Google Maps ou Waze font merveille pour aider les automobilistes ou les cyclistes à trouver leur route, mais ces applications ignorent les sentiers et les parcours dans la nature. Pour trouver leur chemin numériquement, les marcheurs, vététistes ou cavaliers doivent donc recourir à d'autres applications spécialisées, basées sur des cartes topographiques. Une société liégeoise, Geolives, est devenue championne dans ce créneau : elle a développé un service appelé SityTrail, disponible sur smartphones et tablettes Android et IOS (iPhone) et sur le Web.

Pour des utilisateurs réguliers

L'application propose un système basé sur des cartes très détaillées. Surtout celles, d'origine militaire, de l'IGN (Institut géographique national) qui relèvent le moindre sentier, indiquent les pentes, le type de végétation, les ruisseaux, les lignes à haute tension, tous les éléments qui aident à se repérer et à s'orienter hors des routes et des villages. Il y a donc moyen de se balader en confiance dans des zones peu fréquentées, sans panneaux ni balises. Difficile alors de se perdre, même dans une forêt reculée de l'Ardenne ou dans des massifs montagneux.

" SityTrail est utilisé par environ 40.000 utilisateurs, majoritairement des Français ", indique Yves Peeters, patron de la petite société basée à Saive (Blegny), dans un business center installé dans une ancienne caserne. " Et 60% de ces utilisateurs sont des randonneurs, 20% des cyclistes ou vététistes et 10% des cavaliers ", ajoute-t-il. Le public visé ? Celui des amateurs réguliers à la recherche de randonnées pédestres, à vélo, à cheval, pendant un week-end ou durant les vacances. " En revanche, les utilisateurs occasionnels, qui pratiquent le running ou la course ne sont pas notre marché, précise encore Yves Peeters. Ceux-là se satisfont des applis enregistrant un parcours mais ne proposant pas de cartographie. "

L'application permet d'enregistrer le parcours, d'en sortir des statistiques (distance parcourue, dénivelé, durée, calories brûlées, etc.) et un graphique montrant le profil altimétrique de la balade. Pour la distance parcourue, elle va aussi calculer les kilomètres-effort, un kilomètre en montée demandant plus d'effort qu'un kilomètre sur le plat.

Yves Peeters " Je pense qu'on pourrait doubler le nombre d'utilisateurs d'ici un ou deux ans. " © Photos pG

Petite entreprise rentable

Geolives compte quatre personnes et réalisait l'an dernier un chiffre d'affaires de près de 350.000 euros. Elle a été fondée en 2017 et est aujourd'hui rentable (33.000 euros de bénéfice reporté en 2018), un business encore modeste, avec du potentiel. " Je pense qu'on pourrait doubler le nombre d'utilisateurs d'ici un ou deux ans ", estime Yves Peeters.

L'entreprise surfe sur la vogue de l' outdoor, et surtout sur celle des smartphones. Ils comportent toujours plus de capteurs (GPS, accéléromètre, gyroscope, baromètre) et un écran de plus en plus grand et précis. Le service rivalise avec les terminaux GPS, comme ceux de Garmin, qui ont pourtant longtemps été les seuls à capter l'intérêt des amateurs d'outils numériques dans l' outdoor ( lire l'encadré " Smartphone ou GPS ? ").

Une bibliothèque de parcours

Parmi les intérêts de SityTrail : le partage des parcours. Les utilisateurs peuvent enregistrer le trajet réalisé et le rendre public pour les autres utilisateurs de l'application, ce qui alimente une bibliothèque de parcours. " Il y a près de 200.000 parcours publics disponibles, surtout en France et en Belgique ", avance Yves Peeters. A l'usage, il faut reconnaître que le dispositif est très efficace. Lorsque l'on suit un des trajets proposés, l'application propose un guidage vocal. Elle signale aussi aux distraits qu'ils sortent du parcours.

L'application fonctionne même s'il n'y a pas de réseau GSM disponible - ce qui arrive parfois en Ardenne et souvent en montagne - car il y a moyen de télécharger les cartes de la zones explorées. Et la puce GPS n'a nullement besoin de réseau télécom pour fonctionner.

Gratuit pour essayer, payant en premium

L'application est commercialisée sur le modèle freemium, c'est-à-dire qu'on peut l'utiliser gratuitement, avec une cartographie de base OpenStreetMap (cartographie participative, style Wikipedia) pour essayer le service, sans accès aux parcours partagés.

Pour en tirer pleinement parti et pouvori utiliser les cartes topographiques des instituts géograpiques pour la Belgique, la France, l'Autriche, le Canada, les Etats-Unis, les Pays-Bas ou l'Espagne, il faut souscrire un abonnement premium (24,99 euros par an et par pays). Par comparaison, les cartes IGN belges au 1/25.000e (les plus détaillées éditées où 1 cm vaut 250 mètres) coûtent 6,5 euros la pièce, et celles de l'IGN France peuvent revenir à plus de 12 euros pièce. Et il en faut des dizaines pour couvrir chaque pays... Sur les 40.0000 utlisateurs de SityTrail, 17.000 ont déjà adopté l'abonnement premium.

Geolives mise beaucoup sur une cartographie appelée SityTrail Topo World, qui est une carte OpenStreetMap améliorée par la société, vendue par abonnement (24,99 euros par an). Elle comporte nettement plus de sentiers que la carte OpenStreetMap gratuite, des courbes de niveau, une coloration variable selon l'intensité des pentes pour visualiser les difficultés du terrain. Ce type de carte devient de plus en plus concurrentiel avec celles des instituts géographiques nationaux, dont la mise à jour est moins fréquente. D'autant plus qu'il ne faut pas payer pour chaque pays.

Geolives n'a pas collecté ses abonnés et sa bibliothèque de balades que depuis la création de la société à Saives en 2017 : l'entreprise existait déjà sous une autre forme depuis une décennie. s.

Au départ : une spin-off

L'ancienne société, homonyme, était une spin-off d'une entreprise liégeoise spécialisée dans les logiciels géographiques, Star Informatic, qui a voulu se séparer de ses activités grand public pour ne conserver que le B to B. Elle avait décroché des contrats avec l'IGN belge pour éditer des CD et numériser les cartes topographiques pour les particuliers. Elle a ensuite fait de même, sur DVD, pour l'IGN français, avec le service Georando, pour le marché outdoor.

La spin-off a repris ainsi ces activités. " Et quand l'iPhone est apparu en 2007, on s'est dit que c'est sur ce type d'appareil que les cartes topographiques allaient être utilisées ", se rappelle Yves Peeters, qui a travaillé chez Star Informatic et a participé à la spin-off. La société, à vocation européenne, a été créée au Luxembourg. Elle a tenu les premières applications SityTrail sur les fonts baptismaux et affronté avec un certain succès la concurrence qui pointait, notamment ViewRanger (UK) et Visorando (France). Son expérience et l'expertise qu'elle a engrangée avec l'IGN belge et l'IGN français l'y ont bien aidé.

Une carte de l'IGN sur votre smartphone, avec toutes les données topographiques. © Photos pG

Développer l'aspect communautaire

La refondation en 2017 traduit un changement dans le capital, aujourd'hui exclusivement l'affaire d'Yves Peeters. Elle marque aussi la sortie d'une nouvelle version de l'application... ou plutôt des applications. Pour s'abonner aux cartes IGN belges et françaises, il fallait utiliser deux applications. Une troisième pour un autre pays, etc. Cela devenait compliqué pour les mises à jour et pour les utilisateurs. Depuis mai, il n'y a plus que la seule application SityTrail (sur Android et IOS/Iphone) et un nouveau service web, avec un design moins touffu, plus simple. La dimension " média social " du service a également été développée. Les utilisateurs peuvent créer des communautés et partager leurs balades.

Des acteurs extérieurs, comme des offices de tourisme, ont aussi la faculté (payante) de proposer des parcours pour attirer des visiteurs. La Maison du Tourisme Vallée de la Meuse Namur- Dinant propose ainsi 93 parcours à pied, vélo ou VTT. La Maison du Tourisme de Besançon publie, elle, 31 randonnées (surtout à vélo). Des éditeurs de guides peuvent aussi commercialiser une version numérique de leurs ouvrages et parcours. Ce sera bientôt le cas de l'association belge Sentiers de grande randonnée (SGR) qui proposera les parcours de ses Topo-Guides des différentes provinces francophones et de Bruxelles.

" Nous allons augmenter l'aspect communautaire de l'application ", assure Yves Peeters qui veut encourager les utilisateurs à donner leur avis afin, notamment, d'établir une liste des meilleures randos par commune.

Convaincre les réticents au numérique

Sur le plan technique, Geolives est passé d'un service organisé sur des serveurs hébergés au sein de l'entreprise au cloud de Google, une approche qui améliore les performance et la détection automatique des bugs.

Le marché pour ce genre de service est assez important mais facile à toucher. Un atout pour une entreprise comme Geolives qui n'a pas d'énormes moyens pour développer le marketing autour de son application, surtout hors de ses marchés " naturels " que sont la France et la Belgique. " On pourrait envisager un partenariat ", avance Yves Peeters. ViewRanger et Lafuma ont passé ce genre d'accord en 2014 en sortant une application commune sur Android chacun sous sa marque.

Le deuxième souci est d'intéresser le public consommateur de cartes topographiques. Tout le monde n'est pas à l'aise avec un smartphone. Un sondage publié par l'association SGR pour son 60e anniversaire, en février dernier, indiquait que 20% des membres interrogés utilisent des outils numériques pour se guider, 20% aimeraient le faire s'ils y étaient formés, et 60% ne jurent encore que par les cartes classiques en papier. Une des raisons de la réticence au numérique est sans doute l'âge : 68% des répondants avaient plus de 55 ans.

" Jusqu'ici, notre public est surtout celui des utilisateurs de cartes IGN, reconnaît Yves Peeters. Nous cherchons à élargir ce public, à le rajeunir et à l'internationaliser ". Il vise le public grandissant qui utilise le téléphone pour acheter un ticket de train ou d'avion, consulter son compte en banque ou réserver une auto partagée. Une des prochaines étapes sera de décliner l'application sur une montre connectée de type Apple Watch ou Android.

Smartphone ou GPS ?

Les amateurs d' outdoor ont depuis les années 1990 la possibilité de recourir à une assistance numérique à travers des appareils GPS, produits notamment par Garmin (eTrex, Oregon, etc.). Ils ont l'avantage de la robustesse et, surtout, de la durée de vie des batteries, qui excède la journée. C'est souvent loin d'être le cas des smartphones, pour lesquels il vaut mieux disposer d'une petite batterie d'appoint. Les smartphones sont toutefois de plus en plus concurrentiels car ils sont plus aisés à utiliser, leur écran est plus précis et plus grand et il y a moyen de les protéger avec une bonne coque. Les GPS dédiés imposent une période de prise en main plus longue et leur cartographie peut être nettement plus coûteuse. Chaque système a ses partisans... Notons que dans les environnements à risque comme la montagne, il est toujours judicieux de disposer d'une carte et d'une boussole en réserve, au cas où le GPS ou le smartphone tombent hors d'usage.

Fonctions

- Le service compte une application pour smartphone ou tablette (IOS ou Android) et un site web. La première s'utilise au cours de la balade, le second sert à la préparer, à consulter la bibliothèque de parcours.

- L'application sert à visualiser la cartographie topographique en chemin (IGN ou OpenStreetMap améliorée), à enregistrer le parcours (à pied, à vélo, à cheval), à suivre un parcours téléchargé. Elle fonctionne même sans réseau GSM.

- Elle peut enregistrer le parcours, éventuellement en y intégrant des photos prises par le smartphone, générer des statistiques (altitudes, distance parcourue, etc.). La bibliothèque compte 462.000 photos.

- Les parcours peuvent être partagés avec les autres abonnés, ou gardés en privé sur le serveur. Ils peuvent aussi être sortis de l'application sous forme de fichier GPX et utilisés dans d'autres applications ou appareils GPS. De la même manière, il est possible d'aller " pêcher " des parcourssur d'autres services, comme Wikiloc, et de les importer dans SityTrail pour profiter de la cartographie.