Bruxelles, rue du Chantier. C'est là que se trouve le QG de Scabal, maison fondée en 1946, spécialiste du tissu de luxe et de la confection sur mesure. Sur des milliers de mètres carrés, s'étendent les ateliers où sont produits les liasses d'échantillons, les écrins pour tissus et les catalogues. C'est là aussi que sont stockés des mètres de matières somptueuses, prêtes à être envoyées partout dans le monde (la maison dessert 70 pays). Ou que la Maison expose ses collections, dans un étage réservé à cet usage, au-dessus des bureaux.

Que la multinationale soit à Bruxelles n'est pas anodin, comme l'explique le président exécutif Gregor Thissen : "Nous sommes très attachés à la Belgique, à Bruxelles en particulier, où tout a commencé. Quand nous avons décidé d'investir dans ce bâtiment, nous savions que cela serait coûteux et pas toujours aisé au niveau des transports, mais nous voulions rester fidèles à nos origines." Car si Scabal est l'acronyme de "société commerciale anglo-belgo-allemande-luxembourgeoise", l'entreprise familiale est bel et bien belge.

ALEXIS HAULOT
© ALEXIS HAULOT

Petit bout d'histoire

Tout démarre en 1938 quand Otto Hertz, négociant en tissus, quitte l'Allemagne nazie pour s'installer à Bruxelles, où il ouvre un commerce rue Royale. Au lendemain de la guerre, en 1946, il fonde Scabal. Très vite, il s'impose comme un précurseur, inventant notamment la présentation des tissus par liasses, et un expert dans le négoce de matières de haute qualité. Une affaire prospère qu'il étendra à l'international avec l'arrivée de J. Peter Thissen. Sans héritier, Otto Hertz a jeté son dévolu sur ce cadre de Düsseldorf, qu'il fait venir à Bruxelles avec sa famille. Ensemble, les deux hommes vont habiller le globe de leurs tissus de luxe, faisant de la maison une multinationale aux fibres solides. En un peu plus de 20 ans, le duo va conquérir la France, l'Italie, le Royaume-Uni, le Liban, le Japon, et Hollywood (Marlon Brando dans Le Parrain portera du Scabal). Il sera aussi à l'origine de la création de tissus de renom : les Superfins, le 120, suivi des 150, 160, 200... ou le Diamond Chip, incrusté de pierres précieuses.

En 1991, à la mort d'Otto, J.P Thissen fait venir à ses côtés son fils Gregor, diplômé en droit et en finances. "J'ai travaillé dans tous les départements avant de prendre à mon tour la tête de la maison, vers 2006. Mon père est devenu président du conseil et nous avons travaillé ensemble durant 25 ans. Depuis 2013, je suis devenu président exécutif et ambassadeur de l'entreprise familiale, tandis que Stefano Rivera endosse les responsabilités de CEO. Et je travaille ici tous les jours !"

ALEXIS HAULOT
© ALEXIS HAULOT

S'il n'a rejoint la maison qu'en 1991, Gregor Thissen a toutefois grandi avec elle et connu ses grands virages. Dont l'achat d'une unité de fabrication en Angleterre (1974) et celle d'un atelier de confection en Allemagne (1989). "Des étapes décisives, explique l'intéressé. Dans les années 1970, mon père et Otto Hertz ont pris conscience - face au développement du prêt-à-porter - de la disparition progressive des tailleurs, leur clientèle historique. Ils ont alors pensé à intégrer du tissage en amont, et de la confection en aval. Et ont développé la création de costumes sur mesure. Tout ne s'est pas fait en une fois évidemment." Ni facilement. Il fut même évoqué d'arrêter la production de tissus pour se concentrer sur la confection mais, explique Gregor Thissen, "mon père et moi avons tenu à conserver cette activité. Avec raison : aujourd'hui encore, les tissus représentent la moitié de notre chiffre d'affaires, soit quelque 25 millions d'euros sur un total de 50. La confection, elle, en rapporte environ 15".

Surfer sur la vague "sportswear"

Au fil des ans, l'offre costume s'étoffe avec des chemises, des cravates, des pulls, des manteaux... Et depuis peu, de pièces casualwear. "Le marché passe du formel au casual, poursuit Gregor Thissen. Une tendance, présente depuis longtemps, qui s'est accentuée ces dernières années. On a donc décidé de s'y attaquer de manière structurelle, sans perdre notre coeur de métier : l'habillé, le formel. Avant, on intégrait des éléments casualwear dans nos collections ; depuis trois ans, on y dédie une collection. On travaille dur et dans le détail pour conserver la spécificité du sur-mesure. Et toujours avec des tissus Scabal. Le sportswear peut être chic et qualitatif. Un mot important chez nous : la qualité. On veille à toujours rester au top."

ALEXIS HAULOT
© ALEXIS HAULOT

Pas toujours aisé sur un marché où la guerre des prix fait rage. "La solution la plus facile serait de délocaliser la fabrication de nos tissus dans un pays à bas salaires, mais l'on s'y refuse, affirme le président exécutif. Aujourd'hui, certaines marques ont tellement délocalisé leur production, qu'elles ne contrôlent plus ce qui s'y passe. Voici deux ans, nous avons donc racheté une usine au Portugal, où nous nous rendons régulièrement, avec des conditions de travail décentes, des techniciens que l'on a formés et que l'on connaît." De quoi faire face à la pression financière, tout en conservant une haute qualité de travail et la maîtrise de la chaîne.

Autre point d'attention : la durabilité. Et depuis des années. "Les mouvements autour du climat ont amplifié la médiatisation de cette valeur. Mais nous n'avons pas attendu que ce soit une tendance pour y veiller. Cela a toujours été une évidence. La différence, c'est qu'aujourd'hui, elle rencontre plus la demande du consommateur. Maintenant, on peut, bien sûr, toujours faire mieux en repensant l'emballage, l'utilisation d'énergie, le transport... Mais c'est challengeant !"

Et demain, Tokyo

Le challenge, le goût du défi, une autre caractéristique de Scabal. Encore aujourd'hui entre les mains exclusives des familles Hertz et Thissen, la Maison a été choisie pour habiller nos athlètes masculins en vue des prochains Jeux olympiques de Tokyo. "On n'a pas hésité à répondre à la demande du COIB, explique Gregor Thissen. D'abord, parce que les valeurs sportives, qui encouragent l'esprit de compétition, le respect, le dépassement de soi, cadrent bien avec les nôtres. Ensuite, cela nous permet de marquer notre attachement à la Belgique et à Bruxelles."

Une collaboration avec le COIB, qui se matérialise sous la forme de 250 tenues offertes aux athlètes olympiques, paralympiques et au staff masculin. Lors de notre passage, c'était le coureur de fond Soufiane Bouchikhi qui passait à l'essayage. "Logistiquement, c'est un peu rock'n'roll car les sélections des athlètes ne sont pas arrêtées. On va sans doute devoir mettre les bouchées doubles à un moment, mais nos équipes sont rodées à la production de pièces individuelles en grand volume. Et surtout, elles sont motivées : cette collaboration a renforcé leur sentiment d'appartenance à Scabal."

Une opération qui a toutefois un coût pour la maison. Qu'elle ne peut pas encore estimer... mais qui lui importe peu : "Nous investissons dans l'image de manière parcimonieuse, nous faisons peu de publicité, nous travaillons de manière ciblée sur les réseaux sociaux. Cette opération va contribuer à notre image, influencer la manière et l'intensité dont on se rappellera de Scabal. Les retombées sont difficilement quantifiables, mais d'expérience, nous savons qu'à long terme, nous en bénéficierons. Nous avons toujours fonctionné comme cela... et cela fait 82 ans que cela dure !"

Sigrid Descamps

UNE CLIENTELE PLUTOT HAUT DE GAMME

"Avant, on parlait d'un homme entre 45 et 65 ans, explique le président exécutif, Gregor Thissen. Aujourd'hui, les catégories d'âges n'ont plus de sens. Les hommes de 65 ans s'habillent plus 'jeunes' et les trentenaires sont plus attirés par le costume. Je dirais que notre client type a entre 30 et 65 ans, est actif et, de par sa profession, est amené à porter le costume ou au moins un veston, avec un profil socio­économique plus élevé que la moyenne. Avec des costumes coûtant en moyenne entre 1.500 et 1.800 euros, nous ne sommes pas la marque la plus abordable, sans pour autant pratiquer des prix fous."

ALEXIS HAULOT
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SCABAL EN DATES

  • 1938 : Otto Hertz quitte l'Allemagne pour Bruxelles, où il ouvre son affaire, rue Royale.
  • 1946 : Création de la société anonyme Scabal.
  • 1971 : Salvador Dali réalise pour Scabal, 12 peintures exprimant sa vision de la mode masculine au 21e siècle.
  • 1973 : Rachat de l'usine de filatures Bower Roebuck dans le Yorkshire.
  • 1989 : Rachat d'un atelier de confection sur mesure à Sarrebruck, en Allemagne.
  • 2020 : Scabal habille les hommes des équipes olympiques et paralympiques des J.O. de Tokyo.

SCABAL EN CHIFFRES

  • 6 : Le nombre de boutiques Scabal dans le monde, à Bruxelles, Londres, Paris, Genève, Shanghai et Séoul.
  • 550 : Le nombre de collaborateurs à travers le globe, dont une centaine à Bruxelles.
  • 70 : Le nombre de marchés que couvre la Maison.
  • 5.000 : Le nombre de tissus que propose Scabal.
  • 1.500 A 1.800 EUROS : Le prix moyen d'un costume sur mesure Scabal, livré trois semaines après la prise de commande.
  • 50 MILLIONS D'EUROS : Le chiffre d'affaires annuel, dont la moitié est issue de la vente de tissus.
Bruxelles, rue du Chantier. C'est là que se trouve le QG de Scabal, maison fondée en 1946, spécialiste du tissu de luxe et de la confection sur mesure. Sur des milliers de mètres carrés, s'étendent les ateliers où sont produits les liasses d'échantillons, les écrins pour tissus et les catalogues. C'est là aussi que sont stockés des mètres de matières somptueuses, prêtes à être envoyées partout dans le monde (la maison dessert 70 pays). Ou que la Maison expose ses collections, dans un étage réservé à cet usage, au-dessus des bureaux. Que la multinationale soit à Bruxelles n'est pas anodin, comme l'explique le président exécutif Gregor Thissen : "Nous sommes très attachés à la Belgique, à Bruxelles en particulier, où tout a commencé. Quand nous avons décidé d'investir dans ce bâtiment, nous savions que cela serait coûteux et pas toujours aisé au niveau des transports, mais nous voulions rester fidèles à nos origines." Car si Scabal est l'acronyme de "société commerciale anglo-belgo-allemande-luxembourgeoise", l'entreprise familiale est bel et bien belge.Petit bout d'histoireTout démarre en 1938 quand Otto Hertz, négociant en tissus, quitte l'Allemagne nazie pour s'installer à Bruxelles, où il ouvre un commerce rue Royale. Au lendemain de la guerre, en 1946, il fonde Scabal. Très vite, il s'impose comme un précurseur, inventant notamment la présentation des tissus par liasses, et un expert dans le négoce de matières de haute qualité. Une affaire prospère qu'il étendra à l'international avec l'arrivée de J. Peter Thissen. Sans héritier, Otto Hertz a jeté son dévolu sur ce cadre de Düsseldorf, qu'il fait venir à Bruxelles avec sa famille. Ensemble, les deux hommes vont habiller le globe de leurs tissus de luxe, faisant de la maison une multinationale aux fibres solides. En un peu plus de 20 ans, le duo va conquérir la France, l'Italie, le Royaume-Uni, le Liban, le Japon, et Hollywood (Marlon Brando dans Le Parrain portera du Scabal). Il sera aussi à l'origine de la création de tissus de renom : les Superfins, le 120, suivi des 150, 160, 200... ou le Diamond Chip, incrusté de pierres précieuses.En 1991, à la mort d'Otto, J.P Thissen fait venir à ses côtés son fils Gregor, diplômé en droit et en finances. "J'ai travaillé dans tous les départements avant de prendre à mon tour la tête de la maison, vers 2006. Mon père est devenu président du conseil et nous avons travaillé ensemble durant 25 ans. Depuis 2013, je suis devenu président exécutif et ambassadeur de l'entreprise familiale, tandis que Stefano Rivera endosse les responsabilités de CEO. Et je travaille ici tous les jours !"S'il n'a rejoint la maison qu'en 1991, Gregor Thissen a toutefois grandi avec elle et connu ses grands virages. Dont l'achat d'une unité de fabrication en Angleterre (1974) et celle d'un atelier de confection en Allemagne (1989). "Des étapes décisives, explique l'intéressé. Dans les années 1970, mon père et Otto Hertz ont pris conscience - face au développement du prêt-à-porter - de la disparition progressive des tailleurs, leur clientèle historique. Ils ont alors pensé à intégrer du tissage en amont, et de la confection en aval. Et ont développé la création de costumes sur mesure. Tout ne s'est pas fait en une fois évidemment." Ni facilement. Il fut même évoqué d'arrêter la production de tissus pour se concentrer sur la confection mais, explique Gregor Thissen, "mon père et moi avons tenu à conserver cette activité. Avec raison : aujourd'hui encore, les tissus représentent la moitié de notre chiffre d'affaires, soit quelque 25 millions d'euros sur un total de 50. La confection, elle, en rapporte environ 15".Surfer sur la vague "sportswear"Au fil des ans, l'offre costume s'étoffe avec des chemises, des cravates, des pulls, des manteaux... Et depuis peu, de pièces casualwear. "Le marché passe du formel au casual, poursuit Gregor Thissen. Une tendance, présente depuis longtemps, qui s'est accentuée ces dernières années. On a donc décidé de s'y attaquer de manière structurelle, sans perdre notre coeur de métier : l'habillé, le formel. Avant, on intégrait des éléments casualwear dans nos collections ; depuis trois ans, on y dédie une collection. On travaille dur et dans le détail pour conserver la spécificité du sur-mesure. Et toujours avec des tissus Scabal. Le sportswear peut être chic et qualitatif. Un mot important chez nous : la qualité. On veille à toujours rester au top." Pas toujours aisé sur un marché où la guerre des prix fait rage. "La solution la plus facile serait de délocaliser la fabrication de nos tissus dans un pays à bas salaires, mais l'on s'y refuse, affirme le président exécutif. Aujourd'hui, certaines marques ont tellement délocalisé leur production, qu'elles ne contrôlent plus ce qui s'y passe. Voici deux ans, nous avons donc racheté une usine au Portugal, où nous nous rendons régulièrement, avec des conditions de travail décentes, des techniciens que l'on a formés et que l'on connaît." De quoi faire face à la pression financière, tout en conservant une haute qualité de travail et la maîtrise de la chaîne.Autre point d'attention : la durabilité. Et depuis des années. "Les mouvements autour du climat ont amplifié la médiatisation de cette valeur. Mais nous n'avons pas attendu que ce soit une tendance pour y veiller. Cela a toujours été une évidence. La différence, c'est qu'aujourd'hui, elle rencontre plus la demande du consommateur. Maintenant, on peut, bien sûr, toujours faire mieux en repensant l'emballage, l'utilisation d'énergie, le transport... Mais c'est challengeant !"Et demain, TokyoLe challenge, le goût du défi, une autre caractéristique de Scabal. Encore aujourd'hui entre les mains exclusives des familles Hertz et Thissen, la Maison a été choisie pour habiller nos athlètes masculins en vue des prochains Jeux olympiques de Tokyo. "On n'a pas hésité à répondre à la demande du COIB, explique Gregor Thissen. D'abord, parce que les valeurs sportives, qui encouragent l'esprit de compétition, le respect, le dépassement de soi, cadrent bien avec les nôtres. Ensuite, cela nous permet de marquer notre attachement à la Belgique et à Bruxelles."Une collaboration avec le COIB, qui se matérialise sous la forme de 250 tenues offertes aux athlètes olympiques, paralympiques et au staff masculin. Lors de notre passage, c'était le coureur de fond Soufiane Bouchikhi qui passait à l'essayage. "Logistiquement, c'est un peu rock'n'roll car les sélections des athlètes ne sont pas arrêtées. On va sans doute devoir mettre les bouchées doubles à un moment, mais nos équipes sont rodées à la production de pièces individuelles en grand volume. Et surtout, elles sont motivées : cette collaboration a renforcé leur sentiment d'appartenance à Scabal."Une opération qui a toutefois un coût pour la maison. Qu'elle ne peut pas encore estimer... mais qui lui importe peu : "Nous investissons dans l'image de manière parcimonieuse, nous faisons peu de publicité, nous travaillons de manière ciblée sur les réseaux sociaux. Cette opération va contribuer à notre image, influencer la manière et l'intensité dont on se rappellera de Scabal. Les retombées sont difficilement quantifiables, mais d'expérience, nous savons qu'à long terme, nous en bénéficierons. Nous avons toujours fonctionné comme cela... et cela fait 82 ans que cela dure !"Sigrid Descamps