Yuka, l’appli qui fait frémir marques et distributeurs

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Jérémie Lempereur Journaliste Trends-Tendances - retail, distribution, luxe

Alors que l’adoption du Nutri-Score relève pour l’instant de la seule bonne volonté des marques et grandes surfaces, Yuka vient redonner du pouvoir aux consommateurs en leur permettant de scanner n’importe quel produit pour en découvrir l’apport nutritionnel. Celui-ci est médiocre ? Des alternatives plus saines sont proposées !

Ils sont de plus en plus nombreux, les clients qui parcourent les rayons de leur supermarché smartphone à la main, armés de l’appli à la carotte. Yuka – c’est son nom – a, depuis sa création en France, été téléchargée 10,8 millions de fois, dont 250.000 en Belgique. Chaque mois, ce sont plus de 4 millions de consommateurs qui utilisent activement la base de données.

Tous les articles placés dans le caddie peuvent être scannés en vue de découvrir leurs qualités et défauts nutritionnels. Première information qui s’affiche : un score sur 100, accompagné d’une appréciation (mauvais, médiocre, bon, excellent). Viennent ensuite les différents paramètres (sucre, sel, fibres, calories, fruits et légumes, graisses saturées, additifs) avec les quantités pour 100 g/ml. Chaque paramètre est classé en qualité ou défaut et se voit attribuer un feu rouge, orange ou vert. Enfin, last but not least, une liste d’alternatives accompagne les produits ayant obtenu un score ” mauvais ” ou ” médiocre “.

Les trois fondateurs de Yuka: Benoît et François Martin, et Julie Chapon
Les trois fondateurs de Yuka: Benoît et François Martin, et Julie Chapon© PG / e. De Brauw

Mais comment l’application française, qui répertorie à ce stade 600.000 articles alimentaires et cosmétiques, construit-elle le score qu’elle attribue à chaque produit ? En fait, 60% de la note ne concerne que la composition nutritionnelle. Il s’agit ni plus ni moins du fameux Nutri-Score que de grandes marques et distributeurs affichent déjà sur certains de leurs produits mais qui reste aujourd’hui facultatif. Ensuite, 30% de la cote sont réservés aux additifs. La présence d’un additif à risque élevé fait, par exemple, perdre au produit l’entièreté des points. Enfin, les 10% restants sont attribués si et seulement si l’article est labellisé bio.

Les consommateurs mis à contribution

Jusque début 2018, l’appli lancée un an plus tôt recueillait les données nutritionnelles des produits via la base de données libre et ouverte Open Food Facts. Mais l’équipe a décidé de créer sa propre base de données. ” Nous souhaitions pouvoir instaurer des contrôles supplémentaires et mélanger les sources, explique Ophélia Bierschwale, porte-parole. En travaillant avec Open Food Facts, nous n’avions pas la mainmise sur la base de données. Aujourd’hui, nous pouvons modifier ces données après contrôle et verrouiller les fiches si nécessaire. ”

La base de données créée par Yuka est élaborée à 90% par les consommateurs qui peuvent rajouter des produits (lire l’encadré ci-dessous “Neuf salariés et… des millions de bénévoles”). L’entreprise travaille aussi – mais c’est encore minime – avec les marques et distributeurs qui lui fournissent les données nutritionnelles de leurs articles. Elle vient ainsi de s’associer avec Alkemics, cette plateforme sécurisée de partage de données sur les produits entre marques et distributeurs. Les industriels peuvent donc désormais partager gratuitement l’ensemble des informations publiques inscrites sur leurs produits (composition, valeurs nutritionnelles, allergènes, etc.) pour alimenter automatiquement Yuka.

Comment s’assurer de l’indépendance de l’application par rapport aux industriels ? Par ses deux seules sources de revenus, répond Ophélia Bierschwale. Un mode premium et un programme nutritionnel. Ce dernier permet à tout un chacun d’acquérir en 10 semaines et pour 59 euros les clés de la nutrition avec, notamment, des conseils de nutritionnistes.

Un forfait annuel

Le mode premium, lui, permet aux utilisateurs d’avoir accès à des services supplémentaires pour 15 euros/an. Il y a notamment la barre de recherche qui permet de dénicher un article sans devoir le scanner. L’abonnement donne ensuite la possibilité d’utiliser l’appli en mode “hors ligne”, ce qui est bien pratique dans les magasins où le réseau n’est pas toujours disponible. Enfin, le forfait mensuel donne accès à un historique illimité. Tous les articles scannés atterrissent dans l’historique, mais ce dernier se limite à 50 articles, après quoi les produits scannés sont effacés. “Nous allons bientôt élargir les fonctionnalités du mode premium, précise la porte-parole. Les consommateurs pourront programmer des alertes personnalisées pour l’un ou l’autre ingrédient. Un allergène, de l’huile de palme, etc.”

Si elle collabore avec les fabricants et les distributeurs, Yuka ne reçoit donc pas un centime de leur part. En ce qui concerne la liste d’alternatives proposées aux articles ayant obtenu un score ” mauvais ” ou ” médiocre “, celle-ci est élaborée de manière tout à fait indépendante, assure-t-on. ” Les marques n’ont aucune influence sur cette liste “, insiste la porte-parole. Celle-ci est élaborée sur base de trois critères : les produits doivent appartenir à la même catégorie que l’article recalé, ils doivent afficher une note supérieure à 50/100 et totaliser au moins 15 points de plus que le ” mauvais ” produit. Ils doivent enfin être disponibles dans un nombre conséquent de points de vente. ” L’ordre des articles dans la liste d’alternatives est dicté par la cote obtenue, explique Ophélia Bierschwale. Si aucune alternative n’est proposée, c’est qu’aucun article dans cette catégorie ne dépasse la moyenne. ”

Mauvais score 2/100, un score justifié entre autres par la présence d'additifs nocifs.
Mauvais score 2/100, un score justifié entre autres par la présence d’additifs nocifs.© PG

Quid des données récoltées ?

Les informations récoltées sur le comportement des clients (et on imagine qu’elles sont nombreuses) ne sont en aucun cas revendues, assure la responsable. ” En ce qui nous concerne, nous avons simplement accès à l’historique des scans présents dans l’application (à savoir les 50 derniers produits scannés pour les clients non premium), et nous savons qui a modifié chaque fiche en dernier lieu. ”

Si, comme on l’a dit, les responsables de Yuka échangent avec les marques qui souhaitent partager les données de leurs produits, ils sont aussi parfois sollicités par ces dernières pour tout autre chose. ” Certaines marques nous contactent pour tester des recettes en cours d’élaboration et vérifier quel score elles afficheraient, explique notre interlocutrice. Elles ont bien compris qu’il ne s’agissait pas simplement d’une tendance. D’autres nous contactent aussi pour mieux comprendre notre méthodologie. D’autres encore tentent de nous convaincre de noter leurs produits à la portion. C’est le cas, notamment, de certaines marques de confiseries. Nous répondons toujours que nous nous en tenons à la méthodologie du Nutri-Score, qui note par 100 g/ml. “

Neuf salariés et… des millions de bénévoles

Si Yuka emploie à Paris neuf salariés (dont les trois fondateurs : Julie Chapon, François et Benoît Martin), ce sont surtout les millions d’utilisateurs qui enregistrent chaque jour de nouveaux produits qui font la réussite de l’application. Pour ce faire, les consommateurs sont invités à photographier les articles sous toutes leurs coutures. Ils doivent envoyer une photo de la liste des ingrédients et du tableau reprenant les valeurs nutritionnelles. ” Ces dernières doivent en plus être encodées à la main, explique Ophélia Bierschwale, porte-parole de Yuka. Si le taux de reconnaissance de la photo des ingrédients est suffisamment élevé, ceux-ci sont retranscrits automatiquement. Dans le cas contraire, un service externe les retranscrit manuellement. Il y a donc un premier niveau de contrôle dans l’application, et deux personnes vérifient en plus que les données encodées correspondent bien à la réalité. ” Les utilisateurs peuvent enfin à tout moment avertir l’équipe d’éventuelles erreurs ou modifications dans les recettes.

Une confusion avec le Nutri-Score ?

On aurait pu croire les associations de protection et de défense des consommateurs enchantées à l’idée qu’une telle application voie le jour. Ces dernières affichent toutefois quelques réserves. Chez nous, Test-Achats craint notamment que le système de cotation élaboré par Yuka ne vienne semer le trouble dans l’esprit des consommateurs. ” Nous plaidons pour que le Nutri-Score ( cet étiquetage qui classe les produits de A à E et du rouge au vert en fonction de leurs qualités nutritionnelles, Ndlr) soit rendu obligatoire à travers toute l’Union européenne, explique sa porte-parole, Julie Frère. Plusieurs marques et distributeurs (pour leurs marques propres) ont commencé à l’apposer sur certains de leurs produits ou via leur application mobile et il faut laisser le temps au consommateur d’appréhender l’outil et sa méthodologie. ”

La porte-parole questionne en outre les bases scientifiques du score développé par Yuka. ” Qu’est ce qui justifie que le Nutri-Score représente 60% du score final, que 30% soient attribués aux additifs et 10% au fait que le produit soit bio ou pas ? Non seulement tout le monde ne souhaite pas manger bio, mais l’indication figure déjà sur l’emballage. En ce qui concerne les additifs, sur quelles bases scientifiques l’application considère-t-elle que tel ingrédient est à risque élevé, limité, faible ou sans risque ? ”

Du côté de Yuka, on estime être complémentaire au Nutri-Score. ” Ce dernier ne tient pas compte des additifs, ni du fait qu’un produit soit bio ou pas, explique Ophélia Bierschwale. Or, les consommateurs ont envie de savoir si tel ou tel additif est présent dans un produit. Notre outil est donc plus complet. Par ailleurs, notre référentiel d’additifs et le classement que nous établissons de ces derniers en fonction de leur niveau de risque se basent sur les travaux d’institutions officielles comme l’Anses (Agence nationale française de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) et l’Efsa (Autorité européenne de sécurité des aliments) ainsi que sur des travaux indépendants. Pour le moment, nous nous bornons à fournir le nom de l’additif et sa fonction. Mais nous allons rajouter des information quant à son impact sur la santé. ”

Test-Achats n’est pas la seule association de consommateurs à questionner la ” méthode Yuka “. UFC-Que Choisir, son pendant français, a même décidé de lancer sa propre application. Uniquement basée sur le Nutri-Score, ses informations proviendront de la start-up Alkemics qui a mis au point une plateforme de partage de données sur les produits entre marques et distributeurs et avec laquelle travaille également Yuka. ” Les applications disponibles aujourd’hui sont basées pour la plupart sur des données renseignées par les consommateurs eux-mêmes et modifiées ensuite par les développeurs de ces applications, ce qui ne garantit pas une information fiable “, explique Olivier Andrault, pour UFC-Que Choisir, au site spécialisé L’usine digitale.

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