Brel ou Arno ne chantaient pas encore les charmes de la mer du Nord qu'Alida Verbiest décortiquait déjà les célèbres crevettes grises qu'elle accommodait dans des tomates vendues aux restaurateurs. D'abord pour arrondir ses fins de mois, puis pour faire bouillir la marmite.

Quittant le plat pays pour la capitale bruxelloise durant la Seconde Guerre mondiale, elle s'installe avec son mari Léon Vandevoorde et son fils René à Schaerbeek, dans le quartier de la gare du Nord, autour de l'avenue de la Reine qui était à l'époque une "voie royale" florissante. La poissonnerie prend doucement son envol grâce à deux produits phares : les crevettes et les harengs qu'ils se font livrer par camions réfrigérés.

Le jeune René, qui n'a alors qu'une dizaine d'années, fait les livraisons, parcourant les rues de la capitale... à trottinette, s'accrochant parfois aux camions de brasserie tirés par des chevaux pour affronter les grandes montées, comme celle du Botanique. Tout le quartier et tous les clients le connaissaient et le surnommaient affectueusement Krevetje, petite crevette.

Au sortir de la guerre, René Vandevoorde reprend les affaires et conserve le nom de sa mère en lui accolant celui de sa femme, Denise Storm. "Verbiest-Storm et fils" devient l'appellation officielle de l'entreprise. Une nouvelle étape se dessine avec, notamment, la vente en gros pour les professionnels.

Les moules mais sans les frites

"Mon père, explique Eric Vandevoorde, a vraiment fait évoluer l'activité en proposant davantage de produits et en développant un service de livraison dans le secteur de l'hôtellerie et de la restauration, ainsi qu'aux particuliers. Après plusieurs déménagements dans le même quartier, la poissonnerie s'est installée avenue de la Reine, juste après le pont du chemin de fer, et nous y sommes restés durant 40 ans avec une double activité de gros et de vente au comptoir. A l'époque, c'était une très belle situation, on a vraiment cartonné, la clientèle venait de tout Bruxelles. Je pense qu'on n'aurait pas assez de cinq vies pour bosser comme nos parents l'ont fait."

En 1973, Eric et son frère Victor rejoignent l'affaire familiale et développent la livraison de moules qui va véritablement devenir le fer de lance de la maison. "Dans les années 1970?80, les moules avaient un succès extraordinaire, car elles ne coûtaient rien. C'était le 'repas du pauvre' par excellence. Pour vous donner une idée, il y a 30 ans d'ici, un sac de moules de 25 kg vendu à un restaurateur ne coûtait que l'équivalent de 10 ou 11 euros. Aujourd'hui, le prix a été multiplié par 10, c'est devenu trop cher, ce n'est plus possible d'aller manger un moules-frites en famille."

Après avoir longtemps fait les beaux jours de Schaerbeek, la maison Verbiest est aujourd'hui installée à Grimbergen., pg
Après avoir longtemps fait les beaux jours de Schaerbeek, la maison Verbiest est aujourd'hui installée à Grimbergen. © pg

Les temps changent

L'entreprise prospère, employant plus de 30 personnes circulant dans le pays à bord d'une quinzaine de camionnettes au logo de moules couronnées. La famille achète alors quatre maisons voisines de l'avenue de la Reine pour les transformer en un vaste bâtiment avec magasin au rez-de-chaussée et logements pour la famille aux étages.

Pourtant, vers la fin des années 1990, le vent tourne et, surtout, le quartier se dégrade inexorablement, tant au niveau de l'habitat que de sa mobilité. Si la vente en gros continue à fonctionner plus qu'honorablement, l'absence de stationnements entraîne un lent déclin de la clientèle privée que les embouteillages quotidiens rebutent.

En 2005, décision est prise de déménager. "Nous avons eu une chance inouïe, se rappelle Eric Vandevoorde, car c'est le moment où Infrabel a annoncé l'expropriation d'une série de maisons, dont la nôtre, pour l'élargissement de la ligne ferroviaire Bruxelles-Liège-Cologne. Si nous avons conclu très vite, la suite a tellement traîné que toutes les maisons sont encore là... et notre bâtiment aussi."

"Si un restaurateur saute, c'est son fournisseur qui prend le bouillon. On doit jongler, les gens ne s'en rendent pas toujours compte..." - Eric Vandevoorde

La poissonnerie s'installe tout d'abord rue de Wand à Laeken pendant neuf ans avant de se déplacer deux kilomètres plus loin à Grimbergen dans un quartier plus calme. "Pourtant, admet Cédric Vandevoorde qui assure désormais la gérance avec sa soeur Julie, en quelques mois, nous avons quasiment doublé notre chiffre : la situation est très accessible, aucun problème de parking, beaucoup de passage et une clientèle plus flamande. Pour l'instant, le magasin ne paie pas de mine mais nous avons le projet de tout refaire, de haut en bas, dans les prochaines semaines."

Renouveau

A presque 40 ans, Cédric Vandevoorde a envie de changement. Avec sa soeur, il a décidé d'apporter une nouvelle orientation à l'activité en développant, notamment, un espace convivial de dégustation le vendredi soir pour 50 à 80 personnes ainsi que l'organisation de week-ends gastronomiques (mais décontractés) sur les poissons oubliés, en association avec son beau-frère, le chef Hai Phan, lui-même fils de pêcheur vietnamien. Un changement graphique radical est aujourd'hui initié et témoigne de l'enthousiasme de cette quatrième génération.

"Depuis cinq ou six ans, je participe, confie Cédric, à des marchés locaux pour y vendre des huîtres avec un verre de vin et quelques autres petits mets afin de convaincre les gens de venir les acheter chez nous directement à la poissonnerie. Nous assurons aussi le catering d'événements pour les sociétés. Par ailleurs, si nous gardons bien sûr nos clients historiques, comme Le Chapeau blanc (à Anderlecht) ou le Café Maris (à Uccle), nous livrons aussi désormais les écoles, les maisons de repos ou les hôtels. Nous souhaitons aussi développer la clientèle particulière en leur proposant des sauces, des fonds de poissons, des petits légumes, ou même des recettes à cuisiner à la maison."

Enfin, si la maison A. Verbiest - telle qu'elle se présente désormais - vend tous les produits de la mer, qu'ils soient frais, surgelés, fumés ou saumurés, ses gérants sont sensibles à la question de la pêche durable. "Nous essayons de nous limiter à la pêche de la mer du Nord jusqu'au Danemark et de ne pas acheter, par exemple, du thon japonais. Et nous ne vendons que les produits du moment."

Effet Covid

Inutile de préciser que l'arrêt de l'horeca durant le confinement a eu un impact majeur sur ce poissonnier qui, en temps normal, emploie une quinzaine de personnes. "Nous avons dû mettre quatre chauffeurs et un préparateur au chômage technique, reprend Eric Vandevoorde, mais nous avons par contre engagé une vendeuse supplémentaire afin de continuer à faire tourner la vente aux particuliers. On parle beaucoup des restaurateurs, mais quand un client quitte un restaurant, il paie directement son addition tandis qu'un fournisseur doit parfois attendre trois mois avant d'être réglé. On sait que l'on va récupérer une partie de ce qu'on nous doit, mais en attendant, combien de restaurants vont réellement rouvrir ? Il va y avoir de fameuses pertes. Il y a un double impact dont on ne parle pas assez : si un restaurateur saute, c'est son fournisseur qui prend le bouillon. On doit jongler, les gens ne s'en rendent pas toujours compte..."

Marc Vanel

Brel ou Arno ne chantaient pas encore les charmes de la mer du Nord qu'Alida Verbiest décortiquait déjà les célèbres crevettes grises qu'elle accommodait dans des tomates vendues aux restaurateurs. D'abord pour arrondir ses fins de mois, puis pour faire bouillir la marmite.Quittant le plat pays pour la capitale bruxelloise durant la Seconde Guerre mondiale, elle s'installe avec son mari Léon Vandevoorde et son fils René à Schaerbeek, dans le quartier de la gare du Nord, autour de l'avenue de la Reine qui était à l'époque une "voie royale" florissante. La poissonnerie prend doucement son envol grâce à deux produits phares : les crevettes et les harengs qu'ils se font livrer par camions réfrigérés.Le jeune René, qui n'a alors qu'une dizaine d'années, fait les livraisons, parcourant les rues de la capitale... à trottinette, s'accrochant parfois aux camions de brasserie tirés par des chevaux pour affronter les grandes montées, comme celle du Botanique. Tout le quartier et tous les clients le connaissaient et le surnommaient affectueusement Krevetje, petite crevette.Au sortir de la guerre, René Vandevoorde reprend les affaires et conserve le nom de sa mère en lui accolant celui de sa femme, Denise Storm. "Verbiest-Storm et fils" devient l'appellation officielle de l'entreprise. Une nouvelle étape se dessine avec, notamment, la vente en gros pour les professionnels.Les moules mais sans les frites"Mon père, explique Eric Vandevoorde, a vraiment fait évoluer l'activité en proposant davantage de produits et en développant un service de livraison dans le secteur de l'hôtellerie et de la restauration, ainsi qu'aux particuliers. Après plusieurs déménagements dans le même quartier, la poissonnerie s'est installée avenue de la Reine, juste après le pont du chemin de fer, et nous y sommes restés durant 40 ans avec une double activité de gros et de vente au comptoir. A l'époque, c'était une très belle situation, on a vraiment cartonné, la clientèle venait de tout Bruxelles. Je pense qu'on n'aurait pas assez de cinq vies pour bosser comme nos parents l'ont fait."En 1973, Eric et son frère Victor rejoignent l'affaire familiale et développent la livraison de moules qui va véritablement devenir le fer de lance de la maison. "Dans les années 1970?80, les moules avaient un succès extraordinaire, car elles ne coûtaient rien. C'était le 'repas du pauvre' par excellence. Pour vous donner une idée, il y a 30 ans d'ici, un sac de moules de 25 kg vendu à un restaurateur ne coûtait que l'équivalent de 10 ou 11 euros. Aujourd'hui, le prix a été multiplié par 10, c'est devenu trop cher, ce n'est plus possible d'aller manger un moules-frites en famille."Les temps changentL'entreprise prospère, employant plus de 30 personnes circulant dans le pays à bord d'une quinzaine de camionnettes au logo de moules couronnées. La famille achète alors quatre maisons voisines de l'avenue de la Reine pour les transformer en un vaste bâtiment avec magasin au rez-de-chaussée et logements pour la famille aux étages.Pourtant, vers la fin des années 1990, le vent tourne et, surtout, le quartier se dégrade inexorablement, tant au niveau de l'habitat que de sa mobilité. Si la vente en gros continue à fonctionner plus qu'honorablement, l'absence de stationnements entraîne un lent déclin de la clientèle privée que les embouteillages quotidiens rebutent.En 2005, décision est prise de déménager. "Nous avons eu une chance inouïe, se rappelle Eric Vandevoorde, car c'est le moment où Infrabel a annoncé l'expropriation d'une série de maisons, dont la nôtre, pour l'élargissement de la ligne ferroviaire Bruxelles-Liège-Cologne. Si nous avons conclu très vite, la suite a tellement traîné que toutes les maisons sont encore là... et notre bâtiment aussi."La poissonnerie s'installe tout d'abord rue de Wand à Laeken pendant neuf ans avant de se déplacer deux kilomètres plus loin à Grimbergen dans un quartier plus calme. "Pourtant, admet Cédric Vandevoorde qui assure désormais la gérance avec sa soeur Julie, en quelques mois, nous avons quasiment doublé notre chiffre : la situation est très accessible, aucun problème de parking, beaucoup de passage et une clientèle plus flamande. Pour l'instant, le magasin ne paie pas de mine mais nous avons le projet de tout refaire, de haut en bas, dans les prochaines semaines."RenouveauA presque 40 ans, Cédric Vandevoorde a envie de changement. Avec sa soeur, il a décidé d'apporter une nouvelle orientation à l'activité en développant, notamment, un espace convivial de dégustation le vendredi soir pour 50 à 80 personnes ainsi que l'organisation de week-ends gastronomiques (mais décontractés) sur les poissons oubliés, en association avec son beau-frère, le chef Hai Phan, lui-même fils de pêcheur vietnamien. Un changement graphique radical est aujourd'hui initié et témoigne de l'enthousiasme de cette quatrième génération."Depuis cinq ou six ans, je participe, confie Cédric, à des marchés locaux pour y vendre des huîtres avec un verre de vin et quelques autres petits mets afin de convaincre les gens de venir les acheter chez nous directement à la poissonnerie. Nous assurons aussi le catering d'événements pour les sociétés. Par ailleurs, si nous gardons bien sûr nos clients historiques, comme Le Chapeau blanc (à Anderlecht) ou le Café Maris (à Uccle), nous livrons aussi désormais les écoles, les maisons de repos ou les hôtels. Nous souhaitons aussi développer la clientèle particulière en leur proposant des sauces, des fonds de poissons, des petits légumes, ou même des recettes à cuisiner à la maison."Enfin, si la maison A. Verbiest - telle qu'elle se présente désormais - vend tous les produits de la mer, qu'ils soient frais, surgelés, fumés ou saumurés, ses gérants sont sensibles à la question de la pêche durable. "Nous essayons de nous limiter à la pêche de la mer du Nord jusqu'au Danemark et de ne pas acheter, par exemple, du thon japonais. Et nous ne vendons que les produits du moment."Effet CovidInutile de préciser que l'arrêt de l'horeca durant le confinement a eu un impact majeur sur ce poissonnier qui, en temps normal, emploie une quinzaine de personnes. "Nous avons dû mettre quatre chauffeurs et un préparateur au chômage technique, reprend Eric Vandevoorde, mais nous avons par contre engagé une vendeuse supplémentaire afin de continuer à faire tourner la vente aux particuliers. On parle beaucoup des restaurateurs, mais quand un client quitte un restaurant, il paie directement son addition tandis qu'un fournisseur doit parfois attendre trois mois avant d'être réglé. On sait que l'on va récupérer une partie de ce qu'on nous doit, mais en attendant, combien de restaurants vont réellement rouvrir ? Il va y avoir de fameuses pertes. Il y a un double impact dont on ne parle pas assez : si un restaurateur saute, c'est son fournisseur qui prend le bouillon. On doit jongler, les gens ne s'en rendent pas toujours compte..." Marc Vanel