Depuis 2015, l'Agence du numérique (ADN), qui remplace l'ancienne Agence wallonne des télécommunications, se charge de développer le numérique dans le sud du pays. Les 32 personnes qui y travaillent constituent l'un des poumons de la stratégie Digital Wallonia : veille, recommandations, événements, mises en réseau, etc. Les missions de l'agence sont nombreuses et variées. A l'heure des changements attendus au sein de l'exécutif wallon et quelques mois après la mise en route d'une nouvelle version de la stratégie Digital Wallonia, le directeur de l'Agence du numérique, Benoit Hucq, dresse un premier bilan de ses actions.

TRENDS-TENDANCES. Sauf erreur, les budgets de l'Agence du numérique (ADN) ont été augmentés. C'est, pour vous, une bonne nouvelle : cela valide votre action et vous donne plus de moyens d'actions, non ?

BENOIT HUCQ. L'ADN, en tant qu'organisation, dispose d'un budget de fonctionnement qui évolue en fonction des contraintes budgétaires de la Région wallonne puisqu'on est dans un contexte budgétaire défini. Mais à côté de cette dotation de fonctionnement, nous recevons aussi un budget lié aux actions dans le cadre du déploiement de la stratégie digitale Digital Wallonia. Ce budget est en croissance ces dernières années et a doublé pour 2019 et 2020.

Ce qui veut dire concrètement ?

On est passé de 2 à 4 millions d'euros qui seront consacrés aux moyens d'actions de l'ADN dans le cadre de la réalisation de ses missions.

Justement, quelles sont exactement vos missions ?

Le conseil d'administration de l'agence a balisé les lignes de force d'un nouveau contrat de gestion 2019-2024 qui comprend les missions de base, approuvées par le gouvernement. Nous avions trois grandes missions et on en a ajouté une nouvelle. D'abord, il s'agit d'identifier les bonnes pratiques en matière de territoire numérique et de compétitivité territoriale par le numérique. Deuxièmement, nous devons promouvoir ces bonnes pratiques et inspirer le ministre et le gouvernement wallon pour définir des politiques digitales. Ensuite, nous avons comme mission de mettre en oeuvre des projets, en solo ou avec des partenaires, qui entrent dans cette politique numérique. Et enfin, nouvel ajout, l'agence doit avoir un rôle de catalyseur reconnu dans la gouvernance de la mise en oeuvre de la politique numérique.

Huit millions d'euros par an sont consacrés à l'équipement numérique des écoles.

Un rôle de catalyseur, c'est-à-dire ? Que vous initiez des actions et que ce sont d'autres acteurs qui les réalisent ?

Le numérique est un domaine large et transversal. Nous veillons à la cohérence d'une stratégie numérique au niveau de la Wallonie et l'ampleur de la tâche nous impose de travailler en mode partenariats. C'est-à-dire que, dans notre travail, nous mobilisons des partenaires existants qui sont sur le terrain. Un exemple : dans la vision d'internationaliser le secteur numérique, nous travaillons étroitement avec l'Awex (Agence wallonne à l'exportation) qui organise des déplacements vers les grands événements comme le CES de Las Vegas ou VivaTech à Paris, notamment. C'est aussi avec l'Awex que nous avons développé 10 hubs internationaux. Dans un autre domaine, celui du financement des start-up, on travaille avec la SRIW (Société régionale d'investissement de Wallonie) qui est le moteur du fonds W.IN.G. Nous sommes membres du comité de sélection et nous jouons un rôle de valorisation et de visibilité de cette dynamique de financement des start-up. Mais nous mettons nous-mêmes beaucoup de projets en oeuvre. Dans le cadre de la dynamique Giga Region, l'ADN a été chargée du suivi de l'accord ToP (Tax on Pylons) pour une meilleure couverture du réseau mobile. Nous avons non seulement valorisé l'effort des opérateurs dans ce dossier avec une conférence de presse importante à mi-parcours, mais nous avons aussi mis en place un outil en ligne où les élus locaux pouvaient faire remonter aux opérateurs les zones blanches ( zones sans réseau, Ndlr). Aujourd'hui, il n'y a plus de zone blanche mobile en Wallonie.

Vous êtes aussi impliqués dans le gros projet intitulé Ecole numérique. A l'heure actuelle, c'est un enjeu de taille avec la révolution numérique et les nouveaux besoins en matière de compétences. Où en est-on sur ces questions majeures ?

Comme vous le savez, 50% du matériel numérique déployé dans les écoles est financé par la Région. Ces quatre dernières années, nous avons lancé trois appels à projet d'équipement. La conception de ces appels est un travail réalisé en concertation entre l'ADN et l'administration. Nous avons défini le cahier des charges, réalisé la sélection et l'administration déploie le matériel.

Avec quels résultats, concrètement ?

Ces deux dernières années, 16 millions d'euros ont été investis pour équiper plus de 800 écoles avec plus de 21.000 équipements. Et le nouvel appel à projet 2019 concernera 500 écoles supplémentaires qui seront équipées prochainement.

Cela reste un sujet très sensible : beaucoup disent que ce matériel est déployé mais qu'il n'est pas utilisé parce que les professeurs sont mal impliqués. Est-ce le cas ?

C'est une bonne question. Nous avons analysé l'impact de ces projets, c'est-à-dire l'usage qui est fait du matériel. On a regardé le dernier projet avant le lancement de la stratégie Digital Wallonia, soit les équipements déployés en 2014. Et l'on a vu que le matériel est effectivement utilisé par les professeurs porteurs de projets. L'analyse a aussi montré que 85% des projets initiés ont été menés à bien et que ces projets ont incité des enseignants non impliqués initialement à intégrer progressivement du numérique dans leurs pratiques pédagogiques dans 87% des cas. Les critiques que vous évoquez pouvaient être vraies à l'époque de l'équipement systématique de toutes les écoles où certaines rangeaient le matériel. Cela, c'est du passé !

Il reste quand même pas mal de travail en matière d'équipement des écoles, non ?

Bien sûr puisque notre Baromètre Education montre que le taux d'équipement par élève s'établit en dessous de la moyenne belge. Il y a donc effectivement une marge de progrès notamment au niveau de l'équipement, de la connectivité interne et externe.

Cela veut dire que vous n'allez pas assez vite ?

C'est une question de moyens. Huit millions d'euros par an sont consacrés à l'équipement numérique des écoles. Ce qui fait 32 millions investis ces quatre dernières années. On estime qu'il faudrait 100 millions sur plusieurs années pour couvrir l'ensemble des écoles. Nous avons fait cette recommandation et nous le ferons savoir aux nouveaux responsables politiques. Nous avons aussi identifié des besoins nouveaux : qu'il y ait des gestionnaires de l'infrastructure IT dans les écoles et un accompagnement technico-pédagogique des professeurs. Mais sur ce point, c'est à la Fédération Wallonie-Bruxelles de se positionner.

Un des gros enjeux du plan Digital Wallonia résidait dans la maturité numérique des entreprises. Où en est-on après plusieurs années ?

Nous avons mené des actions structurelles sur un ensemble de secteurs : l'industrie manufacturière, la construction, les fintechs, le secteur agricole, les comptables, et on démarre maintenant des actions visant le secteur juridique, le tourisme, l'horeca et les petits commerçants. Là encore, nous avons travaillé comme catalyseur, c'est-à-dire de concert avec les fédérations professionnelles et des acteurs incontournables comme l'UCM (Union des classes moyennes) ou le SNI (Syndicat neutre pour indépendants) dans le cas des petits indépendants. Le rôle de l'agence a été d'identifier ces partenaires, de les activer et éventuellement de les financer pour organiser des actions de sensibilisation. Nous avons aussi développé des outils de maturité numérique, c'est-à-dire des outils de diagnostic, généraux ou spécifiques à des secteurs comme ceux de l'industrie et de la construction. Ensuite, il fallait s'occuper de l'accompagnement des entreprises. Là, déjà en 2017, a été lancé le mécanisme des chèques-entreprises pour lesquels l'agence a joué un rôle particulier. Si l'administration pilote ce mécanisme, nous avons développé l'applicatif de la gestion des chèques.

La Wallonie numérique est en marche. La majorité des acteurs ont compris l'importance et les enjeux.

Cette approche d'identification, de diagnostic et d'accompagnement, n'est-ce pas ce que vous faites avec l'industrie 4.0 et le programme Made Different ?

Oui. C'est une méthodologie développée par Agoria avec qui nous avons noué un partenariat. Ce programme Made Different Digital Wallonia regroupe trois volets. D'abord, une grande campagne de sensibilisation via des roadshows. Mais aussi des mécanismes où des partenaires du programme ont été financés pour aller faire des audits gratuits de demi-journées dans les entreprises. Enfin, la partie accompagnement pour laquelle existent des mécanismes de financement. Tout cela ne portant pas seulement sur les secteurs Agoria. Nous avons au total 35 partenaires dont la majorité des fédérations industrielles : Agoria, Essencia, Fevia, etc. Toutes sont mobilisées avec l'Union wallonne des entreprises.

© BRUNO FAHY (BELGAIMAGE)

Concrètement, comment mesurez-vous l'impact de vos actions sur ce programme ?

Le nombre d'entreprises sensibilisées est de plus de 900. Et 152 ont été accompagnées, c'est-à-dire ont eu ce demi-jour d'accompagnement. On a aujourd'hui désigné quatre Factories of The Future ainsi que 13 ambassadeurs qui sont des références en matière de transformation numérique. Mais il est vrai qu'il y a encore un besoin important de transformation numérique des usines... Par ailleurs, pour connaître l'impact de nos actions sur les entreprises, on mesure la maturité numérique des entreprises et on voit qu'elle augmente, sur plusieurs axes : l'infrastructure numérique, les équipements des collaborateurs, les processus et la stratégie numérique des entreprises.

Tous ces axes connaissent-ils vraiment une croissance ?

La maturité au niveau de l'infrastructure et des équipements est bonne. Par contre, il reste un gros travail à faire pour la numérisation des processus et la mise en place d'une stratégie numérique.

Mais c'est justement cet aspect qui est important : va-t-on assez vite ?

Je ne présenterais pas les choses comme cela. On peut toujours voir le verre à moitié vide. La Wallonie numérique est en marche. La majorité des acteurs ont compris l'importance et les enjeux. Il faut probablement aller plus vite dans l'action, mais c'est logique : les capacités et les niveaux d'investissement sont variables... Dans certains cas, le déploiement est plus simple et moins capitalistique que dans d'autres.

Un autre gros point dans la transition numérique concerne celle des autorités et de l'administration. C'est un des axes de Digital Wallonia. Où en est-on ?

Concernant ce dossier, un gros progrès structurant a été initié par le secrétariat général du Service public Wallonie (SPW) avec le soutien de l'Agence du numérique, à savoir la définition d'une gouvernance du numérique au niveau du SPW. Il s'agit de mettre au point une stratégie pour rendre un meilleur service au citoyen. Est-ce que l'on doit être mobile first ? Comment partage-t-on nos données au sein et en dehors de l'administration ? Comment des applications innovantes doivent-elle être déployées ? Etc. Un groupe de travail, incluant le bureau de consultance Roland Berger, a pris en charge cette gouvernance qui doit mener, dans les deux à trois ans, à la désignation d'un véritable CIO (chief information officer, Ndlr) de l'administration. Ce processus a démarré au 1er mai et n'est pas qu'une réflexion : cela mènera sur des actions de transformation.

Le numérique est une fabuleuse opportunité de développement territorial : il faut continuer à la saisir !

On peut quand même s'interroger sur le délai de deux à trois ans pour désigner ce fameux CIO qui va insuffler une stratégie numérique...

Soyons bien clairs : nous commençons tout de suite la réflexion et la personne désignée à ce poste prendra ensuite le relais. Qu'elle soit en place dans un an ou deux ans, c'est accessoire d'une certaine façon : l'important est de démarrer maintenant une dynamique pérenne, qui puisse perdurer une fois le partenaire externe parti.

Avec le nouveau gouvernement wallon, quels sont les gros chantiers qui devront être mis sur les rails... ou débloqués ?

Le chantier de base est évidemment l'amplification de la mise en oeuvre de la stratégie numérique wallonne, cohérente, inclusive et pluriannuelle autour des thèmes et enjeux identifiés par les acteurs et partenaires de la dynamique numérique. Le numérique est une fabuleuse opportunité de développement territorial : il faut continuer à la saisir !

Sur les dossiers à débloquer, il faudra que les arrêtés d'exécution du décret open data soient signés. Comme vous le savez, une directive européenne sur le sujet est passée mais ,au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles et des Régions, les arrêtés d'exécution n'ont pas été signés. Un autre élément important serait un nouvel accord de coopération entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Région wallonne. Pour dégager plus de synergies au niveau des actions d'équipements de la Région et des actions d'accompagnement des structures de l'enseignement. Les accords de coopération ne sont plus actualisés par rapport aux enjeux d'aujourd'hui. Cela permettrait d'avancer de manière cohérente.