Les développements actuels de l'intelligence artificielle (IA) excitent et affolent la planète. Pas un jour sans que le sujet ne soit mis sur la table, soit par la révélation de nouvelles avancées technologiques, soit pour évaluer leur impact sur le marché du travail, soit pour s'inquiéter du retard pris par l'Europe ou la Belgique dans ce secteur. Car si le train de l'IA est bien en marche, force est de constater que notre pays n'occupe aucun des wagons de tête. C'est la Silicon Valley, emmenée par Google, Apple, Amazon et Facebook, qui s'est positionnée en pionnière du secteur. Pour les Gafa, cette technologie pleine de promesses doit en effet leur offrir, au pire, de nouveaux relais de croissance, au mieux, un nouvel eldorado financier de nature à asseoir encore davantage leur toute puissance. De l'autre côté du monde, la Chine avance aussi à pas de géant, dopée par un gouvernement qui soutient et investit massivement dans l'intelligence artificielle. D'ailleurs, l'effervescence de l'empire du Milieu attire désormais plus de financement que les Etats-Unis. Certaines études évaluent à plus de 50% la part des capitaux mondiaux 2017 en intelligence artificielle investis en Chine. Contre seulement 38% aux Etats-Unis.
...

Les développements actuels de l'intelligence artificielle (IA) excitent et affolent la planète. Pas un jour sans que le sujet ne soit mis sur la table, soit par la révélation de nouvelles avancées technologiques, soit pour évaluer leur impact sur le marché du travail, soit pour s'inquiéter du retard pris par l'Europe ou la Belgique dans ce secteur. Car si le train de l'IA est bien en marche, force est de constater que notre pays n'occupe aucun des wagons de tête. C'est la Silicon Valley, emmenée par Google, Apple, Amazon et Facebook, qui s'est positionnée en pionnière du secteur. Pour les Gafa, cette technologie pleine de promesses doit en effet leur offrir, au pire, de nouveaux relais de croissance, au mieux, un nouvel eldorado financier de nature à asseoir encore davantage leur toute puissance. De l'autre côté du monde, la Chine avance aussi à pas de géant, dopée par un gouvernement qui soutient et investit massivement dans l'intelligence artificielle. D'ailleurs, l'effervescence de l'empire du Milieu attire désormais plus de financement que les Etats-Unis. Certaines études évaluent à plus de 50% la part des capitaux mondiaux 2017 en intelligence artificielle investis en Chine. Contre seulement 38% aux Etats-Unis. Et l'Europe? Elle n'a pas encore eu son sursaut, et ce malgré les appels du pied de nombreux observateurs qui craignent qu'elle ne rate totalement le train. D'après le Dr Laurent Alexandre, spécialiste en la matière et auteur du best-seller La guerre des intelligences, notre continent demeure un "crapaud numérique" face aux géants américains et chinois. Même constat chez l'économiste français Nicolas Bouzou. "Un ami me faisait remarquer que l'Europe semblait s'être spécialisée dans les analyses intellectuelles et la morale, comme en témoigne la prolifération de comités d'éthique sur le numérique, la robotique et l'intelligence artificielle, écrivait-il dans une chronique de juillet dans L'Express. Voilà une spécialisation confortable, éventuellement un peu lucrative mais qui rend l'Europe plus ridicule que puissante. Regardons la réalité en face: dans les secteurs clés de cette troisième révolution qui va façonner le 21e siècle, l'Europe est quasiment absente. Le classement des 20 principales valorisations boursières mondiales dans ces domaines fait froid dans le dos: 11 sont américaines et neuf chinoises. L'économie européenne reste rivée dans le passé." L'analyse paraît sévère, mais juste. Certes, on dénombre quelques initiatives. En France, par exemple, le président Macron a frappé les esprits avec le plan Vilani (et une bonne dose de communication) qui doit dessiner le futur programme de l'Hexagone en matière d'intelligence artificielle. Et en Belgique, quelques responsables politiques commencent à s'intéresser à la question. Ainsi, Ecolo-Groen a créé au Parlement un groupe de travail qui mène depuis le début de l'année une série d'auditions pour appréhender le phénomène du numérique au sens large et de l'IA en particulier. Mais de leur côté, la Chine et les Etats-Unis continuent d'intensifier la cadence. Que faire, dès lors, pour que la Belgique ne soit pas totalement absente de cette nouvelle carte qui se dessine? Quelques experts nous ont fait part de leurs idées. "On ne peut pas espérer développer quoi que ce soit de correct en IA en payant les chercheurs au prix d'une femme de ménage", lance le Dr Laurent Alexandre. Pour ce médecin et spécialiste français de la question, la course à l'intelligence artificielle n'est rien d'autre qu'une "guerre" pour emporter l'un des marchés les plus juteux des décennies à venir. Et sans les bons talents en Europe, et en Belgique, cette guerre ne se gagnera pas. "Or, les Gafa sont en train de recruter à tour de bras des spécialistes sur les cinq continents, avertit Laurent Alexandre. Ils vont jusqu'à accorder 100 millions de dollars de bonus aux meilleurs. Inutile de dire que dans ces conditions, le recrutement devient un instrument pour tuer les concurrents. Si on continue de n'accorder que 5.000 euros par mois à nos chercheurs publics, cela va mal se terminer. Pour espérer garder les bons chercheurs et en attirer de l'étranger, il faut que la Belgique leur propose entre 500.000 euros et 1 million par an. Parce que les enjeux financiers sont colossaux. Si les Gafa sont prêts à octroyer de tels bonus, c'est parce que les chercheurs qu'ils recrutent leurs permettront d'empocher des milliards par la suite." Le professeur Hugues Bersini, directeur du laboratoire d'IA de l'ULB, admet l'aspiration des cerveaux par les grands acteurs du Web. "C'est vrai qu'aujourd'hui, des acteurs comme Google ont tendance à attirer les meilleurs. Plusieurs chercheurs de notre labo ont déjà été recrutés par des grands du Web et c'est très difficile de rivaliser en termes de salaires. La fuite des cerveaux a donc bel et bien lieu, y compris en Belgique." Mais d'après le professeur, la question de l'argent ne serait pas la seule à entrer en ligne de compte. "Les Gafa développent, eux aussi, un environnement intellectuel très stimulant, donnant lieu à de nombreuses publications. Alors que jusqu'ici, cette possibilité était plutôt l'apanage des universités." "La bataille pour l'accès au marché de l'intelligence artificielle sera très dure à mener, prévient Laurent Alexandre. Et nous ne pourrons pas la gagner sans grands experts. Former des informaticiens moyens n'a pas de sens; les Gafa aspirent tout ce qui existe comme talent." Le médecin préconise donc la mise en place, en Belgique, d'un cursus de haut vol sur l'intelligence artificielle destiné aux meilleurs, triés sur le volet. "Bien sûr, le projet est contraire à la vision qui voudrait que tout le monde doit avoir sa chance d'y entrer. Mais c'est en créant une filière très élitiste qu'on parviendra à de bons résultats." Les progrès de l'intelligence artificielle laissent augurer l'émergence de nombreux nouveaux services. Et ses algorithmes lui permettront de prendre certaines décisions à la place des être humains. Une évolution qui n'est pas sans poser diverses questions. Peut-on laisser toute latitude à l'IA? Comment encadrer ce nouveau secteur? Selon Laurent Alexandre, "Bruxelles aurait un intérêt à déployer un grand think thank spécialisé dans les questions d'éthique et de réglementation de l'intelligence artificielle. Sa position européenne justifierait un tel projet susceptible d'attirer de grands spécialistes du domaine." Mais attention: encore une fois, c'est en y mettant le paquet que cela s'envisage. "Avec son initiative OpenAI, Elon Musk, le patron de Tesla, a réuni pas moins d'un milliard de dollars... Ce n'est pas avec une petite initiative à quelques centaines de milliers d'euros qu'on ira quelque part..." "Beaucoup d'observateurs évoquent la nécessité d'une taille critique pour émerger dans l'univers de l'intelligence artificielle, souligne Jacques Bughin, directeur du McKinsey Global Institute. Mais si vous observez Stockholm, par exemple, vous constaterez que s'y développe un vivier d'entreprises digitales et du secteur de l'IA relativement plus important qu'ailleurs, avec de bons taux de succès. Il s'agit pourtant d'une ville de taille à peu près équivalente à Bruxelles. Même si notre capitale et Anvers se classent dans le top 15 des centre de talents et de start-up en Europe, on pourrait s'inspirer des éléments charnières de ce modèle scandinave pour encore être plus efficace." L'idée? Ne pas forcément se spécialiser dans un secteur bien défini, type fintech à Londres, biotech à Boston, mediatech à Los Angeles, etc. Mais surtout se focaliser sur les opportunités business liées au fait d'être un pionnier dans ces technologies. "Stockholm a lancé des sociétés comme Klarna ou Spotify, rappelle Jacques Bughin, mais est aussi le réceptacle d'autres initiatives lancées dans des domaines aussi variés que la femtech (les technologies centrées sur les femmes, Ndlr) ou la cybersécurité." Il s'agira ensuite de mettre en place de façon optimale la collaboration en réseau entre les universités et les firmes. Ou favoriser l'éclosion d'un marché de l'investissement dans les entreprises et start-up innovantes. "En Suède, les grandes familles et les private equity locaux, comme EQT par exemple, ont souvent été les premiers à investir dans les nouvelles technologies, et pas essentiellement dans l'économie traditionnelle comme on a tendance à le faire dans notre pays." Enfin, il faut pousser les entrepreneurs d'IA à penser "mondial" dans la commercialisation de leurs produits. "Spotify est présent dans des centaines de pays, insiste Jacques Bughin. Son objectif est un taux de couverture aussi large que ses concurrents comme iTunes ou Apple Music. Si on combine ces facteurs, comme l'ont fait Stockholm ou même Zurich et Paris, Bruxelles pourrait faire de belles choses. Mais le mot d'ordre est hurry up: toutes les villes se lancent et le talent et le capital à risque se concentreront très rapidement dans celles qui auront maîtrisé ces facteurs avant les autres!" "Nous avons réussi à développer un terreau universitaire extrêmement bon, se réjouit Hugues Bersini, directeur du laboratoire d'intelligence artificielle de l'ULB. Et l'on n'a absolument pas à rougir en matière de recherche, tant chez nous qu'à la KU Leuven ou à la VUB." Mais cette qualité informatique universitaire, le professeur juge qu'elle devrait être plus souvent exploitées par nos entreprises pour améliorer leurs activités."Nous travaillons régulièrement sur des missions pour certaines sociétés mais il faut véritablement renforcer ce rapprochement entre entreprises privées et recherche. Car nous avons des solutions extraordinaires et bon marché qui peuvent être mises à profit. Il existe déjà des rapprochements en terme de brevets, spin off, etc., mais on devrait installer un nouveau partenariat privé-universitaire qui serait le point de départ d'un cercle vertueux. Ce n'est pas un secret que les milieux universitaires sont en recherche de nouvelles sources de financement. C'est donc une piste intéressante à développer. De plus, elle permettrait d'améliorer l'environnement de la recherche universitaire et le rendre, ainsi, plus attractif pour les chercheurs de talent."