A examiner de plus près un anneau d'un cahier Atoma de format A5, les plus curieux d'entre nous y découvriront un petit secret de fabrication : trois lettres (GMB) et un chiffre (16).

Si le chiffre renvoie à la taille de l'anneau, les trois lettres correspondent à Georges Mottart Bruxelles. En 1923, ce Georges Mottart débute une activité de grossiste à Forest. Il vend toutes sortes de produits alimentaires. Il se lance aussi dans l'imprimerie et produit, entre autres, les fameux répertoires toilé à bord rouge, des enveloppes, des order books, des cahiers à spirale... Méticuleux, Georges Mottart ne supportait pas que, dans un cahier à spirale, il y ait un décalage entre les lignes de la page de gauche et celles de la page de droite...

"Il a alors demandé à deux ingénieurs français de lui résoudre ce problème, mais aussi d'imaginer un système qui permette d'enlever et de remettre les pages, raconte Chantal Vancanneyt qui dirige aujourd'hui l'entreprise avec son frère Pierre-Michel. Ces ingénieurs s'appelaient André Thomas et André Martin. Vous comprenez donc d'où vient le nom Atoma... Mon grand-père a lancé ce cahier révolutionnaire en 1948, entreprenant un tour des écoles pour le vendre. Et en insistant sur un avantage crucial : avec le cahier Atoma, l'instituteur ne doit plus ramener tous les cahiers chez lui pour les corriger, mais juste quelques feuilles..."

Le rouge pour les maths

Au début, les Papeteries Georges Mottart déclinent la couverture cartonnée du cahier en cinq couleurs différentes : rouge, bleu, vert, jaune et noir. Le succès est quasi immédiat. Et rapidement, les écoles se mettent à exiger de leurs élèves qu'ils aient un cahier Atoma bleu pour le français ou rouge pour les maths. Quand elles ne les achètent pas en direct via leur économat. Aujourd'hui, les écoles ne peuvent plus exiger telle ou telle marque mais la collection avec couverture en carton existe toujours.

A sa retraite, Georges Mottart cède ses affaires à sa fille, Micheline. Avec son mari, Pierre Vancanneyt, ingénieur industriel spécialisé dans les ponts et chaussées, ils poursuivent le développement du cahier mais limitent l'activité "grossiste", regroupée dans une société à part, à des produits de papeterie. Ils commettent toutefois une erreur majeure : ne pas renouveler le brevet du cahier au bout de 50 ans.

"Franchement, mes parents n'ont jamais cru que des concurrents puissent avoir l'idée de faire la même chose, poursuit Chantal Vancanneyt. Il faut savoir que nos machines sont construites sur mesure. Les anneaux sont produits par une entreprise spécialisée sur base de nos matrices. Les investissements sont donc conséquents pour qui veut se lancer. Et pourtant, certains l'ont fait. Nous avons donc perdu une partie du marché. Car on retrouve aujourd'hui d'autres cahiers avec anneaux, bas de gamme et pas chers. Mais nous ne boxons pas dans cette catégorie-là et n'en avons jamais eu l'intention. Nous, nous ne mégotons pas sur la qualité."

Pendu par une feuille

Les feuilles d'un cahier Atoma se retirent dans le sens des anneaux afin de ne pas endommager les champignons. Champignons ? Oui, jetez un oeil sur la forme des encoches taillées dans les feuilles... Résultat : un vrai cahier Atoma ne tombe ni ne se désagrège quand on le tient, suspendu en l'air, par une seule feuille. Et pour cause, la famille Vancanneyt utilise du papier registre d'une qualité de 90 g et avec de longues fibres.

"Ce papier est confectionné spécialement pour nous, confie Chantal Vancanneyt. Avant, il venait d'Intermills à Malmedy. Mais la société a fait faillite et, désormais, nous l'importons d'Allemagne. Le cahier Atoma est un produit 100 % européen et nous essayons que la part belge soit la plus grande possible. Mais, pour le papier, ce n'est hélas plus envisageable."

Au début des années 2000, Chantal et Pierre-Michel Vancanneyt reprennent l'entreprise de leurs parents. Elle s'occupe de l'administration et du commercial, lui gère la production. Rapidement, ils prennent deux décisions majeures. D'abord, arrêter les activités de grossiste. En effet, elle supposait de soumissionner pour certains contrats et donc d'entrer en concurrence frontale avec certains clients. Ensuite, quitter Forest...

"Depuis le début, les Papeteries Georges Mottart étaient installées rue Decoster à Forest, pas très loin de la Brasserie Wielemans-Ceuppens, explique Chantal Vancanneyt. La production était à l'étage et le magasin au rez-de-chaussée. Il faut savoir qu'à une époque, le personnel était très nombreux, vu toutes les activités. Il y avait même neuf représentants pour soutenir l'activité grossiste. Le parking était compliqué. Nous n'avions qu'un seul quai de déchargement et son accès était très ardu pour les camions. Et comme c'est un quartier résidentiel, il n'était pas possible de s'étendre. Nous avons donc décidé de partir. Nous sommes toujours propriétaires de l'usine même si elle est vide aujourd'hui. Nous sommes en contact avec un promoteur immobilier. Nous devrions vendre sous peu."

Pas en français à Dilbeek...

Les Papeteries Georges Mottart sont donc venues s'installer à Dilbeek en 2011 dans une usine flambant neuve où l'atelier de production et le magasin sont de plain-pied. Seulement, avec le déménagement, elles ont pris le nom d'Atoma BVBA...

"Il y a deux raisons à cela, confie Chantal Vancanneyt. Ma maman est décédée et il n'y a donc plus de Mottart dans la famille. Ensuite, vu le contexte linguistique de Dilbeek, Atoma s'est avéré plus facile à gérer que Papeteries Georges Mottart..."

Aujourd'hui, Atoma est une entreprise qui fleure bon le made in Belgium et qui honore son titre de fournisseur officiel de la Cour (depuis 1997). A Dilbeek, la linéature (lignes, petits carrés, etc.) bleue et les marges rouges sont imprimées sur le papier à l'aide, entre autres, d'une machine originelle datant de 1958. Le papier est ensuite découpé, assemblé, perforé et muni de ses bords arrondis. Les couvertures, imprimées ailleurs, y sont aussi découpées et perforées. Une machine spéciale (dont une vieille version manuelle existe encore en cas de panne) pousse alors les anneaux dans les champignons. Il ne reste plus qu'à y ajouter les feuilles...

Atoma BVBA occupe aujourd'hui 12 personnes pour un chiffre d'affaires de 3 millions d'euros. Outre les séries classiques, elle sort, chaque année au moment de la rentrée des classes, deux nouvelles collections avec l'aide de designers venus du monde entier dont les Belges Luc Vincent et Alain Berteau. Elle propose aussi des séries plutôt réservées aux professionnels avec impression grise sur papier crème et des couvertures en cuir, en feutre à base de bouteilles PMC recyclées ou en "étiquette de jeans". Sans oublier des agendas, notamment pour les professeurs et les étudiants. Enfin, Atoma réalise aussi des travaux de reliure à façon pour certains clients. L'entreprise vend surtout en Belgique. L'export (20 % du chiffre d'affaires) est compliqué car les clients n'y ont pas été biberonnés à l'Atoma dès l'enfance... Le Brésil, le Japon, la Corée du Sud et l'Allemagne sont toutefois de bons marchés.

Et quid de la quatrième génération ? "Ma soeur et moi avons, chacun, trois garçons, conclut Pierre-Michel Vancanneyt. Ils ont entre 13 et 22 ans. Nous avons encore largement le temps de voir venir même si aucun ne montre de réel intérêt pour l'entreprise. On dit toujours que c'est la troisième génération qui plombe l'entreprise. Mais, chez nous, tout va bien (rires...) ! Nous avons le temps et nous ferons ce qui s'impose pour qu'Atoma poursuive sa route."