Francis Blake... Dans l'histoire de la société réputée dans le revêtement étan-che de toits plats, ce nom sonne toujours deux fois. Celui du cofondateur de ce qui, en 1932, s'appelle encore Arco, avant de devenir Imperbel, puis Derbigum en référence à son produit phare, le "dérivé bituminique de gomme". Celui du président actuel, petit-fils du premier. Un descendant très fier de perpétuer l'héritage de son aïeul et des valeurs scellées avec les familles de Goussencourt et Molitor dans le tourbillon des deux guerres mondiales.

"Une histoire formidable, note Francis Blake. Mon grand-père, officier britannique venu combattre à Ypres en 14-18, a ensuite décidé de s'installer en Belgique avec sa famille. Bien que tailleur de métier, une autre vocation l'a saisi : oeuvrer à la protection des individus, des familles. Dans la Belgique en ruines, une des priorités était de retrouver un bon toit au-dessus de sa tête. Associé à Agnan de Goussencourt, membre de la famille qui l'avait hébergé durant le conflit, mon aïeul s'est lancé dans ce business. D'abord sous le nom Arco, entreprise d'importation et placement de roofing, qui deviendra Imperbel, en 1932. Quand éclate la guerre 40?45, mon grand-père et son associé ont dû fuir la Belgique. Resté en place, le contremaître de l'entreprise a cependant continué à la faire tourner. Après-guerre, épaté par la fidélité, le dévouement et l'honnêteté de leur employé, le duo initial a fait de celui-ci le troisième actionnaire, à parts égales. La famille Molitor est l'héritière du contremaître."

Fernand Letist
© Fernand Letist

Aujourd'hui, Imperbel (pour l'état civil) Derbigum (pour le grand public) est un groupe multinational performant ayant préservé bien des valeurs inoculées par ses fondateurs. "C'est un état d'esprit multiple, décrit le président Francis Blake au coeur de l'usine de Perwez. Il demeure cette notion d'exercer un métier de 'protection' des biens et de personnes, pour longtemps et avec les meilleurs produits du moment. Notre vocation de protection est extensive puisque, depuis plus de 20 ans, nous sommes pionniers d'une démarche environnementale avant l'heure : l'exigence d'avoir l'usine et les technologies de production les plus propres et une gestion très régressive des déchets. Nous sommes les premiers et les seuls en Belgique à avoir investi dans un coûteux incinérateur de fumées qui a diminué de 85% les nuisances olfactives."

Résidus de vieilles toitures

Derbigum a bien enfourché un autre cheval de bataille écologique : devenir la première entreprise à atteindre 100% de recyclage du matériau utilisé. "Nous sommes les seuls au monde à recycler systématiquement des déchets de toitures bitumineuses. On a investi ici dans une machine qui en retraite 5.000 tonnes par an. Et les toits à peler, puis rénover, ça ne manque pas ! Par exemple, on va récupérer 3.400 tonnes de la seule toiture d'Opel Anvers en cours de destruction. La société de démolition stocke le tout et nous amènera deux camions par semaine pendant deux ans..., savoure le président. Aujourd'hui, les résidus de vieilles toitures entrent jusqu'à 40% dans la fabrication de nos rouleaux neufs. Le bitume est une matière très solide, recyclable, avec une durée de vie incroyable." Comme une famille, en somme !

"Nos efforts 'green & clean' relèvent de notre responsabilité sociétale envers ceux et ce que l'on touche"

Longévité, pérennité, vision et confiance caractérisent en effet la dynamique esquissée par Francis Blake. "Le profit à tout prix n'a jamais été le moteur de notre entreprise. Sinon, on aurait préféré un produit bon marché au derbigum, produit plus exigeant et plus cher de 25%. On se serait aussi dispensé d'investir en R&D et dans une machine de recyclage qui a englouti quelques millions d'euros depuis des années. Une petite formule guide notre entreprise triplement familiale : 'cela est juste, c'est ce qu'il faut faire'. Nos efforts green & clean relèvent de notre responsabilité sociétale envers ceux et ce que l'on touche. Sans oublier personne. Ni les milliers d'étancheurs qui nous font confiance, ni les clients, ni nos voisins, ni la nature. Tous ces choix sont validés par le CA composé de six personnes, deux par famille. Et selon une présidence tournante que j'exerce actuellement".

Fernand Letist
© Fernand Letist

Francis Blake est un président bien actif mais sans fonction opérationnelle dans Derbigum, bien qu'en ayant été à une époque le directeur général des filiales aux Etats-Unis, en Afrique du Sud et en Belgique. Cette présence familiale dans le leadership quotidien a en effet pris fin vers 2013, lors de modifications des statuts et sur décision concertée des trois actionnaires familiaux. Depuis, les rênes des sociétés sont uniquement confiées à des managers extérieurs. Et de manière tacite, les membres des familles actionnaires sont exclus de toute implication professionnelle dans le groupe. C'est ça aussi, l'étanchéité Derbigum.

Invention italienne

Justement, parlons-en de ce "dérivé bituminique de gomme", ramené à l'acronyme Derbigum, devenu membre d'honneur du tour de table familial d'Imperbel et son arme commerciale. Ce roofing apparaît en 1973 grâce à un ingénieur italien qui, à partir d'un déchet de polypropylène mélangé à du bitume, obtient une matière révolutionnaire, idéale pour couvrir les toits plats. Caoutchouteux, flexible, robuste, increvable, le derbigum est né et une société italienne se crée pour le produire. Immédiatement séduit, le père de Francis Blake en devient un importateur majeur et en fait le produit phare et à succès d'Imperbel. Avant un fameux rebondissement.

Son fils raconte : "Un soir de 1978, invité à un cocktail en Angleterre, mon père y apprend incidemment par un convive que l'usine mère Derbigum, en Italie, est sur le point d'être rachetée par un gros groupe anglais. Mon père a quitté illico le cocktail et a foncé en Italie pour racheter la société Derbigum au nez et à la barbe du groupe british... Un coup de tête, un coup de maître, un coup de génie ! Là aussi, ce cap essentiel a été franchi grâce à notre ADN familial. Mon père, actionnaire de référence, a pu décider et réaliser seul, à l'instinct, cet investissement éclair. Sans avoir à en référer à quiconque... Evidemment, on a aussi connu des moments difficiles. Mais quand le temps se gâte, que les dividendes ne sont pas au rendez-vous, les sociétés familiales montrent une meilleure résilience. On se serre la ceinture, on prend les choses comme elles viennent, sans varier de cap."

Un cap au long cours, comme la durée de vie garantie 40 ans du derbigum. Qui peut être recouvert pour 40 ans de plus. Ou recyclé dans de nouveaux rouleaux. "Si la gouvernance est réactive, basée sur l'intelligence collective, en phase avec la société et ses défis, la société familiale reste le modèle d'entreprise le plus durable. Tout le défi est de garder aussi l'intelligence collective familiale forgée par nos ancêtres", assure Francis Blake avant de filer vers un autre rendez-vous façon "toi, toit, mon toit".

Fernand Letist
© Fernand Letist

DERBIGUM EN CHIFFRES

- 390 employés

tous pays confondus (Belgique, Italie, Afrique du Sud, Pays-bas, etc.) dont 95 à l'usine de Perwez.

- 90 millions d'euros

le chiffre d'affaires Imperbel/Derbigum. Avec l'objectif de 95 millions pour 2020. Avant la revente en 2018 de sa société aux USA, le groupe affichait 110 millions d'euros

- 750 millions de m2

de Derbigum ont été placés jusqu'ici en toiture. Soit 17 fois le tour de l'équateur avec un rouleau de derbigum de 1 m de large.

- 30.000 petites toitures

en moyenne, sont "derbigumées" par an en Belgique. Auxquelles il faut ajouter celles des abattoirs d'Anderlecht, de GSK à Wavre, du Décathlon de Charleroi, etc.

Les résidus de vieilles toitures entrent jusqu'à 40% dans la fabrication de nos rouleaux neufs.

Fernand Letist

Francis Blake... Dans l'histoire de la société réputée dans le revêtement étan-che de toits plats, ce nom sonne toujours deux fois. Celui du cofondateur de ce qui, en 1932, s'appelle encore Arco, avant de devenir Imperbel, puis Derbigum en référence à son produit phare, le "dérivé bituminique de gomme". Celui du président actuel, petit-fils du premier. Un descendant très fier de perpétuer l'héritage de son aïeul et des valeurs scellées avec les familles de Goussencourt et Molitor dans le tourbillon des deux guerres mondiales."Une histoire formidable, note Francis Blake. Mon grand-père, officier britannique venu combattre à Ypres en 14-18, a ensuite décidé de s'installer en Belgique avec sa famille. Bien que tailleur de métier, une autre vocation l'a saisi : oeuvrer à la protection des individus, des familles. Dans la Belgique en ruines, une des priorités était de retrouver un bon toit au-dessus de sa tête. Associé à Agnan de Goussencourt, membre de la famille qui l'avait hébergé durant le conflit, mon aïeul s'est lancé dans ce business. D'abord sous le nom Arco, entreprise d'importation et placement de roofing, qui deviendra Imperbel, en 1932. Quand éclate la guerre 40?45, mon grand-père et son associé ont dû fuir la Belgique. Resté en place, le contremaître de l'entreprise a cependant continué à la faire tourner. Après-guerre, épaté par la fidélité, le dévouement et l'honnêteté de leur employé, le duo initial a fait de celui-ci le troisième actionnaire, à parts égales. La famille Molitor est l'héritière du contremaître."Aujourd'hui, Imperbel (pour l'état civil) Derbigum (pour le grand public) est un groupe multinational performant ayant préservé bien des valeurs inoculées par ses fondateurs. "C'est un état d'esprit multiple, décrit le président Francis Blake au coeur de l'usine de Perwez. Il demeure cette notion d'exercer un métier de 'protection' des biens et de personnes, pour longtemps et avec les meilleurs produits du moment. Notre vocation de protection est extensive puisque, depuis plus de 20 ans, nous sommes pionniers d'une démarche environnementale avant l'heure : l'exigence d'avoir l'usine et les technologies de production les plus propres et une gestion très régressive des déchets. Nous sommes les premiers et les seuls en Belgique à avoir investi dans un coûteux incinérateur de fumées qui a diminué de 85% les nuisances olfactives."Résidus de vieilles toituresDerbigum a bien enfourché un autre cheval de bataille écologique : devenir la première entreprise à atteindre 100% de recyclage du matériau utilisé. "Nous sommes les seuls au monde à recycler systématiquement des déchets de toitures bitumineuses. On a investi ici dans une machine qui en retraite 5.000 tonnes par an. Et les toits à peler, puis rénover, ça ne manque pas ! Par exemple, on va récupérer 3.400 tonnes de la seule toiture d'Opel Anvers en cours de destruction. La société de démolition stocke le tout et nous amènera deux camions par semaine pendant deux ans..., savoure le président. Aujourd'hui, les résidus de vieilles toitures entrent jusqu'à 40% dans la fabrication de nos rouleaux neufs. Le bitume est une matière très solide, recyclable, avec une durée de vie incroyable." Comme une famille, en somme !Longévité, pérennité, vision et confiance caractérisent en effet la dynamique esquissée par Francis Blake. "Le profit à tout prix n'a jamais été le moteur de notre entreprise. Sinon, on aurait préféré un produit bon marché au derbigum, produit plus exigeant et plus cher de 25%. On se serait aussi dispensé d'investir en R&D et dans une machine de recyclage qui a englouti quelques millions d'euros depuis des années. Une petite formule guide notre entreprise triplement familiale : 'cela est juste, c'est ce qu'il faut faire'. Nos efforts green & clean relèvent de notre responsabilité sociétale envers ceux et ce que l'on touche. Sans oublier personne. Ni les milliers d'étancheurs qui nous font confiance, ni les clients, ni nos voisins, ni la nature. Tous ces choix sont validés par le CA composé de six personnes, deux par famille. Et selon une présidence tournante que j'exerce actuellement".Francis Blake est un président bien actif mais sans fonction opérationnelle dans Derbigum, bien qu'en ayant été à une époque le directeur général des filiales aux Etats-Unis, en Afrique du Sud et en Belgique. Cette présence familiale dans le leadership quotidien a en effet pris fin vers 2013, lors de modifications des statuts et sur décision concertée des trois actionnaires familiaux. Depuis, les rênes des sociétés sont uniquement confiées à des managers extérieurs. Et de manière tacite, les membres des familles actionnaires sont exclus de toute implication professionnelle dans le groupe. C'est ça aussi, l'étanchéité Derbigum.Invention italienneJustement, parlons-en de ce "dérivé bituminique de gomme", ramené à l'acronyme Derbigum, devenu membre d'honneur du tour de table familial d'Imperbel et son arme commerciale. Ce roofing apparaît en 1973 grâce à un ingénieur italien qui, à partir d'un déchet de polypropylène mélangé à du bitume, obtient une matière révolutionnaire, idéale pour couvrir les toits plats. Caoutchouteux, flexible, robuste, increvable, le derbigum est né et une société italienne se crée pour le produire. Immédiatement séduit, le père de Francis Blake en devient un importateur majeur et en fait le produit phare et à succès d'Imperbel. Avant un fameux rebondissement.Son fils raconte : "Un soir de 1978, invité à un cocktail en Angleterre, mon père y apprend incidemment par un convive que l'usine mère Derbigum, en Italie, est sur le point d'être rachetée par un gros groupe anglais. Mon père a quitté illico le cocktail et a foncé en Italie pour racheter la société Derbigum au nez et à la barbe du groupe british... Un coup de tête, un coup de maître, un coup de génie ! Là aussi, ce cap essentiel a été franchi grâce à notre ADN familial. Mon père, actionnaire de référence, a pu décider et réaliser seul, à l'instinct, cet investissement éclair. Sans avoir à en référer à quiconque... Evidemment, on a aussi connu des moments difficiles. Mais quand le temps se gâte, que les dividendes ne sont pas au rendez-vous, les sociétés familiales montrent une meilleure résilience. On se serre la ceinture, on prend les choses comme elles viennent, sans varier de cap."Un cap au long cours, comme la durée de vie garantie 40 ans du derbigum. Qui peut être recouvert pour 40 ans de plus. Ou recyclé dans de nouveaux rouleaux. "Si la gouvernance est réactive, basée sur l'intelligence collective, en phase avec la société et ses défis, la société familiale reste le modèle d'entreprise le plus durable. Tout le défi est de garder aussi l'intelligence collective familiale forgée par nos ancêtres", assure Francis Blake avant de filer vers un autre rendez-vous façon "toi, toit, mon toit".Fernand Letist