Les observer déployer leur carte à un carrefour en plein vent, dans un café en renversant leur consommation ou bien s'arracher les cheveux pour la replier correctement comme devant un casse-tête développe assurément un petit air à la Jacques Tati.
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Les observer déployer leur carte à un carrefour en plein vent, dans un café en renversant leur consommation ou bien s'arracher les cheveux pour la replier correctement comme devant un casse-tête développe assurément un petit air à la Jacques Tati. Aujourd'hui, c'est tellement plus simple de mettre en route son application de géolocalisation sur son smartphone et de se laisser guider à la voix et à l'oeil. Et pourtant, voilà encore une survivance de notre ère pré-numérique qui refuse de disparaître. Peut-être parce qu'elle possède encore une certaine utilité à l'ère du GPS? C'est en tout cas ce que démontre brillamment Meredith Broussard, professeure à la New York University et auteure d'un essai au titre éloquent: Artificial Unintelligence: How Computers Misunderstand the World. Elle y fustige ceux qu'elle nomme "les technochauvins", à savoir ceux qui parent la technologie de toutes les vertus avec l'idée que quoi qu'il arrive, le numérique remplacera tôt ou tard l'analogique (ceux que nous avons appelés pour notre part les "darwinistes" technologiques). Or, selon elle, le plan en papier, notamment, a encore des services à nous rendre. Il détient un pouvoir que ne possèdent pas les applications numériques dans la construction de notre rapport au territoire. Meredith Broussard s'appuie sur un distinguo opéré par les experts en sciences cognitives entre la "connaissance superficielle" ¬ celle qui nous permet de naviguer quotidiennement dans la vie ¬ et "connaissance profonde" ¬ celle qui nous apporte une approche plus intime des choses qui nous entourent. Le GPS, même le plus perfectionné, nous donne accès à une connaissance superficielle alors que la carte papier nous ouvre à une connaissance plus profonde. Evidemment, reconnaît-elle, si vous restez seulement quelques heures dans une ville et vous devez vous rendre à un rendez-vous urgent depuis l'aéroport, le GPS fera mieux l'affaire. Inutile de vous plonger dans un plan. Mais si vous tenez à rester quelques jours, à comprendre une ville, la carte vous offrira le luxe d'une perception plus profonde. Muni d'un seul GPS, vous ne connaîtrez d'un territoire que de simples points distribués de façon disjointe ; un peu comme si vous appréhendiez Bruxelles, Paris, New York ou Tokyo uniquement à l'aide d'un plan de métro et des noms de stations.La carte papier, quant à elle, assure une meilleure granularité dans la mesure où les monuments, les rues, les quartiers se trouvent organisés organiquement et spatialement (en tout cas en 2D). D'ailleurs, en reprenant des cartes touristiques des villes que vous avez pu visiter, vous pouvez voir émerger entre les trajets gribouillés des souvenirs: les expressions de la ville comme celles que l'on peut lire sur un visage. Chaque ville a une physionomie que le GPS ignore. Broussard souligne aussi que l'un des avantages de la carte, c'est sa limite même. A peine imprimée, celle-ci est de fait frappée d'obsolescence (l'apparition d'une nouvelle rue, un autre sens interdit, etc.). Or, ce sont des erreurs traçables que l'on peut anticiper. Un péché véniel donc, puisqu'elles peuvent être détectées par la date de publication. Alors que les e-cartes, elles, pèchent par orgueil en se posant en relevés parfaits, omniscients et en temps réel (ce qu'elles ne sont pas). Quoi qu'il en soit, toute carte est toujours l'approximation d'un territoire. Seule serait parfaite celle imaginée par l'écrivain argentin Jorge Luis Borges: la carte à l'échelle 1/1 qui recouvrirait totalement (et finirait par se confondre) avec le territoire.