véritable engouement. En Belgique, le nombre de hackathons a triplé en l'espace de deux ans (voir graphique). Chaque semaine ou presque, les développeurs et autres champions de l'informatique peuvent trouver chaussure à leur pied. Michel Duchateau, chief innovation officer chez Confidencia, suit de près l'évolution de ces manifestations rassemblant les technophiles. Spécialisé dans l'accompagnement de start-up, il revient du Congo où il animait le premier hackathon jamais organisé à Kinshasa, avec pour mission de poser les premières bases d'une communauté " techno ". En Belgique, Michel Duchateau a dénombré 135 hackathons organisés depuis 2011, avec une forte accélération depuis 2015 : " C'est un phénomène sociétal ", atteste-t-il. Originellement, les hackathons étaient des événements relativement confidentiels, réservés à une petite caste de geeks, de hackers et de fans de technologies numériques. Ces réunions un peu underground avaient pour but de bidouiller des lignes de code et de tester la rigidité de certaines infrastructures informatiques. Elles sont désormais plus organisées. La preuve : de grandes sociétés (Allianz, Auchan, Volvo, etc.) s'intéressent au phénomène. Dans le milieu bancaire, des institutions comme KBC, ING ou BNP Paribas Fortis ont déjà organisé plusieurs hackathons : " Cela fait trois ans qu'on organise ce type d'événement en Belgique, explique Olivier Peeters, responsable marketing et innovation du département corporate banking chez BNP Paribas Fortis. L'objectif est de repérer des start-up qui peuvent nous aider à progresser sur certains sujets, afin de proposer de nouvelles solutions digitales à nos clients. " Contrairement aux hackathons " classiques ", l'événement ne s'adresse pas à un public hétéroclite de geeks passionnés de code, mais bien à des entrepreneurs au projet structuré sous la forme d'une start-up ou d'une scale-up. Dans l'esprit, le projet s'éloigne assez fort des hackathons " originels ". Pour la banque, c'est une question d'efficacité. " Les start-up présentes doivent nous présenter un produit ou un service avancé, que l'on pourra faire bifurquer vers nos clients ", précise Olivier Peeters. Le hackathon se rapproche dans ce cas d'un concours de start-up, qui reçoit d'ailleurs son prolongement au niveau international, puisqu'il est organisé simultanément dans 10 pays. Les lauréats gagnent leur place dans le programme d'accélération de la banque, afin de suivre le développement du prototype présenté lors du hackathon. Avec l'ambition de créer une solution qui pourra être déployée au sein de la société ou auprès des clients. Issue du hackathon 2016, la société Gambit est actuellement en incubation chez BNP Paribas Fortis où elle poursuit le développement de son application Birdee (gestion digitale de portefeuille). En s'ouvrant à des opérations de ce type, les grandes sociétés cherchent à se connecter à l'écosystème des start-up numériques. Les deux mondes ont tout intérêt à travailler ensemble, estime Olivier Peeters (BNP Paribas Fortis) : " On sent une volonté de la part des start-up de travailler avec les grands groupes. De notre côté, nous nous rendons compte que nous ne pourrons pas tout transformer nous-mêmes. Nous avons besoin d'idées novatrices venant de l'extérieur ", pointe le responsable marketing et innovation du département corporate banking. " Les hackathons sont trendy. C'est un effet de mode, mais c'est aussi un bon moyen de regrouper des sociétés autour de projets communs. Pour les grands groupes, c'est une opportunité de créer de la valeur. En deux jours, on peut déjà faire beaucoup de choses ", assure Wouter Remaut, CEO de Co.Station, qui a accueilli le dernier hackathon de son actionnaire principal BNP Paribas Fortis. Récupérés par les grandes sociétés, les hackathons sont utilisés pour rencontrer de nouvelles finalités. Il ne s'agit plus simplement d'aligner des lignes de code pour s'amuser le temps d'un week-end. L'organisateur veut des résultats. " On voit se développer des hackathons qui poursuivent différents objectifs assez précis, observe Michel Duchateau, chief innovation officer chez Confidencia et auteur d'un rapport sur les hackathons. Certains organisateurs veulent favoriser l'entrepreneuriat et le développement des start-up, d'autres cherchent à recruter de la main-d'oeuvre, d'autres encore ont un souci de visibilité, ou misent sur l'open innovation afin de faire émerger de nouvelles solutions en interne. " En avril dernier, la Stib (Société des transports intercommunaux de Bruxelles) a organisé son premier hackathon, dédié aux solutions innovantes en matière de mobilité. Une cinquantaine de participants, essentiellement des développeurs indépendants, ont pris part à l'aventure. " Ce type d'événements permet de donner une autre image de notre société ", pointe David Favest, directeur marketing de la Stib. Au-delà de cet aspect communicationnel, le hackathon est aussi une opportunité pour la société de transport de se confronter à des idées innovantes. Pour l'occasion, la Stib a donné accès à ses données de transport, que ce soient les données de trafic en temps réel ou les informations concernant la localisation des arrêts. Trois projets prometteurs ont émergé du brassage d'idées organisé pendant les trois jours du hackathon. Notamment Upway, une application de réalité augmentée permettant de mieux s'orienter dans une station de métro. Un chatbot (robot conseiller) a également été développé. Il devrait donner lieu à une application concrète à la rentrée prochaine. Ces projets auraient eu plus de mal à émerger dans le cadre classique de l'entreprise, explique David Favest . " Nos équipes n'ont pas toujours le temps de prendre du recul, avance le directeur marketing. Avec un hackathon, on offre une bouffée d'air pendant un week-end entier. Cela permet de faire surgir de nouvelles idées de manière très concrète, puisqu'on travaille sur notre set de données. À nous de construire ensuite un véritable business case. " C'est ce qu'a réussi à construire Molengeek. L'espace entrepreneurial installé à Molenbeek a organisé un hackathon en mai 2016 autour de la thématique des services d'urgence. " C'était une réponse positive que nous voulions apporter après les attentats de Bruxelles ", explique Julie Foulon, cofondatrice de Molengeek. De ce hackathon est sortie une application, CitizenMap, qui a pour mission de collecter des informations sur la localisation, l'accessibilité et les spécifications techniques des défibrillateurs disponibles en Région bruxelloise. Le succès de ce hackathon, selon ses organisateurs, réside dans les contacts préalables développés avec les acteurs de terrain que sont les pompiers. Ceux-ci ont permis d'identifier de véritables problématiques et de développer un outil répondant à un réel besoin. Actuellement en test auprès de volontaires de la Croix-Rouge, l'application devrait être lancée officiellement à la rentrée. Mieux préparés en amont, mieux suivis en aval, les hackathons sont en phase de professionnalisation. C'est à partir de ce constat que Bastien Van Wylick a décidé de mettre sur pied Impact Valley. A partir de cette nouvelle structure, il développe un outil permettant aux organisateurs d'hackathons de gérer la préparation et la concrétisation de leurs événements. La plateforme hackspace.eu permet aux participants de pitcher leurs idées en ligne, de se mettre en contact avec les futurs membres de leur équipe, d'explorer du contenu lié à la thématique du hackathon, de chercher les profils les plus adéquats pour développer leur projet, etc. " On n'est plus vraiment dans le concept où on s'enferme dans un garage entre potes sans but précis, témoigne Bastien Van Wylick, fondateur de la communauté d'entrepreneurs Sharify. Les hackathons acquièrent de plus en plus une vocation business. Si les organisateurs veulent que ces événements aient un vrai impact et débouchent sur des projets viables, il faut les professionnaliser. "